L’Abordage

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Colin, le coeur au bord des lèvres, vit la corvette se rapprocher à toute allure. D’habitude il détestait l’abordage ; aujourd’hui il haïssait l’abordage. Il assura la poulie qui leur avait permis de tracter le grappin alors que les corsaires de Sinclair bondissaient déjà sur l’autre navire en s’époumonant. Ils furent suivis par certaines des nouvelles recrues alors que d’autres, plus frileuses, attendaient de voir comment le vent tournait. Il jeta un regard à la hune : Vivien en descendait, plus lentement qu’à l’accoutumé.

Il s’arma de son couteau à défaut de courage, ferma les yeux, prit une grande inspiration et s’élança sur la passerelle d’abordage jusqu’à l’autre côté.

Lorsque l’Hirondelle toucha enfin le sol, ses épaules endolories l’élançaient terriblement. On devinait des points à l’horizon, peut-être des vaisseaux de Lambert qui se jetaient à l’attaque. Ils louvoyaient contre le vent, ce qui les ralentissait. Lambert devrait les faire virer de bord pour capter un souffle arrière s’il voulait se lancer à leur poursuite.

L’Hirondelle alla s’assurer que la chaloupe était prête à être jetée à la mer le cas échéant, et lança dans le même temps un regard à la ronde pour vérifier que Colin était toujours en sécurité. Il n’aperçut pas le mousse mais, s’il n’était pas étendu sur le pont, c’est qu’il répondait à un ordre autre part.

Mais la chaloupe était prête à tomber que le garçon n’était pas réapparu, et l’Hirondelle fronça les sourcils ; il remonta vers la balustrade, où les archers attendaient une ouverture pour tirer leurs flèches, et jeta un coup d’oeil sur l’autre bord.

Colin s’était retrouvé face à un grand gaillard en uniforme de l’armée qui faisait bien deux fois sa taille, avec un sabre qui faisait sa taille ; il n’était heureusement pas seul et le Tatoué, qui avait accouru à son secours, et s’occupait de faire le gros du travail, c’est-à-dire de maintenir l’homme à distance.

Le mousse n’avait pas pris en compte que l’essentiel du combat se jouait là, dans le fait de protéger ses arrières (et ses avants) dans l’attente d’une ouverture ; avec sa petite dague et ses bras minuscules il n’avait pas l’allonge nécessaire pour toucher le soldat sans se faire décapiter. D’ailleurs le soldat n’était pas bien vieux, semblait plus effaré que ravi de se battre ; Colin pensa, c’est un duel de dupes.

Il entendit quelqu’un hurler son nom et se retourna à temps pour voir clairement le dessous d’une botte qui l’envoya bouler à l’autre bout du pont. Il aurait voulu se redresser immédiatement mais la tête lui tournait trop ; d’ailleurs son assaillant ne l’avait pas suivi, plus occupé à combattre le Tatoué, qui désormais se défendait seul contre deux. Colin posa une main pour se relever, dans un liquide poisseux ; c’était le sang d’un jeune soldat étendu sur le ventre dans une position invraisemblable. Il prit son sabre et se releva enfin, pas très stable sur ses jambes mais assez lucide pour pouvoir se diriger vers l’homme qui l’avait bousculé et lui assener de toutes ses forces un coup au tendon d’Achille.

Le militaire s’effondra en hurlant mais cela n’ouvrit aucune possibilité au Tatoué qui fut aussitôt pris d’assaut par un autre soldat qui venait de planter un pirate. Cependant le jeune soldat qui le combattait depuis le début se tourna plutôt vers Colin.

Les soldats étaient parvenus à trancher la corde d’un grappin et la corvette se détachait en partie de la caravelle. Une des passerelles d’abordage était tombée et l’Hirondelle dut courir vers la proue pour traverser sur l’autre, manquant de s’empaler sur l’épée brandie d’un défenseur qui lui laissa une méchante estafilade à l’omoplate.

Colin était aux prises avec un soldat deux fois plus haut que lui, mais tout aussi bardé de taches de rousseurs. L’Hirondelle se jeta en deux bonds sur le dos de l’homme qu’il l’entoura de ses jambes et de ses bras ; d’une main, il lui planta son couteau dans la gorge et tira, le sang chaud giclant sur sa peau nue. L’homme tituba, perdit l’équilibre, et tomba en arrière.

Vivien poussa un cri de douleur lorsque la masse inerte écrasa ses épaules abîmées contre le bois dur du pont et frappa aussi fort qu’il le pouvait de ses jambes pour s’en dégager. Il ne voyait rien, n’avait aucune idée de ce qui se passait autour de lui, mais il n’avait pas le choix, il fallait frapper frapper frapper pour pouvoir s’en sortir. Il sentit des bras familiers l’attraper par les épaules et redoubla d’ardeur jusqu’à s’être extirpé de sous le cadavre.

« Qu’est-ce que tu fais là ? » Il s’interrompit pour vomir. La tête lui tournait. Du coin de l’oeil il vit la silhouette trapue de Shadi se précipiter au secours du Tatoué, qui venait d’être blessé à la cuisse, puis sa vue se brouilla.

