Joakim

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Au moment de sa destitution, Armand de Sinclair se trouvait au palais du gouverneur. Il avait laissé son manteau au bras d’un domestique et sa montre sur le plateau d’un autre avant d’y prendre un verre. Il avait ensuite salué Madame Busquet de la Besse Fauchand, qui en retour lui avait présenté « Joaquin Lambert, une recrue exemplaire ».

« C’est Joakim, monsieur » avait corrigé l’impertinent lorsque Sinclair en avait écorché sa prononciation. Sinclair lui avait jeté un regard dur et le visage de Lambert s’était couvert de plaques rouges.

C’était un jeune homme insignifiant dont les yeux très bleus ressortaient par contraste avec sa chevelure auburn coiffée à l’ancienne mode. Jetant un œil à ses chaussures soigneusement lustrées ainsi qu’au reste de sa personne, Sinclair comprit en un instant que Lambert s’était habillé d’après les conseils d’un roturier et ne venait pas souvent faire sa cour. Il ne possédait sans doute qu’un seul vêtement d’apparat, car celui-ci s’élimait aux manches.

Lambert parut contrarié par cet examen, mais eut la décence de ne rien dire en présence de son accompagnatrice. Madame Busquet de la Besse Fauchand dut cependant les quitter pour s’occuper de la réception et les deux hommes furent laissés en tête à tête dans un silence très gênant.

« J’ai entendu dire que vous avez donné chasse à La Reine Teuta » mentionna Lambert en s’empourprant de nouveau.

Le jeune officier tira sur le col de son habit avec contrariété, espérant que cela limiterait ses rougeurs. Il lissa aussi discrètement le bord de ses manches du bout des doigts en remarquant que le regard de l’aristocrate s’attardait dessus. Un combat l’avait obligé à renouveler son uniforme et, une fois déduit le montant qu’il envoyait à ses parents, il ne lui était pas resté assez pour faire remplacer les manches. Maintenant que son rang lui permettait de fréquenter le beau monde, il se trouvait forcé de s’engager dans des dépenses superfétatoires qui menaçaient chaque fois de le ruiner, et il se surprit à évaluer combien monsieur de Sinclair avait payé pour son gilet de soie brodée.

« Si le vent n’avait pas tourné, ma flotte l’aurait rattrapée », dit Sinclair avec humeur. « La Gazelle Pourpre est la plus rapide des caravelles. »

Lambert hésita à poursuivre sur le sujet, car le capitaine paraissait très remonté par l’affaire. Il n’osa pas non plus prendre congé, parce qu’il s’était déjà fait reprendre par la femme du gouverneur pour ses mauvaises manières. Armand de Sinclair ne semblait pas vouloir partir, ou peut-être qu’il attendait quelqu’un ; Lambert décida de continuer à faire la conversation et en profita pour observer ses vêtements et sa posture, espérant en apprendre plus sur l’étiquette convenable à ce type de rencontre.

Armand de Sinclair devait avoir presque dix ans de plus que lui et la blondeur de ses cheveux noués par un ruban sur la nuque le fascinait.

« Est-ce vrai que la Mariada a incendié l’Isla Verde ? » demanda-t-il impulsivement. « J’ai ouï dire qu’on pouvait voir les flammes jusqu’à la côte. »

« Tout le monde a déjà entendu cette histoire », répondit l’aristocrate en replaçant ses manches brodées d’or.

« Peut-être préféreriez-vous que nous parlions des dernières nouvelles », répliqua Lambert. « Comme ce théâtre arrivé en ville avec une Mué des Combes Mortes. Avez-vous eu l’occasion de la regarder jouer ? »

« La scène du port ? Je n’y mets jamais les pieds. Quant aux Mués, j’aurai tout loisir de les voir en revenant dans mes terres. Il est dit que la Reine en a fait prélever quelques spécimens qui sont tout à fait divertissants à la cour ; je prévois de m’en procurer un ou deux pour mon épouse. Êtes-vous paru au spectacle ? »

Lambert hésita. Clairement, il n’était pas bien vu de fréquenter le quartier populaire, où lui-même résidait lorsqu’il était au port. « J’en ai entendu parler. »

« J’aurais dû me douter que leur condition vous intriguerait », dit Sinclair alors que les pas précipités de l’épouse du gouverneur résonnaient derrière lui.

Lambert, qui n’avait pas compris sa dernière remarque, allait demander des précisions lorsque l’aristocrate se retourna vers Madame Busquet de la Besse Fauchand.

« Vous aviez raison, c’est un précieux » s’exclama-t-il sans prendre la peine de baisser la voix. « Votre mari est-il arrivé ? »

La femme ne jeta pas un regard à Lambert, mortifié, mais glissa à l’oreille de Sinclair quelques mots inquiets.

« Vraiment ? Mais j’ai laissé aller le navire ! »

Monsieur de Sinclair semblait avoir perdu de sa superbe ; il s’éloigna en discutant avec animation.

Quelques jours plus tard, Lambert recevait une promotion ainsi qu’un mandat d’arrêt contre Armand de Sinclair pour haute trahison envers la Couronne, et se dit qu’il serait bien heureux de l’envoyer se frotter à la plèbe dans les prisons du fort.

*

C’était dans les geôles de la citadelle que Joakim Lambert se trouvait à l’instant de sa déchéance. Il venait d’exécuter trois voleurs, dont deux qui avaient agi par nécessité. Il détestait rendre la justice de cette manière, mais le gouverneur s’était mis en tête d’affirmer son autorité suite à une guerre d’héritage familial. Il souhaitait se faire bien voir de la Reine pour qu’elle lui donne son appui, et pour cela il fallait prouver qu’il faisait correctement son travail, c’est-à-dire maintenir l’ordre en ville.

