Conche Noire

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« Je n’aime pas ce gamin. Je ne lui fais pas confiance » murmura Shadi en regardant l’Hirondelle depuis le tonneau où elle s’était assise pour repriser une voile.

Lola, qui griffonnait sur la carte des indications maladroites en observant la côte, bailla largement. « Il sait lire, Shadi. »

« Toi aussi, tu sais lire » répondit son amie en désignant sa carte du menton.

« Je sais reproduire des petits dessins sur un bout de papier » corrigea Lola. « Regarde ce truc, ça indique le Nord mais en fait, c’est un ’N’. Je ne sais même pas ce que c’est qu’un ’N’ ! J’ai besoin de ce rastaillon, quitte à le larguer dans un port lorsque j’en aurait tiré la science des lettres. »

« Donc, tu es d’accord avec moi. »

Lola haussa les sourcils d’un air interrogateur.

« Sur le fait qu’il ne soit pas fiable » explicita son amie.

« Tu veux savoir ? » répondit Lola en passant la langue sur ses lèvres sèches. « C’est comme le corbeau de Sinclair : il indique fidèlement la venue des tempêtes mais si tu le détachais, il te crèverait les yeux. »

Shadi eut un mouvement d’humeur. « Du coup, pourquoi est-ce que tu veux te fier à lui ? »

« On n’a pas le choix » répliqua Lola.

On n’a pas le choix. Shadi fit la moue en se remémorant la première fois où elle avait entendu Lola prononcer ces mots.

La mer murmurait alors doucement sous l’or blanc du soleil et Shadi s’était installée tout au bout du ponton, assise sur le bois humide au-dessus des vagues en balançant des jambes. Elle écaillait méticuleusement le contenu d’une caisse de poissons frais pour en remplir une autre encore partiellement vide de l’autre côté.

Lola, mademoiselle Dolorès à l’époque, l’avait rejointe avec un boulier de bois sur lequel elle s’amusait à compter. Dix barques, trente nuages, soixante et treize écailles de poisson. Elle était encore trop jeune pour s’occuper seule de l’inventaire mais s’y préparait doucement.

« Tu vas salir ta robe » dit Shadi en remarquant que l’humidité sale du ponton s’infiltrait dans le tissu tout juste lavé.

« Elle sera toujours plus propre que la tienne ! » se moqua Lola en indiquant les taches de sang et les écailles qui s’accrochaient à ses habits. « Je t’ai vu mettre un pantalon quand tu pars en pêche, pourquoi est-ce que tu mets des jupes aujourd’hui ? »

« J’ai mes règles » répliqua posément Shadi qui n’avait pas envie de s’étendre sur le sujet. « Et, contrairement à toi, je lave mes vêtements toute seule, petite reine. »

Lola lui assena une tape sèche et assez douloureuse dans le bras, mais Shadi n’eut pas le temps de répliquer que la demoiselle bondissait sur ses jambes brunes en pointant la mer du doigt avec excitation : « Shadi ! Regarde ! Un dauphin ! »

Un aileron se faufilait effectivement entre les barques de pêches, filant moins droit que ce qu’on aurait pu attendre de ce qui n’était, somme toute, qu’une sorte de gouvernail organique.

« Il a dû échapper à un pêcheur » commenta Lola en attrapant quelque chose dans une caisse de poissons proche. L’aileron se dirigeait maladroitement vers le ponton et Shadi fini par distinguer, sur la peau grise et luisante d’eau, une tache plus claire.

« Je ne pense pas que ce soit un dauphin… il y a du blanc sur sa nageoire dorsale, ça ressemble plutôt à un requin gr… »

« Si on veut le savoir, on n’a pas le choix ! »

Les paupières de Shadi se fermèrent instinctivement pour la protéger d’une vague d’éclaboussures bruyantes ; lorsqu’elle rouvrit les yeux, Lola avait disparu.

« Elle n’a quand même pas fait ça, cette gourde… » murmura la pêcheuse entre ses dents en remarquant que si, Lola avait bien sauté dans l’eau à la rencontre du grand poisson.

Plus précisément, elle lui avait à moitié sauté dessus lorsqu’il s’était approché à quelques mètres du ponton et lui avait planté dans le dos un couteau à écailler auquel elle se raccrochait d’une main, élargissant la plaie qu’elle venait de créer. Le requin terrorisé se débattait avec force, agitant l’eau assez violemment pour que la tête de Lola disparaisse plusieurs fois sous les vagues et qu’elle n’en ressorte à chaque fois qu’haletante et à demi-noyée.

