Pendu ou noyé

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« Sauf votre respect capitaine, le lieutenant avait certainement raison de chercher à gagner du temps. »

Sinclair ne jeta même pas un regard à son second. « Je ne peux pas laisser une frégate de trois cent hommes tomber aux mains d’une cinquantaine de va-nu-pieds. »

« Il faudrait les pousser à l’abordage. Ils ne pourraient pas nous vaincre en combat singulier, d’autant plus que nos hommes sont des soldats et pas eux. »

Sinclair jeta un oeil aux deux navires qui viraient de bord, sans doute pour revenir à l’assaut malgré leur précédent message.

« Ils hissent le pavillon rouge » fit remarquer le second en pâlissant.

« Dites aux archers d’enrouler des mèches d’étoupe autour de leurs flèches et de se préparer à y mettre le feu. Nous verrons bien qui va brûler ce soir. »

La Gazelle Pourpre tira de plus loin que la dernière fois mais son intention devint évidente lorsque plusieurs bordées de verre brisé vinrent s’éclater contre le pont et la peau alors que les boulets de La Reine Teuta, à cette distance, tombaient à l’eau sans l’atteindre. La caravelle n’avait qu’un onagre pour catapulter les fragments de verre colorés, une machine qui, à chaque tir, faisait giter le navire, mais l’Al-Hurra révéla soudain être en possession de deux scorpions qui fichèrent chacun dans le bois du pont une lourde flèche embrasée.

Alors que les soldats se précipitaient dans les échardes de verre pour étouffer les flammes, Sinclair ordonna qu’on apprête les barques de sauvetage.

« Nous avons presque trois cent hommes à bord » murmura le second.

« Je ne peux pas perdre mon navire face à la Mariada ! » s’emporta Sinclair. « Pas une deuxième fois. Dites aux hommes de s’armer ; nous allons provoquer le combat. »

Son second hésita. Ni l’Hirondelle ni la Mariada n’étaient réputés pour leur tendresse, mais ils avaient tout de même plus de chance de survivre en se rendant qu’en attaquant de front… ou en demeurant sur un navire embrasé. D’ailleurs la Mariada voulait le navire et son équipage pour le manoeuvrer… Le capitaine et lui-même étaient nobles et de bonne famille ; ils seraient certainement libérés contre une rançon et pourraient regagner leur honneur, à condition de se rendre. Capturés, il seraient certainement exécutés.

« Capitaine, sauf votre respect… »

« Parez à l’armement. »

Le second se mordit la lèvre puis se détourna, se dirigeant vers ses hommes à bâbord en évitant autant que possible de glisser dans le sang et les débris de verre. Il se mit à couvert derrière le parapet pour parler à son chef de pièce et fut surpris d’y trouver également celui de tribord.

« Vous n’êtes pas à votre poste. »

« Mon lieutenant vient d’être mis aux fers. »

« Adressez-vous au nouveau lieutenant. »

« Mon nouveau lieutenant ne fera pas long feu si on ne se rend pas tout de suite— »

Les trois hommes se pressèrent contre le plancher lorsqu’une nouvelle salve de verre éclata contre le bastingage. Le chef de pièce tribord saignait de l’arcade en se redressant.

« Vous voudriez déserter ? Avoir toute la marine aux trousses ? »

« Je n’ai pas envie de déserter, mais à tout prendre, je préfère ça à mourir ! J’ai une famille à nourrir au port, moi. »

Le second se frotta le front, puis grimaça en sentant que ce mouvement l’écorchait et ramena une main couverte de sang.

« La plupart de mes hommes sont de cet avis » dit le chef de pièce tribord. « Certains ont peur de ce que dira leur famille, d’autres de la mort, mais dans l’ensemble ils s’accordent à trouver que la mort est beaucoup plus radicale. »

La flèche d’un scorpion siffla au-dessus d’eux, tombant par hasard dans un matelot pourtant bien caché. Elle ne le tua pas sur le coup et ses hurlements de douleur vinrent ajouter au chaos de la situation.

