Au Port de l'Ancienne Flibuste

8 minutes de lecture

« Est-ce que c’est vrai que Lola a mis le feu à toute l’Isla Verde lorsqu’elle est devenue pirate ? »

Shadi jeta au petit mousse un regard surpris.

Il travaillait assis sur le ponton flottant du quai, les pieds dans l’eau, roulant entre ses doigts les fils de chanvre que Shadi utiliserait pour ses voiles. Elle-même taillait de nouvelles aiguilles dans les os d’une petite mauve qu’elle avait déjà nettoyées et poncées au sable.

« C’est vrai » confirma-t-elle en omettant de préciser que le plan original n’incluait d’incendier que les barques que son père aurait pu utiliser pour la rattraper. La clouer à l’inventaire de son commerce parce qu’une femme ne devait pas naviguer ? Il avait dû s’en mordre les doigts.

Shadi sourit en se remémorant la jeune Lola, qu’on appelait encore Dolorès à l’époque, mademoiselle Dolorès Mar y Huada, impudente et tempétueuse comme la mer elle-même. « Ma mère a mis les voiles ! » disait-elle. « Si ma mère a mis les voiles, c’est bien qu’une femme peut le faire. »

« Nous avons volé une barque et mis le feu à tous les navires à la ronde. L’incendie s’est propagé jusqu’à l’intérieur des terres et a ravagé la forêt. »

Lola lui avait jeté un regard anxieux lorsqu’elle avait pris conscience de l’ampleur du désastre. Elles s’étaient retrouvées, toutes les deux, sur cette barque à une voile au milieu des eaux alors que l’horizon s’embrasait. Puis elle avait rit. « Bah, là au moins c’est sûr, j’ai aucune raison de rentrer ! »

« Ça t’est déjà arrivé… » Le mousse hésita. « Ça t’est déjà arrivé de te demander si elle était… enfin, pas elle, vraiment, mais… si la personne que tu suivais était un peu démente ? »

Shadi jeta un oeil au fil de son aiguille et la piqua dans sa ceinture pour en travailler une autre.

« Des fois, je me dis qu’elle a subit une Grande Fracture du crâne » déclara Shadi. « Puis je me souviens que des gens prétendent avoir du sang de dieu dans les veines et qu’ils pensent que la valeur d’un homme se mesure au nombre de rubans qu’on leur a cousus sur l’épaule, alors ça me passe. »

Colin eut un sourire amer.

« C’est ton petit oiseau qui te met dans cet état ? Tu ne devrais pas t’en faire pour lui. Franchement, si les rumeurs sont vraies et que la reine de Sinclair est bien en train de faire fouiller la forêt Mué, on sera débarrassés d’une bonne peste. Je n’imagine pas ce que sera le monde si on en laisse vagabonder d’autres comme celui-là. »

Colin lui jeta ses fils à la figure et sauta sur ses jambes. « Peut-être que si vous les aviez laissé tranquilles, personne ne serait jamais sorti de la forêt ! » s’écria-t-il en serrant les poings. « Quoi qu’il vous arrive maintenant, vous l’aurez bien mérité. »

Shadi s’apprêtait à le rattraper pour le secouer un bon coup mais à cet instant un moussaillon débarqua sur le ponton à toutes jambes et vint lui tirer le pantalon. « T’es de La Gazelle Pourpre ? »

Elle fronça les sourcils. Au port de l’Ancienne Flibuste personne ne demandait de comptes mais il restait rare de donner son nom. « C’est pour quoi ? »

« J’ai une lettre » répondit le petit garçon en brandissant un bout de papier plié.

Shadi sourit. « Je suis pas de l’équipage » dit-elle, « mais tu peux aller donner ça au garçon qui vient de partir ; c’est justement le mousse à bord… »

*

« On vient de recevoir ça » lança Colin en tendant un morceau de papier au capitaine Sinclair. Il semblait renfrogné mais ne fit aucune remarque. Contrairement à son comparse, il savait tenir sa langue. « Ça vient d’un gamin, sur les quais. »

Armand de Sinclair saisit la missive entre le majeur et l’annuaire d’un air dégouté, l’observa quelques instants puis la laissa tomber devant la Mué. Ce dernier reposa la plume qu’il tenait à la main et, lentement, en grimaçant car chaque geste faisait mal, déplia le papier de ses doigts tachés d’encre.

Le capitaine congédia le mousse avec impatience en attendant une réponse de l’Hirondelle.