Le requin parvint à pivoter assez pour mordre, son museau effilé rencontrant dans l’eau le tissu souple de la robe, mais Lola, qui n’avait toujours pas lâché sa prise sur le harpon improvisé, en profita pour lui enfoncer ses doigts dans l’oeil. Dans un grand sursaut de douleur l’animal échappa à sa prise, emportant avec lui le couteau toujours enfoncé derrière son aileron taché de blanc, et fila vers les barques de pêcheurs.

Lola, qui avait du mal à retrouver son souffle dans la mer agitée par le combat, tendit une main malhabile vers les poutres du ponton et sentit avec soulagement une poigne ferme prendre son bras pour la tirer hors de l’eau.

« Je te dois un couteau » dit-elle une fois remonté sur le bois, crachant de l’eau mais souriante, épuisée de gaité.

Shadi la regardait d’un air interloqué, ses yeux bruns écarquillés et la bouche bée, comme si elle ne réalisait pas encore que Lola venait vraiment de se précipiter à l’eau pour affronter un gros poisson.

« Tu aurais pu te noyer » dit-elle bêtement lorsqu’elle fut en mesure d’articuler quelque chose.

« C’est vrai que je nage comme une pierre » répliqua Lola avec un sourire immense dans son visage fatigué. « Mais je ne m’en suis rappelé qu’une fois tombée à l’eau. Oh, mon père va me tuer. » Elle venait de remarquer un trou dans le jupon de sa robe, une déchirure qui avait emporté un bon quart du tissu.

« Bah, mieux vaut ça que ma cuisse » dit-elle en se relevant sur des jambes tremblantes d’excitation et de fatigue. Elle se baissa maladroitement pour récupérer son boulier. « Je te laisse, je vais aller me faire battre maintenant, histoire qu’on n’en parle plus. »

Shadi, qui n’avait affronté aucun requin, resta cependant sous le choc pendant un long moment, et ce ne fut que l’échos bruyant de la gifle magistrale assenée à Lola par son père qui la tira brutalement hors de son hébétude.

Lola lui jetait le même regard d’anticipation excitée aujourd’hui, le même regard qu’elle avait eut en apercevant l’aileron tranchant dans les flots, lorsqu’elle remarqua de ses yeux impairs que le capitaine Sinclair s’engouffrait enfin dans sa cabine.

« C’est le moment, passe-moi l’os. »

Shadi soupira et jeta un regard à la ronde. Les coquillages dont elle ornait les nombreuses tresses de ses cheveux frisés claquèrent les uns contre les autres alors qu’elle extirpait des plis de sa ceinture une arête de poisson large comme le doigt : les littorines oranges enroulées sur elles-mêmes comme un escargot et de minuscules phasianelles jaunes en spirale allongée rayées de rouge sombre… Lola se saisit de l’os et le piqua dans un trou de sa chemise le temps de replier sa carte.

« Surveille la sonde le temps que je revienne » dit-elle en lui donnant à tenir la corde dont l’extrémité, passant par-dessus bord, plongeait dans l’eau, tendue par le plomb qui servait à mesurer la profondeur du fond marin.

Elle s’éloigna rapidement pour aller laisser tomber la grosse arête sur les genoux de l’Hirondelle, qui lui jeta un regard perplexe.

« Soit ton cure-dent est trop gros, soit c’est ton poignard qui est trop petit » constata la Mué en examinant l’os de poisson.

« Dis-moi, petit oiseau, ça te dirait de gagner une pièce ? »

Il lui jeta un regard méfiant. « Dis toujours. »

Lola s’accroupit devant lui. « On m’a dit que pour donner le mal de mer à un marin il fallait écrire son nom sur un os de poisson et l’attacher à un fil de pêche au-dessus des vagues. »

« Pour donner le mal de mer à un marin il suffit de mal assaisonner son poisson » remarqua la Mué. « Quand ledit poisson n’est pas un poison lui-même. Et qui aimerais-tu voir rendre ses tripes au-dessus des vagues ? »

Lola pointa du doigt la cicatrice effacée que l’Hirondelle portait encore au visage.

« Une personne qui distribue trop librement des coups pleins de bagues. »

Comme elle s’y attendait, il esquissa un sourire. « Et qu’est-ce qu’il t’a fait, Sinclair, pour qu’il te vienne des envies de l’ensorceler ? »

« C’est une manière comme une autre de passer le temps » répondit Lola d’un air vague.

La Mué fit la moue, puis se saisit de l’arête.

