Dans l’Étau d’un filet

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Alors que les derniers membres de l’équipage mettaient pied à terre sur la plage Lola s’éloigna du bastingage pour aller s’accouder près de l’Hirondelle. Ce dernier, accroupi près d’un sceau, rinçait sa blessure à l’eau de mer en grimaçant.

« Tu fais la tête, petit oiseau, c’est rare de te voir aussi peu souriant. Est-ce parce que ton petit stratagème ne se déroule pas comme prévu ? »

Elle jeta un regard évocateur à la poignée d’hommes que Sinclair avait laissé en poste, et à ses propres matelots. Elle fit d’ailleurs un signe de tête à Shadi alors que cette dernière aidait un corsaire à porter une caisse dans la cabine du capitaine.

« Je n’ai pas particulièrement envie de te tuer, Lola » répliqua l’Hirondelle d’un air sombre. « Tu aurais mieux fait de débarquer. »

« Dans ce cas, mets-moi au jus de ta combine. Mes hommes et ton mousse, on est à peine assez nombreux pour manoeuvrer cette caravelle… tu vas avoir besoin de bras. »

« C’est bien assez des miens, merci » rétorqua l’Hirondelle en se relevant.

Même debout, Lola le dépassait d’une bonne tête. Elle lui attrapa la mâchoire, le forçant à la regarder même quand il tenta de se dégager. « C’est bien d’être ambitieux, mais il faut savoir garder les pieds sur terre. Que te vaudra ton orgueil lorsque ton navire sera perdu en mer, et toi incapable de le contrôler ? »

Il se dégagea brusquement, d’un vilain coup de coude qui fit résonner l’os de son bras. « Je n’ai aucune raison de te faire confiance. À moins que tu ne trouves un intérêt à m’aider, tu ne travailleras jamais que pour toi-même. Les humains sont comme ça. »

Il se dirigea avec humeur vers la cabine du capitaine car un des corsaires lui faisait signe et qu’il lui fallait patienter encore un peu, le temps de s’assurer que Sinclair et le reste de l’équipage s’éloignait bien pour la Clairière aux Souhaits. Il fit signe à Colin en passant, et ce dernier lui répondit discrètement de la tête avant de prendre la direction des cales, ce qui le rasséréna un peu. Il aurait préféré que Lola ne lui fasse pas obstacle en demeurant à bord, car la perspective de sa mort l’agaçait un peu ; mais il devait garder l’esprit rivé sur son objectif. Il se ferait patienter encore quelques instants en répondant au corsaire, puis il rejoindrait Colin et La Gazelle Pourpre lui appartiendrait.

*

Lola descendit se changer rapidement, se sentant plus à l’aise avec la large ceinture de toile qu’elle portait habituellement et où elle pouvait dissimuler un couteau et d’autres menus ustensiles. Elle garda cependant sa robe de lin et sourit en se souvenant de ce que Shadi lui avait un jour dit à ce sujet en enfilant des bottes. Elle se sentait encore nauséeuse et ses jambes lui semblaient un peu molles sous elle, mais le pire des crampes étaient passé et elle s’était au moins débarrassée de la douleur déchirante qui lui avait donné envie de s’arracher les entrailles.

Elle n’avait jamais mené de grossesse à terme, d’abord parce qu’elle ne saurait que faire d’un enfant et surtout parce que sa vie mouvementée malmenait trop son corps pour cela. Shadi avait laissé plusieurs nourrissons chez sa cousine, sur ce qu’il restait de l’Isla Verde, mais la plupart était morts en bas-âge. Les deux femmes s’entendaient à dire qu’il était plus difficile de maintenir un enfant en vie que de piller un navire, ce que de toutes manières elles préféraient.

Le bateau tanguait doucement, et les hamacs se balançaient autour d’elle dans la pénombre de la pièce malodorante. Il régnait, dans ce bâtiment de bois qui grinçait, un silence inhabituel.

Habillée, Lola héla ses hommes mais n’obtint pas de réponse. Elle descendit quelques marches vers les cales obscures et les appela encore sans succès. Ni Colin ni les autres marins ne répondirent lorsqu’elle revint les chercher sur le pont désert. Enfin, elle croisa Rodderick qui sortait de la cabine du capitaine.

« Sais-tu où est l’Hirondelle ? » demanda-t-elle avec agacement, convaincue qu’il s’agissait d’un de ses tours.

« Dans la cabine ; d’ailleurs, Shadi s’y trouve aussi. »

Quoi que l’Hirondelle manigance, Lola savait qu’elle pouvait faire confiance à Shadi. Elle fit une moue contrariée, ennuyée de s’être inquiétée pour rien. « Je ne trouve pas les autres, ni sur le pont ni en bas. »

Rodderick paru surpris. « Tu es sûre ? Je les ai envoyés chercher le mousse tout à l’heure. Tu as vérifié dans les cales ? »

« Je n’ai fait que jeter un oeil. »

Le maître d’équipage fronça les sourcils et jeta un regard inquiet vers les cales. « Je vais aller voir ça, ils devraient être à leur poste. »

Et moi, je vais aller toucher deux mots à l’Hirondelle, songea Lola en tirant son couteau avant de pousser la porte de la cabine.