« Ils n’ont pas encore lancé d’huile avec leurs flammes » commenta le second. « La Mariada veut vraiment ce vaisseau ; je pense qu’elle nous laisse une chance. C’est plus logique pour eux d’incendier à la tombée de la nuit, pour que la fumée ne soit pas repérable par le reste de la flotte. »

« Je peux faire hisser le drapeau blanc » dit le Chef de pièce tribord. « Mais il faut que quelqu’un se charge du capitaine. Je n’ai pas envie d’être exécuté dans l’acte. »

Les deux marins regardèrent le second, qui serra le poing. « Tout cela commence à ressembler à une mutinerie » murmura-t-il avec un sourire amer.

*

« Ils hissent le drapeau blanc ! » s’exclama Colin en faisant signe d’interrompre le chargement de l’onagre.

Il avait tellement grandit ces trois dernières années qu’il dépassait à présent la Mué d’une tête. Alors que l’ancien mousse développait lentement une musculature épaisse, les membres de l’Hirondelle restaient fins et secs, ce qui permit d’ailleurs à Colin de l’attraper au niveau des cuisses et de le soulever sans effort.

« Si j’avais besoin de prendre de la hauteur, je grimperais à la hune » fit remarquer l’Hirondelle en levant cependant une jambe pour poser le pied sur l’épaule de Colin. La frégate n’était qu’à une quarantaine de mètres et sa reddition découpait un carré de blanc net dans le bleu du ciel.

Colin pressa son corps contre lui pour l’embrasser sur le ventre avant de le reposer. « La Mariada récupère enfin son navire ! Avec nos deux autres bricks et la corvette en réparation, personne ne pourra plus nous arrêter. »

« C’est sûr que convaincre un gros bateau de se rendre sera plus facile avec un argument de la taille de La Reine Teuta » sourit l’Hirondelle. Puis il s’élança vers le grand mât et grimpa jusqu’à la hune. « Parez à virer, nous passons à l’abordage ! »

*

Le second serra les dents lorsque des grappins et des échelles furent lancées sur les deux bords de la frégates, mais ordonna aux soldats de se regrouper au centre du pont en faisant face à chaque navire. Ils avaient déposé leurs armes ostensiblement à leurs pieds et avec lui Lambert se préparait à donner l’ordre de se jeter sur elles pour combattre si la situation dégénérait.

Lambert faisait face à La Gazelle Pourpre, mais regarda cependant derrière lui lorsque l’équipage de l’Al-Hurra aborda. Il reconnu immédiatement le visage hâlé de la Mariada et porta instinctivement sa main à la cicatrice de son poignet. Il lui semblait sentir pulser le sang à l’intérieur comme si la blessure ne s’était jamais refermée. Bientôt il n’aurait plus rien à craindre des blessures charnelles : en tant qu’ancien lieutenant en charge d’éradiquer les pirates, il danserait au bout d’une corde. À moins que les pirates ne préfère le passer plus simplement par-dessus bord. Pendu, ou noyé ?

Dans son dos il pouvait presque sentir la chaleur des marins qu’il venait de sauver, une présence vivante qui mangerait, combattrait, aimerait bien après que l’eau de la mer ait envahi ses poumons. Il songea à sa famille qu’il laisserait sans le sou et se rassura en se rappelant qu’elle aurait droit à une petite pension. Ses doigts se resserrèrent autour de l’ancienne blessure alors que les bottes de la Mariada faisaient crisser des bouts de verre sur le pont.

Il n’avait pas envie de mourir.

Elle arpenta le bois comme un fauve qui se prépare à attaquer, jaugeant l’équipage de son oeil bridé en y répandant des frissons. Les pirates qui se dressaient derrière elle paraissaient plus grands, plus forts, mais à tout prendre moins effrayants.

