L’Île aux Voeux

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Les mèches de cheveux noirs quittèrent sa main pour rejoindre la brise alors que la tresse coupée, plus lourde, tombait droit dans les vagues. L’Hirondelle s’accouda au bastingage et posa le menton sur ses poignets. Le soleil, sans voile de nuages, brûlait sa blessure encore gonflée entre les autres cicatrices.

La Gazelle filait en fendant les flots et l’embrun posait sur ses lèvres le goût salé de la mer.

Il se retourna en entendant derrière lui un choc contre le bois du pont.

Les traits de Lola semblaient tirés ; mal remise du coup qu’elle avait pris durant leur fuite, elle restait inhabituellement pâle. Elle souleva le seau clapotant faiblement et en vida le contenu par-dessus bord : une longue traînée rougeâtre comme des intestins de poisson. Puis elle reposa le baquet et s’accouda à côté de l’Hirondelle. Cette fois-ci elle portait une robe dont le tissu rêche battait dans le vent.

« Il faut croire que j’étais enceinte » dit-elle en regardant l’horizon.

La Mué ne répondit pas, se contentant d’inspirer l’odeur humide des vagues.

« Sinclair a bien reçu ta lettre » dit-il après quelques instants. « Il m’a demandé de donner rendez-vous à Lambert. »

Lola émit un petit rire. « J’aurais dû me douter que tu verrais clair dans mon jeu. »

Il sourit. Maintenant qu’il avait les cheveux courts on voyait mieux son corps, il faisait moins gamin.

« Quand doit-on attendre ce bon lieutenant ? »

« Je ne lui ai jamais fait parvenir la lettre, penses-tu. »

Elle sourit. Le vent s’engouffra dans sa robe, tiède autour de son corps endoloris. « On a quand même manqué une bonne occasion. »

« Que veux-tu, quand le destin s’en mêle… »

Elle se redressa douloureusement, encore fourbue de courbatures. « Et toi, tu n’as jamais ces problèmes ? »

« Moi ? »

Il lui fallut un moment pour comprendre de quoi elle parlait. « Oh. Non, je suis trop jeune. Et puis, cela ne fonctionne pas comme ça chez nous. »

Elle sourit. « J’oubliais que vous pondiez des oeufs, petit oiseau. »

Il leva les yeux au ciel et rit.

« Est-ce que vous pondez aussi des pierres ? » taquina-t-elle. « Je n’ai vu personne passer le pont de la corvette, et ça m’étonnerait que tu aies eu le temps de faire les poches aux soldats durant notre abordage. »

« Mettrais-tu en doute mes talents de coupeur de bourse ? »

Elle lui donna un petit coup d’épaule. « Je trouve surprenant que tu sois tombé, comme de par hasard, sur le soldat chargé de protéger cette belle petite opale. Et que tu sois parvenu à lui voler sa bourse entre le moment où tu te faisais ouvrir le dos et celui où quelqu’un t’écrasait comme un insecte entre le pont et sa personne. »

L’Hirondelle fit la moue. Pourquoi fallait-il que les humains, pourtant si stupides en général, comptent tout de même quelques futés ?

« Il est possible, dans ma grande mansuétude, que je me sois efforcé d’aider Sinclair à réaliser son rêve. »

« Tu aurais pu acheter une jolie barque avec ce cailloux » fit remarquer Lola. « Pourquoi faut-il que ce soit La Gazelle ? »

« C’est la caravelle la plus rapide de la flotte royale » rappela l’Hirondelle.

« C’est aussi un bâtiment bien trop grand à manoeuvrer lorsque l’équipage ne compte qu’un gabier estropié et un mousse. »

Lola jeta un regard à la ronde puis reprit d’une voix plus basse : « Lorsque Sinclair ira gambader à terre, je suppose que ta blessure te fera soudain très, très mal et que tu te verras contraint de rester à bord ? »

La Mué fronça le nez. « Tu m’embêtes, Lola. »

Elle sourit. « Je t’embêterai encore plus tout à l’heure lorsque je ressentirai moi aussi, inexplicablement, le besoin irrépressible de ne pas quitter le navire… »

*

Le temps avait scindé, dans les bouches étrangères, le patronyme de l’Isla Deseo. Cette île dont le tout premier nom avait été perdu fut rebaptisée « Des Échos » par de mauvais linguistes, qui se convainquirent ensuite qu’on y entendait résonner la voix de la déesse. De loin elle ressemblait à un écrin ; de près c’était une vierge à la flore luxuriante, au faste exubérant des printemps de jeunesse. Le navire, tournant une proue docile vers l’accueillant rivage, plongeait dans les eaux tièdes une chaîne qui les liait —tant étaient attachantes les algues de cette île où l’ancre s’emmêlait !