« Au Baron Armant de Sinclair »… Un mince sourire vint s’étirer sur le visage fiévreux lorsqu’il remarqua la faute à ce prénom, qui errait sans doute aussi au fond de la mer, gravé sur une grosse arête plate.

« C’est une lettre du Lieutenant Lambert » dit-il. « C’est écrit que si vous vous rendez à Fort Real avec tous vos corsaires, vous recevrez une amnistie de la Reine à condition de livrer La Gazelle et son équipage. »

Sinclair fronça les sourcils. « Fais-voir. »

Il examina le cachet de cire apposé aux bas de la lettre, sous deux signatures difformes. C’était bien la marque du gouverneur, mais tout le monde à l’Ancienne Flibuste savait où s’en procurer une.

« Lis-la moi. »

L’Hirondelle fit la grimace mais s’exécuta sans commentaire. Comme quoi, une bonne raclée est la solution à tous les problèmes.

À la fin de sa lecture, Sinclair lui reprit la lettre et frotta légèrement le papier entre deux doigts.

« Qu’est-ce que tu en penses ? »

L’Hirondelle se crispa imperceptiblement et lui jeta un regard méfiant. Son regard obscur se porta sur le va-et-vient discret des doigts rugueux sur la feuille en papier végétal. Si la Mariada avait trouvé une manière d’éloigner Sinclair de son navire, il pourrait sans doute en bénéficier.

Au lieu de relire la lettre, Sinclair gardait les yeux posés sur lui. Des années passées à se reposer sur le savoir des autres avaient presque entièrement effacées ses connaissances en lettres, que son dégoût en la matière n’avait jamais rendues bien florissantes. Il savait cependant reconnaître les marques de l’aristocratie. Et son propre nom, que Lambert n’aurait pas osé écorcher de la sorte.

« Je suis moins versé que vous dans les subtilités de la noblesse épistolaire » répondit l’Hirondelle prudemment. « Je ne saurais pas reconnaître un faux, si c’est votre question. »

Sinclair eut un petit sourire et reposa la lettre, dont le cachet de cire heurta le bois de la table avec un bruit mat. Puis il empoigna la Mué par les cheveux et lui tira brusquement la tête en arrière. « Tu cherches à m’éloigner de mon propre navire ? »

« En sachant que c’est moi qui devrait vous lire ce chiffon ? » protesta la Mué sans chercher à se dégager. « Je sais bien que vous me prenez pour une truite, mais il ne faut quand même pas exagérer ! »

Sinclair le relâcha et croisa les bras. Payer un scribe n’était rien, mais il fallait un peu de flair pour dénicher un cachet de bonne contrefaçon. Si son intuition se vérifiait…

Il saisit une feuille vierge et la plaqua sur la table face à la Mué. « On va répondre. Et si tu souffles un mot de tout ça à qui que ce soit, je te casse en deux, c’est compris ? »

*

L’Hirondelle se laissait flotter sur le dos dans l’eau translucide au bord de la plage, les bras écartés et le regard clos. Le soleil tapait fort, mais une ombre vint le recouvrir soudain de sa fraîcheur.

« Je vais certainement regretter ma question, mais qu’est-ce que tu fais ? »

Vivien se redressa et s’assit, passant sa tresse lourde d’eau devant son épaule. « Je me suis dit que ce serait bien d’apprendre à nager, vu qu’on passe notre vie sur un bateau qui flotte. »

Colin vint s’asseoir sur le sable sec de la plage en face de lui. « Si tu tombes à la mer en pleine tempête il vaudra mieux te laisser couler au lieu de te débattre, vu que que de toutes façons tu finiras par mourir. »

« Tu ferais bien de venir flotter avec moi, au lieu de dire des âneries. »

Colin poussa un soupir. « Tu n’as toujours pas changé d’avis ? »

« Non. Par contre, je me demande encore si je dois prévenir Lola au sujet de la lettre de Sinclair. D’un côté il m’a ordonné de ne pas en parler, mais d’un autre, il m’aurait fait confiance ? »

« Personne n’est assez bête pour ça » répondit Colin en posant les mains sur le sable.

Les grains dorés glissèrent agréablement entre ses doigts alors qu’une brise tiède se faufilait entre sa peau et la chemise.

On s’affairait derrière eux, et une travailleuse à peine plus âgée passa non loin en portant deux énormes seaux remplis de palourdes. Colin se souvint qu’il n’y avait pas si longtemps c’était lui, les petites mains du théâtre, qui transportait tous les encombrants et accomplissait les basses besognes.

