La Reine Teuta

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Le grand mât fit, en se brisant, le même bruit qu’un os qui craque. Alors qu’il s’abattait pesamment sur le pont son pavillon noir se prit à la pointe du mât d’artimon, en fut transpercé, puis se déchira.

Entre deux ordres, la Mariada souffla à son second qu’il valait mieux filer. Elle jeta un regard à Shadi qui, dès que le mât s’était stabilisé dans un équilibre précaire, était allé jeter un oeil à ce qui l’avait brisé : deux lourdes balles de fonte reliées entre elles par une chaîne. Elle-même utilisait des projectiles de pierre et avait entendu parler des boulets ramés, mais c’était la première fois qu’elle croisait un navire riche à en gaspiller du métal.

Cependant elle n’eut pas le temps d’y réfléchir car, avant d’avoir pu terminer sa manoeuvre, La Reine Teuta fut ébranlée par un second coup de tonnerre ; cette fois-ci la charge heurta le bastingage dans une explosion de sciure. L’impact fut si brutal que la rambarde parut voler en éclats d’elle-même, projetant partout des échardes de bois. La Mariada vit la stupéfaction figer le visage de son équipage.

« Virez à bâbord ! »

Pas question de se frotter à une arme aussi dangereuse sans l’avoir examinée.

Elle envoya son deuxième lieutenant faire border les voiles de misaine et se concerta rapidement avec son second et le Maître Pilote avant de décider qu’on allait tout simplement faire cap au large, la priorité étant de fuir. Une nouvelle explosion retentit, provoquant cette fois des cris sur le navire qui les attaquait : leur arme, visiblement instable, venait de creuser un trou dans le flan de bois autour duquel gisaient quelques marins éparpillés.

La Mariada songea un instant à taquiner la chance, mais une exclamation de Shadi lui fit changer d’avis : des voiles se profilaient à l’horizon.

« Une embuscade. Sans doute un coup de Lambert… » murmura-t-elle avant de rappeler ses ordres aux pirates désemparés. Alors que l’équipage se remettait au travail avec d’autant plus d’ardeur que se faire prendre, c’était se faire pendre, la Mariada alla consulter son second pour s’entendre sur le cap à tenir maintenant que des navires leur barraient la route à bâbord et que le grand mât s’était effondré.

Mais ils n’avaient pas plutôt arrêté leur stratégie qu’une nouvelle explosion retentissait, coupant le mât d’artimon à mi-hauteur. L’ensemble de bois et de toile s’effondra en précipitant un matelot hurlant par-dessus bord et resta là, ballotant, pathétique paquet retenu par des cordages.

À l’horizon, trois silhouettes se découpaient nettement contre le bleu du ciel. Évidemment, avec ce vent arrière que La Reine Teuta avait elle-même utilisé pour son abordage.

« Changement de tactique » murmura la capitaine pour elle-même.

Quelques instants plus tard la frégate entrait en collision avec la gabare plus petite dans laquelle tout l’équipage de La Reine Teuta se précipita comme une vague sanglante, la Mariada hurlante avec ses cheveux claquants dans le vent, noirs comme l’était son drapeau.

Mais le navire marchand était armé, protégé par des soldats formés au combat, alors que les pirates avaient majoritairement débuté leur carrière comme pêcheurs ou délinquants dans les ports. Malgré leur supériorité numérique les marins de la Mariada ne parvenaient pas à prendre un avantage décisif et, dans le feu du combat, il n’était plus temps d’établir une stratégie. La Mariada passait son premier marin par-dessus bord alors que les soldats adverses avaient déjà égorgé trois matelots, dont l’ancien mousse qui venait tout juste de passer seize ans. Elle évita de justesse un bras qui vola près de sa tête avant de s’écraser sur la voile de la barque de transport. Un coup d’oeil vers Shadi, qui avait eu la même idée qu’elle.

Courte et trapue, Shadi était l’une des personnes les plus fortes que Lola connaissait ; mais elle n’avait pas en combat rapproché l’avantage de sa fougue sauvage ni de ses yeux vairons, qui en surprenaient plus d’un à l’instant de leur mort. Shadi alla donc dégager la barque de ses bras bruns avec l’aide du second et du troisième lieutenant tandis que la Mariada tranchait la jambe d’un soldat puis aidait ses marins à en éventrer un autre.