Ce matin le vaisseau qui l’abordait arborait un pavillon noir, dont la toile obscure représentait une gazelle percée d’un sabre. Il s’arrêta silencieusement sur les vagues, entre les voiles du vent, comme pour ne pas réveiller le rivage endormi. À la barre, le capitaine Raven contemplait l'île verte de ses yeux presque blancs. Le soleil scintillait sur le sel cristallisé du pont, le vent jouait dans ses cordages ; le navire ferma ses yeux de gazelle et, ainsi posé sur le bleu de la mer, sembla s'assoupir.

« On n’attend pas les autres ? » demanda le Tatoué qui, encore blessé, devait tout de même les accompagner jusqu’à la berge pour surveiller la chaloupe, comme on le faisait d’habitude.

Sinclair ne lui jeta même pas un regard en prenant place dans la chaloupe avec les derniers membres de l’équipage. « La Mariada a été contrainte de rester à bord avec ses hommes, qui lui sont très attachés. Pour ceux qui ont un voeux à formuler, le temps presse. En barque ! »

Il lui tardait de rappeler à sa femme quelle place elle occupait vraiment dans le monde.

Là-bas, l'île étendait ses terres en forme d'oiseau, semblant de ce côté-ci leur tendre les ailes comme pour une embrassade. Trop petite pour subvenir durablement aux besoins d'éventuels habitants, elle était en outre considérée comme sacrée, sans doute à cause des ruines que sa forêt renfermait, et la plupart des navires l'évitait. Mais Armand de Sinclair, aujourd'hui, avait une bonne raison d'y poser le pied.

L’équipage s’armait au cas où sur la plage mais son capitaine plongea immédiatement dans la jungle avec son corsaire, écrasant du talon des talus de végétation bruyante.

Tout en marchant il fit jouer dans sa main la Pierre des Échos, cette opale non taillée, grosse comme un poing, encore partiellement enserrée dans son écrin de pierre. Cette gemme qui réalisait les souhaits lorsqu'elle était posée dans la main de la déesse.

Au soleil, l’opale projetait sur sa paume une lueur flamboyante, auréolée d'ombre, comme une énorme goutte de feu transpercée de lumière. Sinclair l'admira quelques temps, la faisant luire dans l'éclat matinal de l'astre diurne.

Il jeta un dernier regard vers la mer, se souvenant de la dernière fois où il avait été fier de voguer sous le drapeau battant au mât de la caravelle. Peu avant d’attaquer ce navire étranger mais d’en épargner l’équipage —qui aurait crû que ce geste de clémence déclencherait une guerre entre leur pays ? Si sa femme ne l’avait pas dénoncé…

Sinclair ressentait la même impression de lassitude creuse qu'alors. Son cœur, empreint d’une ineffable mélancolie, se serra à la vision sereine de La Gazelle au mouillage, posée entre le ciel et la mer comme une grande mouette. Son regard pâle parcouru la plage ensoleillée où séchait la coque blanche de la barque tel un grand os de sèche. Après qu’il eut fait quelques pas, la forêt encadra ce paysage de longs bracelets de lianes, de branches parées de fruits qui inclinaient leur tête lourde de par et d’autre comme une arche pesante. Il lui semblait passer le seuil d’un portail vers un monde étouffant et immobile, comme s’il entrait de lui-même dans le coeur moite d’une tombe.

*

L’équipage marcha longtemps, d’abord en silence puis, une fois l’allure prise, en riant et chantant des chansons paillardes. Certains s’amusaient à trancher des branches ou à donner des coups dans les pierres même si les pirates de tête avaient déjà dégagé le sentier ; d’autres s’extasiaient devant la végétation étonnante qui les entourait. À eux tous, ils faisaient assez de bruit pour effrayer n’importe quel prédateur et alerter l’ensemble de l’île de leur présence.

Bien que la végétation ait partiellement englouti le sentier abandonné, ce dernier restait marqué de par et d’autres par de grosses stèles rectangulaires recouvertes de mousse. Impeccablement symétriques, ces rochers qui s’élevaient jusqu’à la hanche étaient en outre sculptés de bas reliefs intriqués et percés en leur centre d’un cercle parfait de la taille d’une paume. On disait, dans le culte ancien de la Selva, que chuchoter à l’oreille de ces pierres permettait de communiquer avec la déesse de la forêt. Les marins les plus irrévérencieux se permirent quelques moqueries mais pas plus, car même les moins superstitieux redoutaient la colère de leur capitaine.

Au fur et à mesure que l’équipage s’enfonçait dans la touffeur humide de la jungle, dans l’échos fantomatique des oiseaux et le cri invisible des singes, il fut envahi par une sorte de crainte indéfinissable. Des branches craquaient tout autour des pirates, ils percevaient du coin de l’oeil des mouvements furtifs alors qu’aucune feuille ne bougeait ; habitués à l’air battant et au cahot constant de la mer, cette immobilité pesante finit par étouffer leurs rires.