Peu de changement de ce côté-ci à vrai dire.

Un navire ballotait comme un charriot sur la route et on risquait tout autant de se faire attaquer au détour d’un bois que d’une île… La Chevreuse aussi distribuait des taloches, et les gens d’armes vous trouvaient suspect dès que vous n’étiez pas en habit de prince. La seule vraie différence était que la petite Viviane avait soudain comprit qu’on accordait plus de valeur à la vie des hommes qu’à celle des femmes et qu’elle avait profité de son changement de vie pour changer de nom. Cela dit, cela n’avait pas modifié son attitude. Après tout, les Mués n’étaient pas humaines ; elle ne faisait qu’en emprunter la culture.

« Tu devrais venir apprendre à nager » dit Vivien en essorant l’eau qui appesantissait sa natte. « Ça te sera certainement utile à un moment de ta vie. »

Les petits pieds bruns de la travailleuse revenaient près d’eux ; cette fois-ci les seaux étaient vides.

Colin la suivit du regard.

« Et si on s’installait sur une île ? » demanda Colin. « Il fait bon ici, comme chez toi, et il y a beaucoup de grands arbres. »

« C’est ça, et quand la reine et ses clampins décideront de prendre d’autres Mués de compagnie, il leur suffira de tendre la main pour les cueillir. »

Colin pinça les lèvres.

« J’ai bien compris comment ça fonctionnait, chez vous » continua la Mué d’un ton presque aussi tranchant. « Une poignée de puissants édicte une justice que tous doivent suivre, et tous s’empressent de les aider à se soustraire constamment à ladite justice pour pouvoir y échapper eux-même quelques fois. Vous vous privez volontiers de liberté tant que votre liberté reste supérieure à celle des autres. Mais si on n’a pas la chance d’être par hasard né puissant, on peut devenir riche ; et je ne m’installerai nulle part tant que je n’aurais pas plus de richesses que tous les puissants réunis. C’est la seule manière de protéger les miens dans votre monde. »

Colin serra les dents, d’abord parce qu’il n’avait pas tout compris, et ensuite parce qu’il détestait voir Vivien comme ça. Dans ces moments où il n’avait, clairement, rien d’humain.

« Je voulais juste dire que tu n’étais peut-être pas obligé de porter le poids de tous les tiens sur tes épaules. »

Vivien lui jeta un regard indéchiffrable, puis se rallongea dans l’eau tiède où nageaient de petits poissons aux reflets multicolores, sa longue tresse comme un serpent noir près de son visage.

La travailleuse revenait, trébuchant sous le poids de ses seaux débordants. Colin remarqua pour la première fois une coupure sur sa peau brune.

« Tu devrais aller lui parler » déclara Vivien d’un ton froid et distant.

Colin lui jeta un regard noir. « Peut-être que je n’en ai pas envie. »

« Peut-être que je vais aller le faire moi-même, alors. »

Colin se leva en fronçant les sourcils. Il allait ajouter quelque chose mais changea d’avis et partit, les poings serrés, à la poursuite de la jeune fille.

Annotations

Recommandations

Défi
Léna R


C'est l'aurore qui au milieu des gazouillis d'oiseaux se réveille
Elle s'étire, vêtue d'un long voile de brume et de rosée
Elle dépose ses perles sur les coquelicots vermeils
Puis disparait dans l'horizon, jusqu'au matin d'après

Etendue sur le lit, je m'éveille
A mes côtés je te vois, t'observe et rougis
Ton visage est si calme, quand tu sommeilles
Ton corps si chaud, que contre toi je me blottis

Le soleil timide passe à travers la fenêtre
Vient caresser la couverture du lit
Grand et vieux, en bois de hêtre
Dans lequel nous avons passé la nuit.

C'est ainsi que je t'aime, avec douceur et sans artifice
Car tu es si belle, éclairée par le soleil matinal
Ses rayons illuminent ta peau pâle
Et lentement sur ton corps la lumière glisse

Tu bouges un peu, avant de te rendormir
Je sens ton odeur, emplie de joie
Parce que tu sais, il n'y a que toi
Qui dès l'aurore, parvient à me faire sourire.
4
6
0
1
Défi
MarcellA
Quelques vers pour répondre a ce défi
de recherche de notre moitié.
J'espère répondre à ce thème
Et que mes mots vous plairont!!!
10
11
2
0

Vous aimez lire Laedde ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0