L’Embuscade

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Les rumeurs vont vite dans les ports, surtout quand on sait à qui parler. Il ne fallut pas deux jours pour que le capitaine de La Gazelle Pourpre apprenne que le gouverneur avait décidé d’envoyer une allège rallier un de ses plus grands vaisseau afin de le ravitailler et de lui confier des présents pour sa Majesté royale : un couple de Ara à gorge bleue, du confit de langue d’hirondelle au piment et surtout, un coffret de gemmes précieuses renfermant une énorme opale.

Armand de Sinclair organisa aussitôt la prise de ce navire, qui devait passer de manière bien commode dans le golfe formé entre trois îles que les marins évitaient en général : les pirates avaient en effet l’habitude d’y attaquer les navires. Sinclair fit d’ailleurs positionner La Gazelle à l’endroit habituel, cette langue de terre qu’on appelait Pointe du Vent et qui garantissait un bon souffle arrière. La Gazelle Pourpre, qui filait comme une flèche, n’en deviendrait que plus rapide.

La Mariada, alors que l’équipage se préparait sur le quai, faisait grise mine. Entourée par les trois fidèles qui lui restaient, elle examinait au loin la ligne bleue de l’île vers laquelle ils s’élanceraient bientôt. N’était-ce pas inhabituel ? Les navires du gouverneur avaient finit par comprendre que la zone était dangereuse et préféraient prendre le temps de la contourner. Ce ne serait pas la première fois qu’un navire pirate se ferait prendre en embuscade à la sortie de la passe.

Cependant La Gazelle était une caravelle extrêmement rapide qui n’aurait aucun mal à manoeuvrer s’il fallait prendre le large. Et puis, ce n’était qu’un petit coffre de bijoux ; le gouverneur avait certainement jugé que personne ne risquerait de se faire pendre pour un aussi maigre butin. Lorsque Sinclair déclara avoir la corvette au bout de sa lorgnette et ordonna de lâcher le ris, un mauvais pressentiment la reprit. Une corvette ? Pourquoi n’avoir pas envoyé un simple navire de fret plutôt que cette mouche ?

Elle sursauta lorsqu’une petite main vint lui toucher le bras et se retrouva face à un sourire moqueur. L’Hirondelle devait rester à la manoeuvre car ses blessures le faisaient encore souffrir, pourtant il n’était pas monté dénouer les garcettes de ris pour faire tomber la voile comme les autres gabiers. « J’ai comme l’intuition qu’il ne faudrait pas trop s’éloigner du bastingage aujourd’hui » commenta-t-il avec son effronterie coutumière. « J’ai comme dans l’idée que c’est un peu bizarre que la Reine ait soudain envie d’une jolie pierre alors qu’elle est bien occupée à guerroyer sur les vagues avec d’autres envahisseurs. »

Lola se redressa en serrant une main autour de son couteau. « Tu veux dire, au cas où il faudrait prendre le large un peu plus tôt qu’on ne l’aurait voulu ? »

« Et ce n’est pas moi qui irait prévenir le capitaine » répondit l’enfant en levant les mains. « J’ai encore gravé sur le dos ce qu’il m’a répondu la dernière fois que j’ai trop agité la langue. »

Lola sourit, puis l’envoya grimper au mât pour faire son travail. Oui, c’était un malin. Et comme prévu, ce jour était peut-être bien celui où elle s’enfuirait avec La Gazelle. Elle ne doutait pas que les corsaires resteraient fidèles à leur maître, mais les nouvelles recrues n’hésiteraient pas à se rallier à ses ordres s’il s’agissait de se replier en pleine bataille. De son oeil droit (le vert) elle regarda l’Hirondelle glisser au passage une parole à son petit mousse, qui semblait bien pâle.

Colin n’écouta son ami que d’une oreille distraite en nouant son bout. L’Hirondelle n’irait pas s’illustrer dans la bataille cette fois-ci, mais cela ne ferait qu’un soucis de moins. Il en avait assez de n’être qu’un moussaillon aux yeux de tous, même de son oiseau ; cette fois-ci lui aussi participerait. Pas de gaieté de coeur, au vu des atrocités qu’il avait vu lors de leurs derniers affrontements (et qui lui faisaient dans la gorge comme des remontés acides), mais pour marquer le coup, par principe. Et pour que l’Hirondelle cesse de le traiter comme un enfant alors qu’il avait en réalité, quoi, deux à trois années de plus que lui ?