Sur le pont gisaient des dizaines de corps ensanglantés, des cadavres maigres et bruns, mal fagotés et mal coiffés, tenant encore de vieilles lames tordues mais affutées.

Abandonnée, La Reine Teuta partait à la dérive.

Des soldats continuaient de déferler sur le pont, bien plus nombreux que sur un navire ordinaire, déterminés à mettre fin à la menace pirate dans ces mers qu’ils venaient eux-mêmes d’envahir. Les trois vaisseaux de Lambert manoeuvraient déjà pour ralentir et se préparaient à récupérer La Reine Teuta et à aborder la gabare.

Derrière elle, la Mariada entendit la barque heurter l’eau. Shadi y descendait déjà, plus résolue qu’elle à abandonner le navire. Son second arrêta son bras avant que, dans l’élan du combat, elle ne le décapite, et lui fit signe de les suivre.

Mais elle n’eut pas le temps de le rejoindre : alors qu’elle louvoyait entre deux duels pour éviter les coups, le tranchant d’un sabre militaire fendit l’air devant sa poitrine. Surprise, elle tituba pour retrouver l’équilibre, mais parvint tout de même à parer un nouveau coup avec le fer de sa propre épée.

Son assaillant ne portait pas les mêmes couleurs que le reste des soldats ; c’était sans doute un officier. L’acier reluisant de son arme réfléchissait le soleil en taches de lumières aveuglantes et la vieille lame de la Mariada, affûtée mais de piètre qualité, paraissait terne à côté. Elle dégagea son arme d’une torsion du poignet et envoya son talon frapper l’ennemi au ventre. Le jeune officier bondit en arrière pour l’éviter et Lola en profita pour s’éloigner ; mais elle n’avait pas fait trois pas qu’il revenait à la charge.

Le lieutenant Lambert n’avait jamais vu la Mariada, hormis les portraits qu’on lui avait transmis, sur lesquels on la représentait souvent la chemise ouverte sur deux seins ronds comme des pommes et les yeux pleins de flammes. Lorsque ses bottes firent crisser le pont, elle semblait à la fois plus humaine et plus terrible, ses cheveux noirs battant dans le vent comme une voile, un sabre dans chaque main, le rictus souriant de sa petite bouche qui donnait à son regard bridé un air de satisfaction cruelle. Les dessinateurs avaient complètement inventé le reste car on ne voyait de sa poitrine que l’ombre des côtes ; ses hanches droites et sèches indiquaient la même propension à la faim.

Lambert avait déjà arrêté de nombreux pirates, dont trois équipages lui-même. La plupart se rendait lorsque les frégates de la marine royale encerclaient leur brick ou qu’on leur promettait la vie sauve. Mais la Mariada commandait elle-même une frégate, un des plus grands bâtiments de bataille sur les flots, et elle ne sillonnait pas les mers à la recherche de butin : elle aimait terroriser les navires. Elle aimait le frisson du combat, le vent salé contre sa peau dans le fracas des vagues, et cela Lambert le savait car, à cet instant, c’était aussi ce qui faisait battre son coeur. Lola tenait de l’orque sauvage, superbe et terrifiante, cette hirondelle noire et blanche qui écumait l’océan de ses petites dents dures et bondissait de joie dans les vagues sous la caresse du soleil.

Ennuyée par le contre-temps, Lola reporta pleinement son attention sur l’officier. À peine plus grand qu’elle, il paraissait plus jeune, les boucles épaisses de sa chevelure auburn solidement nouées sur sa nuque. Ses lèvres pulpeuses aux contours marqués lui donnait une mine sensuelle qui la fit grimacer : il était joli garçon, et elle n’aimait pas tuer les jolis garçons. À bord d’un navire aux ressources limitées, on évite le gaspillage.

Mais son second lui faisait signe près du bastingage ; elle n’avait pas de temps à perdre avec ce freluquet. Elle se jeta sur lui avec la hargne furieuse qui lui avait valu sa réputation de combattante, frappant brutalement avec l’un de ses sabres tandis que l’autre, dans sa main la plus habile, guettait une ouverture pour fuser à la moindre occasion.

