La Baie du Ponton

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« Je pense que c’est trop risqué, Lola » dit Shadi en attachant la masse épaisse de ses nombreuses tresses sur la nuque. Elle ne faisait cela que pour se préparer au combat, alors Lola sourit.

Accroupis derrière les récifs dans l’eau transparente et tiède, la Mariada et ce qui restait de son équipage observaient une petite plage privée de la marine royale. Ils avaient laissé leur barque cachée dans la jungle de palmiers d’où ils venaient de sortir pour tomber sur cette baie enclavée réservée à la milice. Lola grimaça en sentant la piqûre du sel sur sa blessure mal refermée, mais sourit en regardant la flotte de petits navires qu’ils venaient de découvrir.

En apercevant le drapeau royal et l’uniforme militaire des hommes qui gardaient un bâtiment de bois sur la plage, l’équipage avait immédiatement voulu faire demi tour ; Lola l’en avait dissuadé. Cette brigade surveillait des barques et des corvettes amarrées à un long réseau de pontons ; c’était l’endroit rêvé pour se remettre à flot. Cependant la plage était surveillée par une paire de gardes qui la arpentait de long en large et par deux autres soldats postés devant le baraquement militaire ; il serait impossible de quitter l’abris des rochers sans être repéré, à moins de passer par la mer et de concentrer leur attention ailleurs.

Lola gratta distraitement la surface du récif derrière lequel elle s’était accroupie ; c’était un bloc de pierre immense qui n’avait rien à faire sur une plage et avait sans doute été projeté là par une explosion volcanique. La jeune femme se fit la réflexion qu’elle se tenait là dans l’éclatement d’un pan de montagne comme entre les brisures d’une écuelle de géant.

« Ça ne sert à rien de nous jeter à l’eau tête baissée » dit Lola en se tournant vers ses hommes. « Ce qu’il faudrait, c’est attendre la tombée du jour. »

« Ils auront des torches » fit remarquer son second en désignant les grosses pierres disposées à intervalles réguliers sur la plage : on distinguait clairement de la suie sur la plus proche d’entre elle, ainsi qu’une réserve de bois entassée juste à côté.

« Tant mieux » dit Lola. « Il serait dommage qu’ils manquent mon petit rituel. Vous deux, vous allez garder un oeil sur les gardes. Si vous repérez une agitation inhabituelle ou un changement dans leur ronde voyez s’il vaut mieux regagner la forêt ou si vous pouvez attendre notre retour. Shadi, tu vas prendre trois hommes et aller attraper un petit singe, de ceux qui ont les yeux en face, comme nous. Écorche-le et jette sa peau, on n’en aura rien à faire. Moi, je pars avec les deux autres chercher une robe mettable. En cas de pépin on se retrouve à la barque. »

Shadi poussa un soupir agacé mais ne posa pas de questions. Elle voyait déjà l’excitation de Lola se transmettre aux autres et poindre comme des flammes dans leur regard. Dans ces moments là, mieux valait ne pas la contredire.

*

Lambert s’était rendu dans la Baie du Ponton pour envoyer son rapport. C’était la première fois qu’il venait sur cette île mais il avait souvent entendu parler de cet endroit ; il avait voulu constater de lui-même l’intérêt de constituer une plage réservée à la milice. Pour l’instant, il constatait surtout que le trajet augmentait les frais de transport et de main d’oeuvre. Cependant la baie semblait mieux organisée que le port puisque seul l’administration militaire s’y appliquait, et on avait besoin d’employer moins d’hommes à la garder.

Il avait toutefois fallut attendre le médecin militaire qui, généralement désoeuvré, se rendait régulièrement en ville pour offrir ses services à l’hospice. Lambert serra les dents lorsque l’homme nettoya son poignet transpercé avec de l’eau vinaigrée. La plaie avait gonflé et le démangeait atrocement ; il était pratiquement certain qu’elle s’était infectée bien qu’elle n’en présente pas encore de signes avant coureurs. Le médecin se lava les mains avec de la cendre de bois avant d’aller sortir les fers du feu pour repasser un bandage propre ; Lambert profita du répit pour dicter à un soldat la lettre qu’il voulait envoyer.

Cela faisait bien trois jours que la Mariada lui avait échappé. Il pourrait au moins se targuer d’avoir recouvrée La Reine Teuta et, s’il continuait à fouiller toutes les îles alentours en promettant une récompense, il finirait bien par mettre la main sur la capitaine pirate.

Maintenant qu’il l’avait rencontrée, Lambert se surprenait à lui accorder plus d’estime qu’auparavant. D’abord recherchée parce qu’elle avait mis feu à toute l’Isla Verde puis parce qu’elle était parvenue à voler une de leurs meilleures frégates, la Mariada n’était jusqu’à présent pour lui qu’une autre tête à pendre. Tandis que son médecin appliquait le bandage encore chaud autour de son poignet, Lambert songea que la capitaine lui paraissait cependant moins imbécile que la plupart des pirate qu’il avait déjà combattu. Ces derniers préféraient généralement les navires petits et maniables, et on s’était attendu à ce que la Mariada revende immédiatement la grande frégate qu’elle avait prise à sa Majesté.

À la place, la pirate avait recruté un équipage de quatre cent hommes et dévalisé trois ports. Lambert eut un petit sourire triste en songeant à sa propre soeur, qui avait toujours rêvé de l’accompagner en mer et qui, à la place, était morte en couches, assassinée par l’enfant d’un marchand qui ne méritait pas de fouler le même sol qu’elle.

