Sur les Vagues

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« Isla bella de los sueños

Aquí va tu corazón

Isla bella de los Ecos

Escucha esta canción… 

Antigua diosa, vengo con un sueño,

Te pido, humilde, por favor cúmplelo ;

Realiza, risueña, deseos, diosa :

Yo te daré flores y mucha riqueza. »

Du haut de la vigie, la Mué chantonnait dans une autre langue, ce que le capitaine Sinclair n’appréciait pas. Il venait des contrées froides où la Reine ne parlait que deux idiomes, celui de son pays et celui de la noblesse ; il lui était insupportable d’entendre cet avorton y joindre les mots des ennemis de la couronne. Il le héla pour le faire descendre.

« Rien que des vagues, capitaine ! » répondit l’enfant, qui ne devait pas avoir entendu son ordre. Sinclair se répéta en appuyant sa demande d’un geste et l’acrobate descendit aussitôt de son perchoir avec une agilité remarquable. Un jour, il faudrait que Sinclair ordonne à ses hommes de le déshabiller, qu’il puisse confirmer une fois pour toute la véritable identité des Mués.

Il semblait bien jeune mais pouvait bien ne pas faire son âge, car d’après les rumeurs son peuple ne vieillissait pas de la même manière que les humains. Ou peut-être n’était-ce qu’un indigène qui aurait mentit sur son identité…

« Qu’est-ce que tu chantais, là haut ? Tu ne fais pas honneur à la Reine. »

« Je crois que je ne fais pas bien honneur à la Reine quand je pille ses navires » répliqua l’autre d’un ton malicieux.

Raven le frappa assez fort à l’arrière de la tête. « Réponds à ma question. »

« C’est la comptine de l’Île aux Voeux » répliqua l’Hirondelle en se frottant le crâne, le regard noir. Sinclair lui donna un autre coup, cette fois sur la nuque.

« Ne fais pas le malpoli avec moi. Quand on sait écrire, on sait parler. »

« Comme vous, capitaine ? » rétorqua la Mué avec une pointe d’acidité que Sinclair jugea inadmissible. Il immobilisa le gouvernail pour lui assener quelques gifles bien senties de ses mains gantées de bagues.

« J’ai entendu dire que tu avais cassé le nez d’un de mes hommes » ajouta-t-il en l’agrippant par les cheveux.

L’enfant, qui lui tenait les mains pour avoir moins mal, semblait furieux. C’était vraiment comme une bête sauvage qui lui aurait arraché les yeux s’il l’avait laissé sortir les griffes. Ses cheveux noirs, partout, semblaient trouer l’espace de leur obscurité. « Si tu n’apprends pas à te tenir, je t’infligerai une correction dont tu pourrais bien ne pas te relever. »

Il le fixait droit dans les yeux mais la Mué ne baissait pas le regard. Ce dernier, au contraire, s’étrécit lentement alors que son visage se fendait d’un sourire. « Mais dans ce cas, capitaine, qui vous parlera de l’île qui réalise les souhaits ?… »

Sinclair le lâcha avec dégoût. Ce serpent.

L’Hirondelle, tombée à terre, se massait furieusement les cheveux ; le capitaine lui donna un petit coup de pied avant de se remettre à la barre. « Alors, cette histoire ? »

« Qu’est-ce que vous me donnez en échange ? » répliqua le gamin en relevant le nez d’un air effronté. En quelques bonds il fut assit sur la rambarde devant le gouvernail, et pointa du doigt la flûte de pan que le capitaine gardait précieusement accrochée à sa ceinture. « Je veux bien vous le dire, si vous me donnez ça. »

Le coup partit tellement fort qu’il projeta l’Hirondelle à plusieurs pas de là, ses cheveux noirs comme des traits de sang. « Ma patience a des limites. »

La Mué se redressa douloureusement, avec un petit rire, mais n’eut pas la sottise de le provoquer d’avantage. Il resta d’ailleurs là où il était tombé. « Quand vous êtes arrivés, avec vos gros navires, vous avez pillé toute la contrée et entre autres, l’Île des Échos. » Il poursuivit avant que Sinclair ne se décide à lui casser la mâchoire pour lui apprendre à mieux parler de ses compatriotes. « Il y avait là une opale de feu, dans les mains de la statue de la déesse. Tant qu’elle était en place on pouvait faire un souhait, et il est arrivé bien souvent que cela se réalise. Mais la pierre a disparu, maintenant. J’ai entendu dire qu’elle était tombé aux mains du gouverneur de Fort Real. »

Le gouverneur, songea Sinclair. Ou plutôt le militaire qui sert cet aristocrate. Le lieutenant Lambert, compétent mais de mauvaise fréquentation. Un parvenu chargé de poursuivre et d’exterminer la menace pirate de ce côté des îles.