« Écris bien clairement » rappela Lola. « On ne voudrait pas que ça tombe sur quelqu’un d’autre. »

L’Hirondelle lui jeta un regard surpris, puis ses yeux se plissèrent en un sourire. « Je ferai bien attention à ne pas faire de faute. »

« Et si tu pouvais me faire ça avant que nous débarquions sur Conche Noire » ajouta la Mariada en regardant l’Île se profiler à l’horizon. « Je trouverai encore plus drôle qu’il perde le pied marin une fois débarqué à terre. »

*

Le capitaine Sinclair ne sembla pas tituber plus qu’à son habitude lorsque la chaloupe les déchargea sur la plage des contrebandiers avec lesquels ils avaient l’habitude de faire affaire. Leur refuge à flan de falaise passait inaperçu dans les replis sombres de la pierre volcanique qui recouvrait cette partie de l’île, et il était difficile de différencier l’à-pic de la plage constituée de sable noir. Cela en faisait l’endroit idéal pour des débarquements discrets, d’autant plus que des îlots de magma durci protégeaient la terre de leurs écueils et que seuls les marins avertis pouvaient naviguer entre. Des débris de navires flottaient encore dans le creux de certains récifs car, durant les heures noires de la nuit, il arrivait aux contrebandiers de s’improviser naufrageurs et de guider de malheureux navires contre la côte pour en cueillir les marchandises. Mais la plupart des pirates avaient appris à se méfier des lumières allumées dans l’obscurité…

Alors que la majeure partie de l’équipage filait le long de la falaise pour rejoindre le port, l’équipage de Lola s’aventura le long du sentier escarpé qui menait à la cache de leurs complices, suivi du mousse chargé de ce qui les encombrait. La Mariada aurait sans doute pu retourner à bord égorger les corsaires en poste pour voler La Gazelle, mais elle préférait avoir une justification à cet acte pour ne pas se mettre tous les pirates de la région à dos.

De toutes manières, elle avait d’abord des affaires à régler en ville.

Son équipage resta donc seul avec le tonnelier et le mousse. Ou plutôt, le tonnelier et le mousse restèrent donc seuls tandis que Shadi et le cambusier s’éclipsaient pour profiter ensembles de l’intimité qui manque cruellement à bord d’un navire.

Colin s’affairait en silence tandis que les grands bras tatoués du tonnelier s’affairaient à manoeuvrer les litres d’eau douce qu’il faudrait charger à bord. Il utilisait pour compter ses tonneaux une baguette de bois entaillée, sachant qu’il fallait pour trois mois en mer charger autant de tonneaux que d’entailles. Il montra à Colin comment s’en servir et lui expliqua aussi comment suturer une fuite entre deux planches sans l’aide du maître calfat.

Le Tatoué était, paradoxalement, de nature douce et patiente. Son village avait cependant été ravagé par les soldats de la Reine et, désormais seul, il prenait plaisir à tuer tous ceux qui leur ressemblaient de près ou de loin. Il avait une autre baguette couvertes d’entailles pour recenser ses morts et nommait chaque nouvelle incision d’après l’un des habitants disparus de son village.

Lorsqu’ils en eurent terminé avec l’eau potable et comme le cambusier ne revenaient pas, ils passèrent aux tonneaux de biscuit.

« Ces barriques sont immenses » remarqua Colin. « Je pourrais tenir dedans à l’aise. »

« Pas quand on les aura remplies » répliqua le Tatoué en lui faisant signe de venir l’aider à porter une caisse de citrons que les contrebandiers n’avaient pas encore transvasés. « Et j’imagine qu’il faudrait te raccourcir de la tête ou des jambes. »

Ils versèrent le contenu de la caisse dans un tonneau vide en pluie d’agrumes encore verts, durs comme des pierres, qui rebondissaient les uns contre les autres en répandant autour d’eux une bruine acide mais parfumée.

« C’est toujours aussi difficile d’embarquer du fret ? » demanda Colin en voyant revenir un contrebandier en sueur chargé d’un tonneau vide.

« Ici ? C’est assez infernal, oui. C’est plus facile à l’Ancienne Flibuste où on a un ponton d’accès, mais on y obtient de moins bons prix pour nos prises donc Lola préfère cet endroit quand on a des trucs à vendre. Bon, ça commence à durer. »

Le Tatoué posa un couvercle près du tonneau d’agrumes et s’essuya le front. « Ajoute la dernière caisse, je vais les chercher. »

Colin resta un instant immobile dans l’humidité poisseuse de la caverne, à la maigre lumière des torches qui en illuminaient les tunnels, dans le bruit saccadé de sa respiration. Puis, au prix d’un effort surhumain, il manqua de se renverser dessus la troisième caisse de citrons.