Du coup, il avait ordonné à Lambert de pendre tous les prisonniers pour en faire des guirlandes. Ces trois-là, c’était un homme, une femme et un enfant. Un bandit et deux pauvres. Lambert se détestait.

Il s’était enfermé dans le bureau du responsable pénitentiaire, tournant les pages du registre des détenus sans les voir, essayant sans succès de se concentrer lorsqu’on frappa à la porte. Il s’agissait d’un soldat qui partageait ses goûts et qu’il rencontrait parfois en cachette.

L’homme ne perdit pas de temps en palabres ni tendresses. Ni l’un ni l’autre n’avait jamais prétendu se retrouver par choix. Leurs esprits ne s’accordaient pas, ils avaient fait leur deuil de l’amour, mais au moins quelqu’un acceptait, de temps à autre, de les prendre dans ses bras.

Ce fut rapide. Lambert appréciait cette brutalité qui pouvait passer pour de la passion ; l’autre se vengeait sur lui de sa propre attirance. Ils fermaient les yeux, debout contre le mur, et quelques instants de friction suffirent à leur changer les idées. Le moment préféré de Lambert venait juste après, lorsqu’ils se permettaient un geste de tendresse inavouée, une bouche caressant les cheveux de la nuque, une main qui courait le long de la colonne vertébrale.

On oublie facilement l’importance du contact physique, de la chaleur de la peau sur la peau, ce langage muet qui accorde les corps en même temps que l’esprit. L’embrassade d’une mère pour son fils, la caresse volatile d’un ami, le baiser machinal d’un amant sur sa tempe… L’officier était marié ; il connaissait la tendresse à défaut du désir, prétendait que ces rendez-vous n’étaient que le piment d’une vie fade.

La Grande Fracture avait conduit les populations humaines au bord de l’extinction. À l’époque, on considérait les personnes et les comportements stériles comme criminels. Cette crise surmontée, les mœurs avaient évolué vers plus de modération : on ne les punissait plus de mort. Mais qui savait dire pourquoi on les malmenait encore ? Parfois une cause, justifiée à défaut d’être juste, disparaît dans la bêtise des traditions.

Lambert n’était pas cupide. Il se serait contenté de ne pas risquer les coups ou la malveillance concernant des goûts qu’il ne pouvait contrôler. Il n’espérait pas mieux que cette étreinte fugace, à mille lieux déjà des traquenards dégoutants dans lesquels il s’était risqué lorsqu’il était jeune homme. On n’est pas exigeant quand on n’a pas le choix.

Il se permit tout de même de serrer l’autre contre lui. Avec le temps, il apprenait à fermer son cœur à la possibilité d’être aimé, mais se laissait aller à imaginer ce que cela pourrait être. Tourner la tête, respirer son odeur, pousser un soupir de contentement.

C’est alors qu’on frappa à la porte, et que l’officier se détacha de lui.

Lambert savait que ses hommes connaissaient ses inclinaisons, mais ne s’attendait pas à ce que l’un d’eux, posté à la porte, ouvre précipitamment pour prévenir que l’on approchait. Il ne s’était jamais rendu compte que leur dévotion allait jusqu’à protéger ces instants volés. Peut-être, finalement, qu’il y avait bien de l’amour dans sa vie.

Il fut mandé dans les appartements de Madame Busquet de la Besse Fauchand, qui l’y attendait en agitant nerveusement son éventail.

« Joakim, enfin ! Je suis désolée. »

Encore un peu rouge, Lambert vérifia subrepticement qu’il s’était bien rajusté. « À quel sujet, Madame ? »

« Mon époux a reçu une lettre de Sa Majesté. Elle juge que vous avez échoué dans votre mission et vous fait remplacer par un autre. Elle semble considérer que vous auriez dû capturer plus aisément cette pirate, comme s’appelle-t-elle ? La Mariada. »

Madame Busquet de la Besse Fauchand paraissait sincèrement navrée, mais Lambert sentait qu’autre chose la contrariait. Il avait cependant trop de peine à masquer sa déception pour souhaiter l’interroger.

« Suis-je totalement destitué ? » demanda-t-il en tâchant de contrôler sa voix.

L’aristocrate fit claquer son éventail contre le bois de la commode, puis l’y posa. « Non, mais vous serez aux ordres du nouveau lieutenant. »

Elle vint lui prendre la main. « Vous garderez mon soutien, Joakim. Quoi qu’en pense mon sot de mari, je sais que vous avez fait votre travail. Mais n’affichez pas cette moue dépitée, ou vous serez la risée de tout le castel ! »

Ses doigts le lâchèrent lorsque la porte s’ouvrit, laissant contre sa paume une impression de chaleur. Le Baron de Sinclair entra sans attendre d’être annoncé, propre, rasé de près, vêtu d’un uniforme neuf de corsaire. Sa magnifique crinière blonde déroulait ses boucles sur ses épaules comme un nuage d’or et Lambert grinça des dents, se détestant de se sentir attiré par une personne aussi répugnante.

« J’ai discuté avec votre époux », dit-il à Madame Busquet de la Besse Fauchand sans prendre la peine de saluer Lambert. « Il comprend l’intérêt que j’ai de commander à bord de La Reine Teuta, d’autant plus que les pirates semblent s’organiser en flottes alliées. Dès que la guerre sera terminée, je partirai à leur poursuite. Et, comme je souhaite vous être agréable… »

Il jeta un regard à Lambert, le scrutant de la tête aux pieds de ses yeux couleur de lame.

« … J’accepte de prendre ce Joaquin à mon bord. Je le ferai même troisième lieutenant. À condition, bien sûr, qu’il se montre plus prompt à traquer la Mariada qu’à courir le gueux. »

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