L’Hirondelle le regardait en penchant la tête, de l’air d’un esprit qui s’agite. L’avorton réfléchissait plus vite que la plupart des hommes ; sa jeunesse était trompeuse. C’était un atout pour lui, mais un atout qu’il allait falloir mater, car ses incartades se faisaient d’autant plus éclatantes que Sinclair lui confiait de responsabilités.

« Hors de ma vue » dit-il. « Va remplir le journal de bord. »

L’Hirondelle n’insista pas et partit en se frottant la joue. La prochaine fois, Sinclair devrait se souvenir de lui laisser des bleus là où il pourrait les voir, pour mémoire.

Distraitement, il porta une main au pendentif qui balançait à son cou et l'ouvrit, par habitude. Dedans, le portrait presque effacé de sa femme souriait par delà les années.

« Mais dans ce cas, capitaine, qui vous parlera de l’île qui réalise les souhaits ?… »

À quoi ressemblait-elle, désormais ? Il n’avait pas eu l’occasion de remettre les pieds chez lui depuis qu’il s’était fait pirate et, à ce qu’il avait appris, elle avait emmené leurs deux enfants à l’intérieur des terres.

« Il est arrivé bien souvent qu’un souhait se réalise… »

Son corbeau poussa un croassement éraillé mais sauta de côté lorsque Sinclair tendit la main vers lui, battant des ailes pour aller se poser aussi loin que le permettait la ficelle qui le retenait.

*

L’Hirondelle se laissait bercer par le hamac, par le roulis, dans une bienheureuse béatitude, pour une fois sans penser à mal, sans penser à rien, en fait. Colin venait de partir pour le pont, le laissant harassé de fatigue et plutôt satisfait, malgré l'élancement au côté de sa mâchoire. Normalement, la petite discussion qu'il venait d'avoir avec Sinclair porterait bientôt ses fruits et en plus, il faisait beau. Que demander de plus au monde ?

Ne pas être jeté à bas de son hamac par une ex-capitaine pirate en cavale, peut-être. Il n'eut pas vraiment le temps de s’en remettre car elle l'empoigna brutalement par les cheveux pour le dresser face à elle.

« Tu as parlé de la Pierre des Échos à Sinclair. »

Elle le prononçait comme une affirmation, mais il sût instantanément qu'elle n'avait aucune preuve étayant cette déduction. Et cependant...

Un mince sourire passa fugitivement sur ses lèvres.

« Il le fallait bien » répondit-il avec douceur ; « il allait me démonter la mâchoire… »

Elle le projeta contre le mur de bois le plus proche, lui arrachant un gémissement.

Il était si jeune. Elle le plaquait aux planches sans difficulté.

« Tu aurais préféré que je mente ? » souffla-t-il d'un air d'innocence bafouée. « Que je refuse de lui traduire une pauvre ritournelle ? Ce n'est qu'une pierre ! »

Elle lâcha ses cheveux pour le prendre à la gorge, en serrant. Il fronça les sourcils, ennuyé. Il n’avait pas besoin de cela ; sa tête lui faisait déjà assez mal.

« Ce n'est pas qu'une pierre ! » siffla-t-elle. « Ce n'est pas qu'une pierre et tu le sais très bien ! On dit qu'elle réalise les vœux, et tout le monde sait que Sinclair... Et maintenant, il vient de proposer à tout l'équipage d'aller chez Lambert, la voler ! Te rends-tu comptes du danger dans lequel tu nous as mis ? »

Elle serrait trop fort, à présent ; il ne pouvait presque plus respirer.

Il tira sur sa main pour tenter de se dégager mais ne pouvait rien contre son corps adulte. Lola n’était pas très grande, mais elle dérouillait un homme comme d’autres respirent. Il essaya de se débattre ; il n'aimait pas cette situation où il ne pouvait même plus parler ; contre elle, son corps se tordait en soubresauts inutiles de serpent prisonnier dont les glissements, les spasmes, venaient heurter sa peau à elle.

Elle relâcha son étreinte.