« Shadi ! » Lola appela une nouvelle fois son amie avec humeur en surveillant l’arrivée de la flotte ennemie. Évidemment qu’elle était favorable à l’idée de protéger la vie du tonnelier, un de leurs alliés les plus utiles à bord de La Gazelle, mais pas au point de s’éloigner du parapet alors que Lambert resserrait à ce point ses filets.

La Mariada jeta un regard inquiet à la dernière passerelle d’abordage que les pirates défendaient encore farouchement, puis se décida à courir à l’aide de Shadi.

À terre, les hommes dépensaient tant d’énergie à convaincre les femmes d’avoir l’air le plus inoffensif et vulnérable possible que la Mariada en avait tiré la conclusion suivante : c’était des pleutres. Rien ne la divertissait plus que de surgir devant eux en hurlant, ses cheveux défaits et la chemise ouverte, pour les surprendre dans leur lâcheté et les rappeler aux vérités du monde. Cela n’était pas toujours aussi efficace sur les militaires aguerris qui savaient, eux, qu’en combat on ne se soucie guère de bonnes manières, mais elle tomba d’abord face à un soldat novice qui sursauta de terreur et dont elle signa l’arrêt de mort de la pointe de son sabre, à l’encre rouge.

Shadi n’était pas maigre comme Lola ; sa carrure suffisait à impressionner ; elle se contentait donc, plus prosaïquement, d’embrocher les hommes qui lui faisaient face.

La corvette avait cependant été surchargée de soldats, ce qui confirmait qu’elle servait d’appât, et Shadi devait protéger le Tatoué qui, s’il avait encore l’usage de ses bras, se traînait désormais sur une jambe. Ce n’était pas la première fois que Shadi se retrouvait dans une situation délicate et, comme à chaque fois, elle en venait à la conclusion qu’on ne s’y faisait jamais. Chaque fois qu’elle perdait un compagnon il devenait plus facile de tuer quelqu’un et plus difficile de perdre un nouveau camarade. Parfois elle se disait qu’elle aurait mieux fait de rester au port et de continuer à charger et décharger des caisses de poisson, puis elle se rappelait que trois des sept enfants de sa mère étaient morts et qu’on n’avait pas à se faire pirate pour nourrir les vers.

Et puis, sa vie était tout de même plus excitante.

Lola hurla un ordre de repli et au loin, tant face à eux que derrière, on apercevait une flotte de navires armés.

Grâce à la protection de Shadi, le Tatoué était parvenu à reculer jusqu’à la dernière passerelle, qu’il aurait du mal à traverser seul étant donné l’état de sa cuisse. D’autres pirates en moins piteux états se rapprochaient également du point de fuite ; Shadi vit aussi le mousse revenir en trainant le corps de l’Hirondelle chargé sur ses épaules.

Choc des planches contre le bastingage : l’écart creusé entre les deux navires venait de décrocher la passerelle, qui resta à pendre contre le flanc de La Gazelle auquel elle était accrochée. Shadi vit la peur envahir le regard du petit mousse lorsqu’il comprit qu’il ne pourrait jamais franchir le gouffre qui se formait entre les deux navires.

Lola se jeta devant Shadi pour parer un coup qui la visait et la traita ensuite de tous les noms, sans doute furieuse de la peur qu’elle venait d’avoir. En face, on attachait une corde à la barre de flèche du grand mât pour qu’ils puissent s’y accrocher et revenir.

Une poignée de pirates faisait barrage entre eux et les soldats qui s’efforçaient de les retenir ; Shadi s’apprêtait à bondir vers La Gazelle lorsqu’elle vit le mousse lui tendre d’un air désespéré le corps inerte de son ami.

Colin poussa un couinement étranglé lorsque les bras forts du Tatoué l’arrachèrent à Vivien pour le jeter de toutes leurs forces vers le pont d’en face, mais il n’eut pas le temps de s’en formaliser car il fut presque aussitôt percuté par le corps que Shadi venait également d’envoyer valdinguer au-dessus de l’eau.

Il se redressait péniblement en entendant mille sons de cloches lorsque le Tatoué le heurta violemment en lâchant la corde qu’il avait utilisée pour franchir l’espace entre les deux navires : sa jambe blessée avait cédé à l’atterrissage.

Sur la corvette, Shadi empoigna le bras de Lola pour la forcer à se détourner du combat et la tirer vers le parapet alors que la corde qui avait sauvé le Tatoué passait en sifflant au-dessus d’elles comme un pendule immense. Sur le pont, elle virent Sinclair ordonner d’affaler les voiles.

L’espace entre les navires était trop grand mais elles sautèrent quand même, et la hanche de Lola heurta si violemment la coque du navire que son cri de douleur se remplit d’eau lorsqu’elle tomba à la mer. Heureusement Shadi n’avait pas lâché son bras et parvint, de l’autre, à saisir la corde du flotteur de bois que le cambusier venait de lui lancer depuis le pont.

La Gazelle fit une embardée lorsque la grand voile se déploya. Alors que la tête lui tournait encore, Colin vit que les bâtiments militaires étaient presque à leur côté ; il se baissa juste à temps pour éviter les flèches et les pierres que leurs balistes envoyaient. Puis, en serrant son ami contre lui, il risqua un oeil.

La mer, autour de lui, et le ciel au-dessus, et les soldats derrière : ils étaient passés.

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