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Il avait fallu de longues années, et un travail acharné pour reconstruire Alendhil, la terre des Sept Royaumes. Gommer les traces des douleurs et des drames du passé, réparer, reconstruire, les biens autant que les âmes, ravagés par une guerre sans précédent. Le temps, la Nature et les dieux avaient, en des temps immémoriaux, façonné le corps d’Alendhil, joyau de beauté, de diversité et de paix.
Sept royaumes y furent bâtis, indépendants les uns des autres, et il n’était d’ailleurs pas de coutume de se contoyer les uns les autres non plus.
Ainsi, les elfes ne franchissaient-ils jamais la lisière de l’immense Foret Sans Age, sauvage et dense, qui s’étendait au sud d’Alendhil. Les arbres centenaires les tenaient cachés du reste du monde, et rares étaient les voyageurs à qu’il eut été donné d’en rencontrer. Dans les autres royaumes, tout ce qu’on savait d’eux tenait dans un vrai mouchoir de poche : ils habitaient de drôles de maisons dans les arbres et ils ne mangeaient que ce que la nature offrait à leur cueillette. La légende disait même que les elfes pouvaient communiquer entre eux, sans parler.
Les elfes étaient si timides et si discrets, qu’ils en devenaient des créatures fascinantes. C’est d’ailleurs vers la Forêt Sans Age que Noldor faisait route, porté par le galop de Sindharrin. C’était un vieil homme, dont la réputation n’était plus à faire. Il était connu de tous, pour ses pouvoirs immenses, sa sagesse, et son rôle pendant la guerre. Certains disaient même qu’il devait être aussi vieux qu’Alendhil elle même ! Mais, à le voir ainsi lancé au galop sur sa monture, silhouette élancée encapuchonnée dans une cape sombre, le visage dissimulé sous son capuchon, personne n’eut pu dire qu’il sagissait d’un vieillard ! Et pourtant, il avait déja parcouru de nombreuses lieues, et il n’était pas encore à mi parcours... Ce n’est qu’après deux jours de chevauchée vers le Sud, à travers les bois, les prairies et les plaines desertiques que Noldor parvînt à destination. Sindharrin, étalon fier, à la robe noire et brillante, renaclait bruyamment en reprenant son souffle. La chevauchée avait été longue, même pour un animal aussi rapide et endurant que lui. Norldor mit pied à terre, sur un sol poussiereux et craquelé par la secheresse. Pas un son, pas un bruit, que le souffle du vent. Il caressa sa monture le long de l’encolure, saisit son baton de marche d’une main et passa les rênes par dessus là tête de l’animal, pour le guider à pied. Face à eux, se dressaient vers le ciel des centaines d’arbres, comme un masse sombre, qui aurait pu paraitre hostile pour quelqu’un qui n’y avait jamais pénétré. Le voyageur ordinaire aurait sans doute rebroussé chemin, mais c’était sans compter sur Noldor qui lui, connaissait les lieux.
D’un pas décidé, il entra parmi les arbres, sur un chemin que la mousse avait recouvert. La délimitation entre la Forêt Sans Age et les plaines déssechées était particulièrement évidente, et n’avait rien de naturel. On eût dit une esquisse, divisée en deux : D’un coté le vert intense de la Forêt Sans Age colorié sur le sol, de l’autre les plaines arides, comme dessiné au crayon gris. A peine Noldor eut-il franchit la limite séparant les deux mondes, l’air se fit plus frais, plus respirable, le chant des oiseaux résonna de nouveaux, et on entendait même parfois la course d’un petit rongeur sur le sol, ou sur les branches. Le cheval et le vieil homme s’enfoncèrent ensemble dans la forêt. Ils ne leur fallut pas moins de trois heures de marche pour parvenir à trouver ce qu’ils étaient venus chercher. Là, au coeur de la Foret Sans Age, se trouvaient les demeures des elfes, nichées tout là-haut dans les branche, dissimulées dans les feuillages. Sous les yeux de Noldor, comme une oeuvre d’art, un de ces tableaux que l’on trouve dans les chateaux : les hêtres, les chênes, les érables, les peupliers et les tilleuls avaient poussé pêle-mêle, mais dans l’harmonie la plus parfaite. Comme si chacun était à sa place. Sur le sol, des épines de résineux, des feuilles mortes, et de la mousse verte, dessinaient des tapis de couleurs différentes.
Derrière ses lunettes en demies lunes, Noldor contemplait ce tableau, qu’il avait pourtant eu l’occasion de voir tant de fois. Le village elfique était un écrain de quiétude, qui forçait l’admiration. L’air y semblait plus léger qu’ailleurs, frais mais pas froid.
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