La Mué était bien là, ainsi que Shadi et tous ses équipiers.

Mais ils étaient tous ligotés comme du poisson sur un étal de marché.

*

« J’aimerais bien savoir ce que ça veut dire ! » cracha Lola en se tortillant pour défaire ses liens, quelques tours de cordes expertement noués par les corsaires de Sinclair.

« Et moi j’aimerais bien récupérer un bout de mon front » maugréa Rodderick en essuyant le sang qui coulait d’une grosse égratignure. Bien qu’ils soient parvenus à lui reprendre son couteau, la Mariada leur avait donné bien du fil à retordre.

« En attendant, on vous a demandé de vous taire » dit l’autre corsaire, le troisième lieutenant de Sinclair, en s’asseyant sur la couchette accolée au mur.

« En attendant quoi ? » répliqua Shadi en leur jetant un regard noir. Elle tentait également de se détacher, mais allez défaire le noeud d’un marin.

« C’est pourtant évident » murmura l’Hirondelle d’un air sombre, tout aussi saucissonné que les autres. « Mais j’ai été trop bête pour le voir. »

« Toi, le capitaine nous a dit qu’on pouvait te couper la langue » déclara le troisième lieutenant en montrant le couteau qu’il avait pris à Lola. « Tu as plutôt intérêt à la tenir tranquille. »

L’Hirondelle s’adossa plus confortablement au mur de la cabine sans se préoccuper des protestations que cela souleva chez les autres prisonniers. La pièce n’était pas bien grande, alors être entassés à cinq sur le plancher n’était pas très agréable.

« Qu’est-ce qui peut bien pousser Sinclair à nous traiter comme du poisson ? » maugréa Lola entre ses dents.

« Votre petite idée de provoquer une mutinerie y est sans doute pour quelque chose » répondit Rodderick qui ne parvenait toujours pas à éponger sa blessure.

« Il n’a jamais été question de se mutiner ! » protesta Lola en utilisant un mouvement de colère pour faire retomber ses mains liées contre celles de Shadi.

« Ah non, pour ma part, c’est le cas » commenta l’Hirondelle. « Mais bon, personne n’a l’air bien emballé par l’idée de m’avoir pour capitaine… »

Cela fit sourire Rodderick, et Lola ne manqua pas le petit sourire narquois que cela provoqua chez la Mué.

« J’ai une devinette » fit soudain l’Hirondelle. « Combien de temps un gabier qui vient de boire l’équivalent d’un tonneau d’eau douce peut-il se retenir de faire monter la mer ? »

« Le temps que son capitaine revienne sur le navire » répliqua le troisième lieutenant en fronçant les sourcils. « Et ne compte pas sur nous pour t’apporter un seau. »

« Z’êtes dur en affaires, mon lieutenant » répondit l’Hirondelle d’un air moqueur. Il jeta un bref regard vers Lola, qui hocha imperceptiblement la tête. La Mué se cala plus confortablement entre les jambes des hommes de la Mariada. « Vous n’êtes pas curieux de savoir comment je voulais m’y prendre pour voler La Gazelle ? C’était pourtant assez génial, vous y perdez quelque chose. »

Lola tirait délicatement sur les cordes qui enserraient les poignets de Shadi, tâchant de reconnaître à l’aveuglette laquelle pourrait se détendre sans laisser paraître qu’elle remuait les mains.

« Dis toujours » fit Rodderick en se frottant une botte contre l’autre. « Ça fera passer le temps. »

Assez curieusement, le maître d’équipage était le seul à bord de La Gazelle qui n’avait pas à se plaindre de l’Hirondelle, bien que tous les matelots soient directement sous ses ordres.

« Eh bien, j’aurais fait grimper mon équipage en douce dans le dernier port où nous sommes passé pour qu’ils m’aident à voler La Gazelle pendant que le capitaine lambinait dans la jungle. »

« Sans que nous le remarquions ? »

« Je les aurais cachés. Dans les tonneaux du cambusier, en fait ! »

Ledit cambusier leva les yeux au ciel à défaut de ses mains, puisqu’elles étaient fermement liées. « Tu penses que je ne vérifie pas le contenu de mes caisses avant de les prendre à bord ? »

« Ce n’est pas difficile de recouvrir quelqu’un de citrons » fit remarquer l’Hirondelle avec un sourire moqueur. 

« Un homme adulte ne tiendrait pas dans un tonneau » soupira le deuxième corsaire, que cette conversation ennuyait.

