L’Appartement de Madame Busquet de la Besse Fauchand

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« Tu viens de Hwaels ? » demanda Sinclair en faisant signe au mousse d’approcher.

« Des Deux Vallées, je crois » répondit Colin en s’exécutant avec méfiance car il ne savait pas de quel pied Sinclair s’était levé. Il recevait moins de coups que Vivien, mais les rares exceptions avaient suffit à le rendre prudent. D’ailleurs Sinclair se désintéressa immédiatement de lui en entendant sa réponse.

« Tu vas aller porter cette lettre en ville » dit-il en brandissant une missive pliée et cachetée. « Ainsi que ce cadeau. »

Le capitaine posa sur son bureau une petite boîte à bonbons en nacre ornée d’abeilles. Il sortit également de son tiroir une bourse de cuir souple et en délia les cordons. Il allait ranger son présent dans le petit sac lorsqu’il se ravisa et fit de nouveau signe au mousse de s’approcher.

Le garçon passerait bientôt matelot, mais ses yeux gris encore naïfs et l’absence de barbe signalaient clairement qu’il sortait tout juste de l’enfance. Le garçon de Sinclair devait avoir à peu près le même âge, à moins qu’il ne s’agisse de sa fille. L’un des deux, en tous cas, avait les cheveux presque aussi clairs.

Le capitaine enleva le couvercle délicat de la petite boîte et la tendit vers le mousse. À l’intérieur roulaient de petites boules rondes et brillantes, grosses comme un ongle.

« On appelle ça des épices de chambre. Prends-en une. »

Colin hésita, puis finit par se dire qu’il serait plus dangereux de le contredire que de risquer l’empoisonnement. Il examina la petite boule de graines concassées, luisante à la lumière fluctuante de la lanterne, et sentit le parfum piquant de la cannelle avant de mettre le bonbon dans sa bouche. La boulette craqua sous sa dent, relâchant une saveur de gingembre vite apaisée par un goût du miel caramélisé.

« On en prend surtout en digestif » dit Sinclair en refermant la boîte. « C’est bon, n’est-ce pas ? »

Colin détestait la cannelle, mais adorait le sucre ; le mélange le laissait sceptique et le miel lui collait aux dents, ce qui l’embarrassait pour répondre.

« Je t’ai demandé si c’était bon. »

« C’est très bon, capitaine. »

Le regard de Sinclair s’adoucit. Il rangea la boîte et son message dans la bourse avant d’en serrer les cordons. « Tu vas aller porter cela à Madame Busquet de la Besse Fauchand, qui habite au palais du gouverneur. »

Colin fronça les sourcils. « Ils ne me laisseront jamais entrer. »

Sinclair ôta l’une de ses bagues et la lui tendit. Colin aurait pratiquement pu glisser deux doigts dans l’anneau de la lourde chevalière.

« Tu leur montreras ça, et ils te laisseront entrer. »

Le garçon fit la moue : il n’aimait pas l’idée d’aller se promener si près des personnes qui avait rédigé une loi pour le pendre. Il prit cependant le paquet et s’apprêtait à tourner les talons lorsque la main de Sinclair le retint —ses bagues enfonçant leur or dans sa chair.

« J’ai écris dans la lettre que je lui faisais ce cadeau. »

Colin retint un soupir d’exaspération et fit un signe d’assentiment avant de sortir.

Vivien avait rédigée la missive quelques temps auparavant et Colin ne prit pas la peine de le chercher pour la lui faire relire, comme il en avait l’habitude. D’ailleurs il était parti sans dire où il allait, donc Colin n’était pas particulièrement d’humeur à lui courir après.

Il trouva facilement la forteresse du gouverneur : du port, on ne voyait qu’elle et ses impressionnantes fenêtres de verre tournées vers la ville. On disait que chaque gouverneur faisait apposer un nouveau vitrail pour montrer sa supériorité sur son prédécesseur. Les plaisantins qui souhaitaient démontrer d’une pierre leur propre vision de la hiérarchie étaient pendus côté mer, près des pirates et autres criminels. Mais la Tour des Couleurs s’élevait assez haut pour que ce genre d’incident reste rare.