« L’équipage peut refuser la mission » dit-il après avoir glissé à terre et cherché quelques instants à reprendre son souffle. 

Lola fronça les sourcils.

« L'équipage n'est pas entièrement contre le fait de risquer son cou pour une gemme de la taille d'un poing » dit-elle en levant une main fermée devant lui. « Une pierre qui exauce les souhaits, en plus ! »

Elle s'accroupit devant lui et empoigna vigoureusement son visage d'une main.

« Tu sais que Sinclair est très superstitieux » dit-elle en le forçant à la regarder dans les yeux. « Pourquoi lui as-tu parlé de cette gemme ? »

L'Hirondelle se dégagea, une lueur mauvaise passant dans ses yeux, regard d’enfant sauvage, lourd de rancœur humiliée.

« Je ne pensais pas qu'il prendrait ça autant à cœur » lâcha-t-il d'un ton accusateur, les sourcils froncés. « Je ne pensais pas qu'il irait vraiment la chercher. »

Son intonation semblait presque boudeuse, à présent.

« Comme si je pouvais déjà devenir capitaine » ajouta-t-il comme pour lui-même, du même air renfrogné.

Lola le regarda longuement, comme pour évaluer l'étendue de sa sincérité et, conséquence directe, de son inconséquence. Son opinion faite, elle poussa un soupir irrité.

« C’était stupide ! » lui dit-elle. « Regarde où cela nous mène ! »

« Si tu déteste à ce point les capitaines qui sabordent leur navire pour poursuivre une chimère, pourquoi est-ce que tu restes ici ? Profite qu’on descende au port pour prendre le premier bateau qui passe et va-t-en ! »

Lola sembla surprise, puis lui jeta un regard indéchiffrable. Elle leva ensuite une main pour se frotter le front.

« Vu que lorsqu’on te laisse du temps libre tu fais n’importe quoi, tu vas aller aider Shadi aux cordages. Et je ne te conseille pas de l’énerver ; elle frappe au moins trois fois plus fort que moi. »

L’Hirondelle fit la moue, mais ne répondit rien.

Lola croisa en sortant le petit mousse et ses taches de rousseurs, qui lui jeta un regard noir. Cela la fit sourire.

« Je n’aime pas qu’elle te traîne autour » grinça Colin en venant s’asseoir dans le hamac en face de l’Hirondelle. Celui-ci esquissa un sourire et passa une jambe de chaque côté de ses hanches pour lui faire de la place ; Colin remonta ses propres pieds à l’intérieur du lit de toile. Il remarqua un nouveau bleu autour du cou de son ami, comme un collier.

« Qu’est-ce qui s’est passé cette fois ? »

Celui qu’on appelait l’Hirondelle lui jeta un regard moqueur. « Elle n’a pas apprécié que j’aille pousser la chansonnette à l’autre plein de bagues. »

Colin fit une grimace, puis se pencha en avant pour caresser du bout des doigts la blessure qu’il avait au visage. Vivien perdit son sourire. C’était rare qu’il regarde quelqu’un d’un air aussi sérieux, et ce n’était que pour lui.

« Ça fait mal ? »

Il appuya sur la blessure sans le faire exprès, et Vivien grimaça. « Moins que deux côtes cassées, quoi que je ne te le souhaite pas non plus. »

Colin sourit et l’embrassa sur le front. « Je n’arrête pas de te dire de te montrer prudent. Tu n’es pas assez fort pour te défendre. Et moi, je ne suis pas assez fort pour te protéger. »

« Je ne t’en demande pas tant » grimaça Vivien en se redressant douloureusement —il avait également un bleu au côté.

« Est-ce que cette fois tu feras attention ? »

« Est-ce que c’est une vraie question ? » sourit Vivien avec malice.

« J’ai dit que je te suivrai jusqu’au bout du monde, mais je ne peux pas te suivre sous terre » rappela Colin tristement.

La Mué fit une petite grimace, puis se redressa pour poser le front contre son épaule. Il resta un instant en silence, leur respiration bruyante dans les grincements du navire.

Vivien poussa un soupir. « Tu te souviens du théâtre ? Ça faisait le même bruit, sous les planches. »

Colin se contenta de tourner la tête pour l’embrasser dans les cheveux.

« Je suis le dieu obscur, je détruirai le monde » murmura son ami.

« Ne dis pas de bêtises. »

Vivien émit un petit rire qui alla se perdre dans l’écho des vagues.

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