Face à lui, Lambert vit bondir avec légèreté un jeune homme à la peau brune qu’il avait déjà rencontré, bien qu’il s’en souvienne avec des cheveux bien plus longs, un corps plus juvénile et moins de dagues. C’était à présent une vision splendide qui donnait cependant autant envie de s’en approcher que d’une orque sauvage.

Lambert regretterait, et regrettait déjà bien des choses en cet instant où il se préparait à mourir, mais l’Hirondelle lui rappelait la plus douloureuse : la honte qu’il deviendrait pour sa famille si elle comprenait pourquoi il refusait le mariage, la disgrâce qu’il apporterait sur lui-même si on apprenait que, malgré de nombreuses tentatives, il n’était pas capable de satisfaire une femme. Pourtant, il avait souvent rêvé de famille… Il rêvait plus souvent encore de se vivre sans honte.

L’oeil malicieux et le corps resplendissant de vie, l’Hirondelle semblait incarner ce rêve.

On n’avait pas mentit sur son équipage : la plupart passait à peine l’âge de mousse, tous bruns et fagotés comme des orphelins à part un grand homme aux bras recouverts de tatouages et un grand roux qui ressemblait à s’y méprendre à l’un de ses propres soldats, en moins bien nourrit.

Il ne devait y avoir qu’une trentaine de pirates à chaque bord et pourtant Lambert se surprit à espérer qu’on n’engagerait pas le combat.

« À genoux ! » ordonna la Mariada derrière lui, et Lambert entendit, après un silence, le bruit mortifié de soldats se mettant à terre. Il fit signe à ses unités de faire pareil. « Vous avez pris votre temps pour vous décider, est-ce que vous auriez encore des doutes ? »

Personne n’eut le temps de répondre car elle fut interrompue par une exclamation venant de tribord.

« Tiens, mais c’est mon cher Sinclair ! » moqua l’Hirondelle en faisant quelques pas vers le capitaine menotté qui avait refusé de s’agenouiller comme les autres et se tenait, très droit, au bout de la file. « Est-ce que tu te souviens du bon vieux temps où tu étais pirate à bord de La Gazelle Pourpre, quand tu ne respectais pas le vote de tes hommes et que tu prenais toutes les décisions sans les consulter ? »

« Je me souviens de t’avoir fait déchirer le dos ce jour là » répliqua Sinclair alors que la Mué s’approchait de lui. « J’aurais dû te le faire arrach— »

L’Hirondelle lui avait planté sa dague dans le ventre et le regardait d’un air narquois. « Ne jamais faire les choses à moitié ; je crois que nous avons tous les deux appris de tes erreurs. »

Il tira sur sa lame, fendit la peau alors que Sinclair, stupéfait, tenait encore sur ses jambes ; puis il plongea une main dans son ventre pour en sortir les viscères, qu’il libéra à coups de couteau jusqu’à pouvoir les jeter sur le pont, comme un gros serpent violacé et visqueux dans les débris de verre.

Puis il s’élança en quelques bonds jusqu’au premier espar du grand mât. « Un bon capitaine respecte ses hommes ! » cria-t-il à demi couvert de sang alors qu’une bourrasque venait faire claquer la voile déchirée.

Il chercha Lola des yeux et lui fit un clin d’oeil. Elle leva les yeux au ciel mais ne put réprimer un sourire. Beaucoup trop dramatique ! songea-t-elle en élevant la voix à son tour :

« Sur chaque navire, on distribue le butin en deux parts pour le capitaine et son quartier-maître, une part et demie pour les chefs de pièce et le maître d’équipage, une part et un quart pour les officiers et une part pour les matelots. Le mousse pourra prendre une demi part. Que les officiers de commandement s’avancent ! »

Lambert, qui n’avait personne face à lui, hésita puis fit un pas en avant, se sentant ridicule. Heureusement la Mué revint presque aussi exhiber son corps magnifique à tribord et se retrouva à lui souffler sous le nez d’un ton narquois : « Prêts à devenir pirates ? »

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