« Ah, mais je n’y aurais pas mis des hommes adultes ! J’y aurais caché… de toutes petites personnes ! »

Rodderick leva les yeux au ciel avec un sourire, et le cambusier donna un petit coup de pied à la Mué pour qu’elle arrête de rire, parce que ce n’était vraiment pas le moment.

« Vous allez faire quoi, quand Sinclair reviendra avec votre amnistie ? » demanda l’Hirondelle. « Maintenant que vous n’êtes plus des pirates ? »

Le groupe de Lola lui jeta un regard perplexe, mais il était bien temps qu’ils comprennent de quoi il en retournait.

« Je vais retourner voir ma mère » dit Rodderick. « Mon frère est mort l’année passée et elle est toute seule, désormais. » Il détourna son regard vers la porte, mélancolique.

« Moi, je reprendrai service auprès de la Reine » dit l’autre. « Et j’aiderai à pendre des pirates, même si j’avoue que ça me fera drôle de vous voir tous accrochés par le cou. »

« Ou vous pourriez nous détacher et faire toutes ces belles choses avec nous —sauf celle de pendre des pirates, bien entendu » fit l’Hirondelle avec un clin d’oeil.

« Sinclair était sérieux lorsqu’il nous a autorisé à te couper la langue » rappela le second corsaire.

« Comment est-ce que je pourrais regarder ma mère dans les yeux et lui dire que je fais carrière de bandit ? » renchérit Rodderick. « Lola, ça ne sert à rien ce que tu fais. On a bien serré les noeuds. »

La Mariada lui jeta un regard noir, notamment parce que c’était vrai.

L’Hirondelle se tortilla. « C’est pas tout, mais j’ai vraiment besoin de vidanger les cales. Vous pourriez pas me laisser aller au moins jusqu’au pont ? C’est clairement pas moi qui vais nettoyer la cabine, je serai trop occupé à me balancer au bout d’un cordage. »

« On laissera faire le mousse » dit le troisième lieutenant.

« S’il arrive » rappela Rodderick avec inquiétude. « Pourquoi est-ce que les autres ne sont pas encore revenus ? »

La Mué fronça le nez et Lola se fit la réflexion qu’il n’avait pas mentionné Colin depuis le début de la conversation —pourtant le mousse se ferait pendre comme les autres.

Les corsaires sursautèrent lorsqu’on ouvrit la porte et que le Tatoué passa par l’embrasure un regard perplexe.

« Tu devais surveiller la chaloupe ! » s’indigna le maître d’équipage en bondissant sur ses pieds.

« C’est ce que je faisais, mais un plaisantin a rempli ma gourde d’eau de mer et j’ai soif. Enfin, je ne crois pas que ça va me servir à grand chose d’avoir trouvé le cambusier… » ajouta-t-il en constatant que l’homme était pieds et poings liés. « Qu’est-ce qu’il se passe ici ? »

« Le capitaine a découvert qu’on se mutinait » mentit l’Hirondelle en haussant les épaules avant que les corsaires puissent réagir. « Colin doit être en train de dormir en bas, tu pourrais lui dire de m’apporter un seau au passage ? »

« Attends. » Rodderick lui avait pris le bras. « Les autres y sont aussi. Dis-leur de se dépêcher de revenir, on les attend. »

Le Tatoué hésita un instant, puis acquiesça et fit demi-tour. Lola se mordait la langue pour ne pas crier au Tatoué que Lambert venait tous les cueillir et qu’il devait les délivrer. Shadi et ses hommes lui jetaient un regard anxieux, espérant comme elle qu’ils ne faisaient pas une erreur en emboîtant le pas à l’Hirondelle.

« Rodderick, garde un oeil sur ce lot d’imbéciles, je me charge de l’autre » grommela le deuxième lieutenant en se levant pour suivre le Tatoué.

Rodderick sembla se tendre un peu lorsque la porte, en se refermant, le laissa seul avec cinq pirates en colère.

« Si tu me libères maintenant, je te laisse une place dans mon équipage » déclara aussitôt l’Hirondelle, son regard perçant et froid comme celui d’un corbeau, loin de son expression de moquerie habituelle. « Sinon tu iras boire la mer comme les poissons. »

Rodderick fronça les sourcils. « Ton équipage de quoi, farfadets invisibles cachés dans des citrons ? »

« Ça plus le Tatoué, bien qu’il ne le sache pas encore. »

« Donc nous, dans tous les cas, on reste saucissonnés comme des jambons ? » pesta Shadi. « J’ai toujours su que tu étais une charogne. »

« C’est toi qui a remplacé l’eau de sa gourde ? » demanda Lola.

« Une chaloupe ne revient pas toute seule à bord » dit l’Hirondelle en haussant les épaules. « Colin tenait à l’avoir avec nous. »

« Je vais commencer à croire à cette histoire de citrons » grommela Lola. « En attendant, on est toujours en filet de poisson, bien maris comme devant. »

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