Colin emprunta la rampe cavalière qui menait au château en louvoyant entre les charrettes, les ânes chargés et les marchands qui portaient eux-mêmes leurs marchandises pour se faufiler jusqu’à la cour intérieure de la citadelle. Les gardes de l’entrée étaient trop occupés à confirmer l’accès d’un convoi pour lui courir après. De toutes manières la cour était encombrée d’un échafaudage dressé pour la pose d’un vitrail représentant le Dragon Endormi.

Durant son enfance sur les routes Colin ne s’était pas contenté de monter et démonter les planches du théâtre itinérant. Lorsque la faim se faisait trop prenante, il lui était arrivé de se glisser dans une maison sans surveillance pour l’apaiser. Il trouva donc tout naturellement le chemin des cuisines, suivant les porteurs de nourriture jusqu’à une porte à double battant ouverte en grand sur une fourmilière de bruits et d’odeurs. Passant à côté d’une cheminée de la taille d’une barque où un tronc d’arbre entier réchauffait une vingtaine d’animaux en broches et de marmites bouillonnantes, il s’apprêtait à franchir la porte intérieure lorsqu’un marmiton l’arrêta.

« On m’a demandé de remettre un plis à Madame Busquet de la Besse Fauchand » dit-il aussitôt en brandissant la chevalière.

« Qui a laissé entrer ce voyou ? » demanda la cuisinière en chef en venant l’agripper par l’oreille. Colin lui montra la bague sans répondre, laissant le marmiton lui expliquer la situation. La femme n’écouterait pas ses excuses, et d’ailleurs elle avait raison de croire que, s’il était parvenu à entrer dans les habitations, il en aurait profité pour voler tout son saoul.

On le fit attendre dans un coin mais, au lieu de venir récupérer sa lettre, une servante vint lui faire signe de la suivre. Il se retrouva donc dans un appartement de la taille de son ancien théâtre, mais tout en pierre, avec au sol des tapis épais, au mur des tentures colorées et des tableaux à l’huile, et partout des meubles en bois cirés couvert de vases fleuris ou de statuettes.

Il se rappela des vieilles chaises dépareillées qu’on utilisait comme accessoire pour les scènes d’intérieur en remarquant l’élégant fauteuil rembourré poussé à côté d’un secrétaire en bois laqué. La Chevreuse insistait pour qu’on en prenne soin car il coûtait cher de les faire rempailler. Il allait s’asseoir dans le fauteuil, surpris de le trouver aussi rebondit et, après avoir vérifié que personne n’entrait, jeta un regard furtif dans les tiroirs du secrétaire. Puis il se laissa aller en arrière et regarda la pièce ; son regard tomba sur un portrait de famille plus haut que lui représentant deux parents, plusieurs enfants et d’étranges accessoires tels qu’un compas maritime et une ruche.

Il ne se souvenait pas de ses parents, qui l’avaient vendus au théâtre alors qu’il était encore très jeune. Il lui semblait qu’il avait été cédé avec un frère ou une soeur, mais l’enfant avait dut mourir car il ne s’en rappelait pas d’avantage. La Chevreuse avait elle-même été achetée en bas âge et venait de reprendre l’affaire lorsque Colin rejoignit la troupe. C’est elle qui avait décidé de transformer leur bande de saltimbanques en acteurs itinérants et de ne plus couper de bourses durant les représentations (on pouvait les couper avant et après mais pas pendant, cela fait fuir le chaland).

Il avait toujours voyagé sur les vêtements de la charrette réservées aux enfants, qu’il jugeait jusqu’à ce jour comme relativement confortable ; mais ce fauteuil lui faisait réévaluer le monde. Il se leva pour fureter aux quatre coins de la pièce, empochant ça et là quelques menues breloques qu’il dissimula dans un plis de ses chaussures ou de ses vêtements.

Il dormait à moitié, bercé par le roulis du boeuf qui tirait la charrette, lorsqu’on lui avait collé la Mué dans les pattes. La Chevreuse ne s’était pas embarrassée d’explications : Cassandra avait déjà la responsabilité de deux enfants, Colin avait intérêt à se montrer à la hauteur, on repartait immédiatement.