Le terrain montait, maintenant qu’ils s’approchaient de la courte montagne volcanique qui avait un jour fumé au sommet de l’île et, rassérénés par cette prise de hauteur, ils se risquèrent à voix basse à se confier les voeux qu’ils allaient faire. Devenir riche, retrouver leurs parents, guérir leur soeur ou leur petit frère, faire un bon mariage. L’un d’entre eux rêvait même simplement d’entendre à nouveau chanter une baleine, mais sans passer à deux doigts de se noyer, cette fois.

Ils se sentaient de nouveau détendus lorsque, passant entre deux stèles immenses qui faisaient bien la hauteur de deux hommes, ils débouchèrent sur une clairière cerclée de pierres gravées. C’était comme une salle à ciel ouvert dont les murs incurvés, envahis par les feuilles, se rejoignaient derrière une statue de la déesse. On aurait dit, en voyant le flot détaillé de ses cheveux représentés par du lierre, en remarquant la délicatesse de ses mains où était sculpté jusqu’à la lunule de l’ongle, en observant le pli de ses paupières baissées et la perfection de ses lèvres doucement souriantes, on aurait juré qu’il s’agissait d’une femme changée en pierre plutôt qu’une pierre changée en femme. Le soleil, jouant entre les feuilles, tombait sur ce visage serein en taches de lumière.

Elle tenait entre ses mains un médaillon de pierre gravé d’où avait été délogé une pierre ronde.

Les pirates restèrent un instant silencieux en pénétrant dans la clairière, agacés par le silence et intimidés par la tranquillité de cet ancien lieu de culte.

« On devrait peut-être y mettre le cailloux ? » demanda celui qui rêvait de parler aux baleines. Il fit un pas vers la statue, devant laquelle Sinclair s’était immobilisé, mais n’en fit pas un autre et tomba, percé d’une flèche qui, au lieu de se briser dans sa chute, lui traversa le le dos.

Aussitôt d’autres traits fusèrent, silencieux et mortels, alors que les soldats de Lambert se redressaient ou sortaient de derrière les arbres et d’autres taches d’ombres. Les pirates eurent à peine le temps de dégainer. Sinclair, qui s’était retourné et pouvait désormais voir toute la clairière, en vit courir vers le sentier où ils furent abattus par des lames ; il aperçut dans le regard stupéfait d’un pirate proche la panique et l’incompréhension avant que la mort ne l’abatte.

Il n’en resta bientôt plus que deux ou trois en vie, parmi les corps et les râles, alors Sinclair se retourna vers la statue en brandissant son opale.

L’interstice était trop rond, trop grand pour la gemme qu’il tenait à la main.

Il serra les dents puis jeta la pierre contre le rocher, si violemment qu’elle se fractura avant de tomber à terre.

« C’est donc ça » murmura derrière lui le lieutenant Lambert qui approchait, en essuyant sa lame, de l’aristocrate dont les yeux pâles semblaient jeter des éclairs de fureur. « Moi qui me demandais pourquoi vous aviez pris le risque d’attaquer notre corvette. »

Dans la clairière, ses soldats achevaient les pirates qui respiraient encore et s’affairaient déjà à se répartir leurs effets personnels.

« La pierre de l’Île aux Voeux est une émeraude, et cela fait bon temps qu’elle est partie rejoindre les salles du trésor royal » ajouta Lambert en rengainant, ses cheveux auburn lançant des éclairs roux à la lumière du soleil. « Où sont la Mariada et ses hommes ? »

Sinclair ne desserrait pas les dents.

« Et votre petite furie ? » demanda Lambert avec amusement. « Me priverez-vous du plaisir de lui passer la bouche au fer rouge ? »

Le capitaine de La Gazelle Pourpre se détourna brusquement de la statue.

« Ils sont en sureté sur mon navire. Je vous y conduirai dès que nous aurons remplis les formalités. »

Lambert fit la moue et tira un papier de sa veste, réticent à l’abandonner à la main tendue de l’aristocrate. Avec des amis aussi influents que la femme du gouverneur, n’importe quel criminel pouvait se racheter une réputation… Il se souvint avec agacement de l’indifférence de Madame Busquet de la Besse Fauchand lorsqu’il avait émit des objections. Mais que valait la parole d’un roturier face aux intérêts du beau monde ? L’élite ne défendait que les siens.

« N’oubliez pas que la condition de Sa Majesté la Reine pour un pardon total est que vous participiez activement à gagner cette guerre que vous avez provoquée » rappela Lambert sans donner la lettre.

Sinclair lui lança un regard noir et saisit le document, y jetant un coup d’oeil rapide. « Il y est bien stipulé que je pourrais rentrer chez moi ? »

« Une fois que la Mariada et son équipage danseront au bout d’une corde. »

« Alors partons les pendre. »

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