Ils avaient beau dire, tous ces pirates aveugles, mais personne n’était capable de voir ce qui se tramait vraiment sous leurs yeux, de reconnaître que le petit démon qui leur faisait boire de l’eau de mer en guise de bière n’était qu’une petite chose impulsive et immature. Non, ils ne savent pas. On raconte beaucoup d’histoires sur les Mués, mais Colin était le seul qui aurait pu les démentir.

Évidemment, il ne le ferait pas.

La Gazelle se gonfla comme le jabot d’une frégate superbe et s’élança à la conquête des vagues. Le vent arrière poussait sur la grand voile alors que tout l’équipage se positionnait pour effectuer les manoeuvres qui leur permettrait de franchir la passe entre la terre et l’île, à la poursuite de la corvette. Le capitaine, qui était bon marin à défaut d’être un décent homme, leur fit prendre le vent plus tôt que prévu car une corvette allait plus vite qu’une barque marchande.

Il faisait beau. Le soleil étincelait là-haut comme une pièce d’argent. Colin entendit un rire et leva le nez : l’Hirondelle avait grimpé jusqu’à la hune.

Une vague d’embrun lui heurta le visage ; il en lécha le sel sur ses lèvres craquelées. Des navires de pêche qui voguaient dans la crique se dépêchèrent de s’écarter en voyant le pavillon noir se hisser en claquant dans le vent. Une gabare marchande qui venait de capter le vent au largue et prenait de la vitesse en sortant de Port Real dut effectuer une manoeuvre d’urgence pour les éviter, et l’équipage ne pu s’empêcher de rire alors qu’il filait à l’ombre de l’immense bâtiment aux voiles faseyantes en se faisant traiter de rats de cale.

La corvette était désormais bien visible devant eux et, à cette allure, ils la rattraperaient dans le plus étroit de la passe ; le capitaine venait de commander de ralentir l’allure lorsqu’ils virent le navire larguer les ris et ariser la voile avant.

« Ils s’échappent, les forbans ! » s’écria Sinclair avant d’annuler son précédent ordre. « Armez les grappins, parez à l’abordage ! »

Du haut de son perchoir, l’Hirondelle vit les marins de la corvette hisser une flamme rouge. « Ils préviennent le port, capitaine ! » cria-t-il aussi fort qu’il put. Son regard ne décelait encore rien devant eux, au point où l’espacement des terres était le plus important, mais Lambert attendait peut-être que la caravelle se soit arrêtée pour lancer ses navires. Il frissonna.

Bah, au pire on se ferait prendre ; Colin et lui avaient l’amnistie.

Il vit la Mariada quitter sa place pour aller toucher un mot à ses hommes, qui le firent circuler aussitôt aux autres. L’ancienne capitaine alla ensuite s’adresser à Sinclair, qui la renvoya à son poste. Sous l’oeil de tous les marins… Fort était à parier que, sans le savoir, il venait de jouer sa titre.

La Gazelle n’était plus qu’à quelques brasses de la corvette. Son nom écaillé ne lui était pas connu, sans doute un pauvre bateau que Lambert ne regretterait pas de perdre. L’Hirondelle s’agrippa farouchement au mât pour se préparer au choc. En temps normal il serait allé rejoindre les autres gabiers pendant la manoeuvre, riant de se faire traiter de fou ; mais son dos le faisait souffrir.

Colin portait l’un des grappins dont l’équipage de la Mariada allait charger une de leurs espringales. Il espérait que les roues de la grande arbalète avaient été bien fixées cette fois-ci, qu’on évite de répéter l’accident qui leur avait coûté un cambusier. Une vibration fit résonner le grand mât : la corvette avait délesté sa catapulte de boulets de pierre. Un matelot, d’ailleurs, avait été touché et hurlait de douleur en tenant ce qui lui restait de jambe. Voilà qui allait faire réfléchir les nouvelles recrues à la notion d’abordage.

Une deuxième catapulte se déchargea d’une salve au moment ou la Mariada tirait sur la corde attachée au grappin que ses hommes venaient d’envoyer ; les boulets manquèrent leur cible humaine mais éclatèrent quelques planches à l’arrière. L’autre grappin avait également pris la balustrade ; l’Hirondelle se prépara au choc, et les coques se heurtèrent.

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