Colin ne s’était pas posé de questions, laissant l’enfant s’accrocher à lui comme un écureuil à son arbre avant de se rendormir. Sur le moment, il avait vaguement pensé qu’on l’avait trouvé au bord de la route, puisqu’on passait près des Combes Mortes. Puis ils avaient fait un arrêt en ville et une Mué adulte était entrée dans la charrette, murmurant des gentillesses dans une langue que Colin ne connaissait pas. L’enfant avait délaissé Colin pour aller s’agripper à elle en souriant. À l’époque, Vivien semblait avoir un peu plus de trois ans mais s’exprimait dans le langage Mué avec fluidité. Colin se souvenait de la jalousie qu’il avait ressentit en voyant cette petite famille joyeuse discuter avec un bonheur enthousiaste. Elles paraissaient heureuses d’avoir quitté leur forêt pour découvrir le monde, s’émerveillant de ce qu’elles allaient voir…

On ne revît plus l’autre Mué. Lorsqu’ils établirent le camp dans la ville suivante, La Chevreuse leur servi à tous une grande portion de véritable soupe agrémentée d’un morceau de lard —le premier morceau de viande qu’ils se mettaient sous la dent depuis des mois. Elle avait même eut de quoi remplacer quelques fond de culottes usés et Colin avait eut droit à une nouvelle paire de chaussures.

« Tu as droit à double ration » lui dit La Chevereuse lorsque Colin vint faire remplir son bol, le ventre tordu d’anticipation, toujours empêtré de l’enfant qui ne le lâchait pas. « Mais partage bien. Les Mués sont très à la mode en ce moment, et nous sommes le seul théâtre à en montrer une. Prends soin d’elle. »

Colin avait hoché la tête, était allé s’assoir, puis avait dévoré toute la soupe, ne laissant que le fond de bouillon. Il sentait lentement ses forces revenir et laissa la petite Mué finir l’eau parfumée qui restait dans son bol.

Elle n’avait pas pleuré ni cherché à revoir sa mère, ce qui avait étonné tout le monde. Elle ne semblait pas effrayée non plus et se montrait au contraire très familière avec eux, comme s’ils se connaissaient depuis toujours. Colin avait été finalement contraint de lui laisser sa part car, lorsqu’elle ne mangeait pas à sa faim, elle partait tout naturellement quémander de la nourriture auprès des autres et La Chevreuse finit par s’en rendre compte.

Colin avait finit par comprendre la raison pour laquelle Cassandra insistait pour s’occuper des enfants : il était facile de leur voler à manger ou de s’accaparer la couverture quand il faisait trop froid, et tant pis s’ils mouraient plus vite. Pour Colin, qui ne jouait pas encore dans des pièces comme Cassandra et n’était pas choyé pour la peine, ce n’étaient que des bouches concurrentes à nourrir.

La vie fut cependant plus facile à l’arrivée de la Mué : La Chevreuse avait vu juste, c’était la mode. On lui apprit des tours et bientôt chaque pièce comportait au moins une scène avec elle, même si elle ne jouait que la petite servante de la Reine.

Elle ne souriait guère et se contentait de vous regarder de ses yeux obscurs sans laisser paraître d’émotion, mais restait facile à vivre à un détail près : elle grimpait partout. Les premiers temps, elle semblait même terrifiée à l’idée de poser un pied à terre. Puis Colin avait manqué un repas à cause d’elle.

Cela faisait des jours qu’on traversait la plaine et, à la montée du camp, la Mué s’était précipitée dans le premier arbre ; Colin avait eut beau la supplier et l’insulter, elle refusait d’en descendre. Il entendait le raclement des cuillers dans l’écuelle, sentait d’ici l’odeur capiteuse de la soupe fumante —c’était juste après son arrivée dans la troupe, La Chevreuse avait encore un peu d’argent de côté. Il avait finit par lui jeter des pierres, visant juste au-dessus de sa tête pour lui faire peur puis, comme cela ne réussissait pas, touchant les jambes et les épaules.

Il atteignit peut-être les côtes car elle finit par redescendre, couverte de bleues et en pleurs. Pas de sanglots, juste des larmes. Il la reprit dans ses bras pour la porter jusqu’au camp, où il découvrit évidemment qu’il ne restait rien à manger et la disputa violemment en songeant que l’hiver approchait et qu’il venait sans doute de manquer son dernier vrai repas avant un bon bout de temps.

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