Le Théâtre

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Colin sursauta en entendant la porte de l’appartement s’ouvrir, tiré hors de son souvenir par l’arrivée d’une dame engoncée dans une robe immense, précédée de deux servantes et de trois petits chiens.

Ces trois derniers se mirent à le grogner et à aboyer lorsqu’ils l’aperçurent, et Colin eut le réflexe idiot de se mettre en sécurité en s’asseyant sur le secrétaire.

« Oh, chut, mes trésors ! Faites-les sortir, ils effraient ce pauvre garçon. »

Une des servantes emmena aussitôt les trois horreurs aboyer dans une autre pièce et « le pauvre garçon » pu remettre pied à terre.

La dame était toute brillante de poudre et sentait le jardin. Malgré lui, Colin se sentait impressionné. Pas étonnant que les nobles soient aussi riches et respectés puisqu’ils naissaient avec des boucles impeccables et un visage lisse aux joues roses alors que ses propres cheveux ressemblaient à du foin sec et qu’on ne comptaient plus les égratignures blanches sur sa peau tachée de soleil.

Madame Busquet de la Besse Fauchand vint s’asseoir sur une sorte de lit sans drap dans un froufrou de tissu. On aurait pu tailler une voile dans cette robe. Une voile très chère.

« On me dit que tu as une lettre de Monsieur de Sinclair ? »

Elle lui fit signe de s’approcher de son bras rond et blanc qui ressemblait à une saucisse dodue ; Colin essaya tant bien que mal de dissimuler les os qui saillaient sous sa peau en ramenant dessus ses nippes sales avant de tendre la bourse d’une main moins assurée qu’il ne l’aurait voulu.

La servante alla ouvrir une fenêtre en lui jetant un regard appuyé, et Colin profita que la dame soit en train de lire pour lui signaler d’un geste discret mais efficace ce qu’il pensait de son avis.

Il sursauta cependant lorsqu’on frappa à la porte derrière lui : une paysanne bien habillée ouvrit sans attendre de réponse et trois enfants entrèrent en piaillant.

« Je vous ai dit de ne pas les faire venir lorsque je suis dans la pièce ! » s’exclama l’aristocrate avec irritation alors que les bambins se calmaient instantanément.

« Pardonnez-moi, madame, mais comme vous n’êtes usuellement pas présente lorsque nous rentrons de promenade… »

« Que je sois présente ou pas ne change rien à la question. Faites sortir ces enfants. »

La nourrice s’inclina rapidement et regroupa son petit troupeau pour les emmener dans la pièce adjacente.

« Rappelez-moi de changer de nourrice » dit Madame Busquet de la Besse Fauchand en se massant les tempes. « Ou de faire envoyer les enfants à la campagne quelques temps. »

Colin s’étaient souvent demandé ce que signifiait grandir dans une famille riche. En voyant ces bambins aux joues rebondies, il comprit que cela signifiait manger à sa faim. En entendant le nouveau soupir d’exaspération de leur mère lorsque leurs piaillements reprirent, il se dit que cela ne garantissait pas le reste.

Il ne s’était pas montré particulièrement aimable avec la Mué. Il la nourrissait et l’habillait puis, comme elle grandissait incroyablement vite, il se contenta de lui apprendre ses rôles et de lui enseigner ce qu’il savait de l’art du théâtre. Mais un jour, après une représentation où la Mué avait joué à merveille une petite princesse naïve et innocente, il avait vu La Chevreuse discuter avec un homme et la désignant de loin.

Cela faisait un temps qu’ils n’avaient pas mangés à leur faim et ils avaient dû remplacer une roue de leur charriot ; La Chevreuse semblait négocier âprement ses gains.

Colin se doutait qu’elle ne vendrait pas son gagne pain, mais il savait d’expérience qu’il y a toujours matière à gagner de l’argent. À peu près tout le monde, dans la troupe, avait eut droit à ce marché, même La Chevreuse, avant qu’elle ne tienne les rênes de l’affaire. Cela arrivait plus souvent lorsqu’on montait sur les planches, là où il y avait plus de chances qu’un passant fortuné vous remarque, mais Colin n’avait pas été épargné. On mangeait mieux les jours suivants, mais il ne trouvait pas que cela en vaille la peine. À vrai dire, il aurait préféré mourir de faim.

Il avait posé son ouvrage en silence et était allé à l’arrière de la scène, où la petite Mué s’amusait à recopier le nom du théâtre dans la terre. Il l’avait prise dans ses bras et soulevée, comme à son habitude, pour l’emmener silencieusement d’ombre en ombre jusqu’à l’arbre le plus proche.

« Grimpe là-haut, tu m’écoutes ? Grimpe et ne redescends que lorsque le théâtre sera sur le point de partir et que je viendrais te chercher. Pas avant. Quoi qu’il arrive. »

Elle ne parlait pas encore à l’époque, alors il avait eut peur qu’elle ne comprenne pas. Mais elle avait délié ses bras d’autour de lui et s’était exécutée sans rien dire.

La Chevreuse avait tenté en vain de l’amadouer pour lui faire révéler l’endroit où se cachait la Mué, et leur client s’était mis en colère. Finalement, c’était Cassandra qui avait pris pour l’autre. Déjà qu’elle ne l’aimait pas beaucoup… Il n’avait évidemment rien mangé ce soir là, et les autres enfants l’avaient forcé à dormir dehors.