L’officier parut stupéfait, saisit par ce déferlement de haine ou par le rictus de joie sauvage qui lui plissait la bouche et étrécissait encore son regard oblique. Il para très correctement ses coups car elle n’avait aucun entraînement militaire, mais Lambert avait appris à se méfier de cet avantage : plus on se reposait sur son entraînement plus l’adversaire avait de chance de vous surprendre. Et la Mariada n’hésitait pas à frapper avec ses jambes et ses coudes, visant même les endroits non vitaux qu’un militaire aguerris a moins le réflexe de protéger.

Il reprit l’avantage lorsqu’il parvint a repousser les deux sabres du même côté et piqua droit vers son ventre ; mais elle esquiva et sa lame ne fit que riper sur l’os de la hanche.

Il entendit le choc du sabre qu’elle venait de lâcher trop tard et la vit du coin de l’oeil tirer un petit couteau de sa large ceinture de toile, mais il n’eut pas le temps de réfléchir que son corps avait déjà réagit par instinct, protégeant sa gorge en levant le bras. Un instant il vit une sorte de pointe métallique briller juste après son poignet, l’autre il était à terre, tordu de douleur car la pirate avait profité de sa surprise pour lui assener un coup violent dans les parties. Il voulu immédiatement se relever mais une douleur fulgurante lui traversa le bras jusqu’au coude : il avait tenté de se redresser en prenant appui sur le bras qu’elle venait de transpercer. Étrange que la douleur de la chair pâlie et tachée de sang ait mis autant de temps à lui parvenir. La Mariada courait vers la mer, ses cheveux noirs cinglants le vent, mais bizarrement les pensées de Lambert restaient calmes et dénuées de colère. Tout ce qu’il parvenait à se dire, c’est qu’elle l’avait battu avec un couteau de table.

Finalement débarrassée du gêneur, Lola entraîna ses matelots les plus proches et dégringola l’échelle de corde alors que le vent s’engouffrait déjà dans la voile unique de la barque ; deux matelots parvinrent encore à se jeter dans l’embarcation avant que celle-ci ne prenne de la vitesse et un marin tomba à l’eau alors qu’il avait pratiquement un pied dedans.

Une main rougie appuyant sur la blessure lancinante de sa hanche, la Mariada regarda bien le visage des pirates restant, tous ceux encore accrochés à l’échelle qui leur hurlaient de revenir. Puis elle tourna la tête et les oublia.

Le vent s’engouffra dans sa chemise ensanglantée, arracha une mèche poisseuse de son front. Elle lécha distraitement le sel d’un embrun sur ses lèvres craquelées par le soleil. Il faisait bon et la barque filait ; il s’agissait maintenant de gagner une île avant qu’un des grands navires ne les prenne en chasse.

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Il avait fallu de longues années, et un travail acharné pour reconstruire Alendhil, la terre des Sept Royaumes. Gommer les traces des douleurs et des drames du passé, réparer, reconstruire, les biens autant que les âmes, ravagés par une guerre sans précédent. Le temps, la Nature et les dieux avaient, en des temps immémoriaux, façonné le corps d’Alendhil, joyau de beauté, de diversité et de paix.
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D’un pas décidé, il entra parmi les arbres, sur un chemin que la mousse avait recouvert. La délimitation entre la Forêt Sans Age et les plaines déssechées était particulièrement évidente, et n’avait rien de naturel. On eût dit une esquisse, divisée en deux : D’un coté le vert intense de la Forêt Sans Age colorié sur le sol, de l’autre les plaines arides, comme dessiné au crayon gris. A peine Noldor eut-il franchit la limite séparant les deux mondes, l’air se fit plus frais, plus respirable, le chant des oiseaux résonna de nouveaux, et on entendait même parfois la course d’un petit rongeur sur le sol, ou sur les branches. Le cheval et le vieil homme s’enfoncèrent ensemble dans la forêt. Ils ne leur fallut pas moins de trois heures de marche pour parvenir à trouver ce qu’ils étaient venus chercher. Là, au coeur de la Foret Sans Age, se trouvaient les demeures des elfes, nichées tout là-haut dans les branche, dissimulées dans les feuillages. Sous les yeux de Noldor, comme une oeuvre d’art, un de ces tableaux que l’on trouve dans les chateaux : les hêtres, les chênes, les érables, les peupliers et les tilleuls avaient poussé pêle-mêle, mais dans l’harmonie la plus parfaite. Comme si chacun était à sa place. Sur le sol, des épines de résineux, des feuilles mortes, et de la mousse verte, dessinaient des tapis de couleurs différentes.
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