Au beau milieu de la nuit, alors qu’il grelottait, collé autant que possible à la toile de la tente pour conserver un semblant de chaleur, il avait entendu quelqu’un se faufiler près de lui. Il faisait nuit noire et il ne voyait que d’un oeil : il sursauta de terreur, mais ce n’était que la Mué. Il aurait voulu lui dire de repartir immédiatement mais sa lèvre enflée lui faisait trop mal pour parler. La petite créature s’était glissée contre lui, roulée en boule sur son ventre en s’agrippant comme d’habitude de son étreinte d’acier. « Je n’arrive pas à dormir toute seule. »

« Depuis quand est-ce que tu parles ? » Colin aurait voulu poser la question mais son corps tremblait de froid, il crevait de faim et de douleur, et il connaissait la réponse. Alors il se replia autour de la petite boule de chaleur avec autant de force qu’elle y mettait et, depuis ce jour, il n’avait laissé personne la toucher.

*

Madame Busquet de la Besse Fauchand fit donner une pièce au messager avant qu’il parte. La lettre d’Armand, effarante de banalité, n’attendait pas de réponse. Il rappelait cependant le jour où elle lui avait offert cette petite boîte de nacre aux armoiries de sa maison ; c’était de bons souvenirs.

À l’époque, si elle s’en souvenait bien, la famine faisait rage à l’extérieur du fort, mais elle avait suffisamment bien administré ses comptes pour qu’il reste à sa famille de quoi se nourrir. Avant que la belle saison revienne et, avec elle, une nouvelle chance de moisson, il avait fallut se serrer la ceinture ; cependant, le pire était passé. Elle avait fait venir des bateaux remplis de bétail pour remplacer celui qu’une épidémie venait d’abattre et les paysans avaient pu reprendre le travail. Son mari avait ensuite signé un traité commercial avec un marchand de perles, celui qui avait fait faire la boîte à pastille qui lui revenait aujourd’hui.

Alors que son époux reprenait la chasse et qu’elle enterrait son sixième enfant, Madame Busquet de la Besse Fauchand s’était autorisé, sur un coup de tête, la petite folie de prendre un amant. Comme le Baron de Sinclair était bien vu en cour et bien de sa personne, elle jeta tout naturellement son dévolu sur lui. Le promener à son bras sous le regard jaloux de femme mieux nées qu’elle l’avait follement amusée. Le sang d’Armand venant de l’Ancienne Terre, sa famille était par conséquent des plus nobles… plus noble, disait-on même, que celle de la Reine.

Sa Majesté, évidement, avait voulu en faire un exemple en le bannissant pour une broutille —quel corsaire ne pillait pas un ou deux navires sans autorisation ? Son seul tord avait été de laisser l’équipage vivre. Cela dit, Madame Busquet de la Besse Fauchand comprenait ce qui avait poussé Madame de Sinclair à éloigner son époux : on peut se permettre de contredire un amant, mais pas l’homme qui possède tous les droits sur votre personne. D’ailleurs Armand se vexait facilement.

Elle réprima un bâillement en le cachant derrière le dos de sa main gantée. Elle avait dû organiser l’inventaire annuel des greniers, alors qu’elle n’avait pas encore terminé les préparatifs nécessaires à la venue prochaine d’un proche de son époux qui, plus noble que lui, avait besoin de se laisser convaincre de demeurer son ami. Une simple visite qui lui valait de courir de droite à gauche pour s’occuper des logements, des vivres, des boissons, des divertissements et spectacles, des décorations et d’autres choses encore qui lui faisaient pratiquement perdre la tête.

Ce qui l’ennuyait le plus, c’était qu’à cause de la dernière lubie de la cour de Hwaels elle devait réaliser ses tâches habituelles dans de petites chaussures de toile dure qui lui comprimaient le pied. Comme si passer un seuil dans sa robe trop large n’était déjà pas assez contraignant ! Dès que ses invités actuels seraient partis, elle remiserait tout cet attirail au placard pour passer des vêtements plus confortables.

Reposant ses pieds en les remontant de côté sur le divan, elle s’intéressa à la petite boîte de nacre qui renfermait des épices de chambres. Elle en croqua une mais, la trouvant de piètre qualité, appela sa servante pour qu’elle tende sa main en coupe devant elle et y déversa les bonbons.

« Allez me jeter ça, et fermez la porte. »

Elle se doutait bien que sa servante trouverait plutôt un endroit où cacher les dragées, ce qui lui laissa le temps de retirer ses gants pour soulever le double fond de la boîte. Elle sourit en y découvrant, soigneusement plié en quatre, le papier d’une autre lettre.

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Défi
Léna R


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Elle s'étire, vêtue d'un long voile de brume et de rosée
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Puis disparait dans l'horizon, jusqu'au matin d'après

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A mes côtés je te vois, t'observe et rougis
Ton visage est si calme, quand tu sommeilles
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Vient caresser la couverture du lit
Grand et vieux, en bois de hêtre
Dans lequel nous avons passé la nuit.

C'est ainsi que je t'aime, avec douceur et sans artifice
Car tu es si belle, éclairée par le soleil matinal
Ses rayons illuminent ta peau pâle
Et lentement sur ton corps la lumière glisse

Tu bouges un peu, avant de te rendormir
Je sens ton odeur, emplie de joie
Parce que tu sais, il n'y a que toi
Qui dès l'aurore, parvient à me faire sourire.
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Défi
MarcellA
Quelques vers pour répondre a ce défi
de recherche de notre moitié.
J'espère répondre à ce thème
Et que mes mots vous plairont!!!
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