« Vous devrez nettoyer la blessure tous les jours, plusieurs fois s’il fait très chaud » dit le médecin en achevant de nouer son bandage. « Je vous recommande aussi de laver et de repasser le tissu que vous utilisez pour l’habiller, cela maintien la plaie de meilleure humeur. Je vous recommande aussi prendre du miel de lavande et de manger épicé pour accélérer la guérison. »

Lambert assentit et tenta de serrer le poing, ce qui le fit grimacer de douleur. Ses doigts gourds tremblaient légèrement.

« Je vous déconseille de forcer avant votre guérison totale » fit remarquer le médecin en se redressant pour ranger son matériel. « La lame n’a pas touché les tendons ni les artères, mais si votre blessure s’infecte il faudra couper le bras. »

Et sans bras, plus de rang militaire… Lambert rajusta la manche de sa chemise et ordonna à ce qu’on aille lui chercher à manger ainsi qu’une carte des îles environnantes. S’il parvenait à attraper la Mariada, il gagnerait assez de reconnaissance pour prétendre à une pension royale à vie, manchot ou pas. La barque qu’elle avait utilisé pour fuir ne pouvait l’avoir emmené bien loin ; elle avait certainement débarqué très près d’ici…

Il alluma une chandelle lorsque la nuit commença à tomber et se munit d’un compas pour estimer les distances sur sa carte ainsi que d’une tablette de cire pour y graver ses calculs. Dehors, les soldats allumaient de grands brasiers qui illuminaient la plage et les navires tranquilles sur l’encre noire de la mer. Encore des dépenses qui auraient disparues si on n’avait pas séparé cette flotte de celle du port…

Il aplanissait sa tablette de cire pour prendre une nouvelle série de notes lorsqu’un cri d’alerte retentit sur la plage.

*

« Tu vas faire quoi, demain, durant ta permission ? »

Le garde novice s’ennuyait déjà alors qu’il venait de rejoindre le tour de ronde, peu habitué au silence de la plage déserte perdue dans une obscurité impénétrable. Certes les vagues léchaient la plage dans un bruissement répétitif et le sable crissait sous ses pas, mais ce n’était rien comparé au foyer chaleureux et bruyant qu’il venait de quitter.

« Je pensais faire envoyer une lettre à l’écrivain public ; il parait que je viens d’avoir une fille. »

« De ta femme ou de ta maîtresse ? » dit le plus jeune en chassant un moustique qui s’approchait d’un peu trop près. Il faisait bon mais ce climat attirait une faune aussi hétéroclite que détestable.

« De ma femme » répondit l’autre en se rembrunissant. « Mais cela fait presqu’un an que je ne l’ai pas vue… »

Le nouveau préféra ne pas insister, reportant son regard sur l’immensité sombre de la mer. Près de la berge on apercevait encore le liseré scintillant des vagues, mais à quelques pas à peine les ténèbres engloutissaient les navires et le ciel encombré de nuages.

Il lui sembla distinguer une tache plus claire sous le drap d’eau plissé, peut-être une grosse méduse en passe de s’échouer… Mais la lueur se rapprocha lentement, jusqu’à devenir large et plate comme le ventre d’une raie, avant de s’immobiliser à quelques mètres du sable.

Il la signala à son compagnon qui, par réflexe, dégaina son sabre.

La forme resta quelques instants sur place, comme une voile tremblante dans les vagues, puis une force obscure commença à pousser la surface liquide, comme si l’eau se rassemblait pour former une colonne indistincte. De loin, venant de la mer déserte, retentit un hululement lugubre alors que la silhouette aqueuse se redressait. Une cascade d’algues dégouttait sur ses épaules comme une chevelure mais la créature ne semblait pas avoir de visage. Elle commença à marcher à tous petits pas raides vers les soldats, s’avançant peu à peu dans la lumière en poussant des gémissements suppliants. À la lueur fluctuante des brasiers, les gardes stupéfaits finirent par distinguer des bras tendus couverts d’algues et la silhouette d’une femme maigre qui crachait en gargouillant de minuscules poissons argentés. Sa robe blanche, large comme une voile, collait à son corps alors qu’elle se déplaçait avec raideur jusqu’à la lisière des vagues sans oser la franchir. Elle poussa alors un gémissement désespéré et, d’entre ses jambes aux pieds anormalement tournés l’un vers l’autre, tomba un nouveau-né sanglant et difforme.

Le plus jeune des soldats émit un couinement aigu alors que l’autre poussait un hurlement d’alerte étranglé, celui-là même qui avait averti Lambert de l’arrivée de ce fantôme. Le spectre tendait toujours vers eux ses bras nimbés de lumière d’un air de supplication douloureuse, en gargouillant des paroles inintelligibles.

Sortant du baraquement de bois le sabre à la main, Lambert aperçu de loin la silhouette déformée d’une créature blanchâtre qui sortait des flots. Le novice gesticulait dans sa direction, cherchant sans doute à substituer le mouvement aux sons qu’il ne parvenaient pas à faire sortir de sa bouche. L’autre s’était courbé en deux et rendait sur la plage le contenu de son estomac. Le monstre ne les avait pas attaqués mais Lambert ne pouvait pas risquer la vie de ces deux idiots sur des suppositions.

« Aux armes ! »

Il s’élança sans attendre de renfort, grimaçant de douleur car cela ravivait sa blessure.

Depuis l’encre noire de la mer, Lola fit la moue et réprima son envie de se retourner pour vérifier que son équipage progressait bien dans la réquisition du navire le plus proche. Elle reconnu l’officier à la couleur de ses cheveux, qui semblaient auréolés de feu dans l’éclat roux des flammes, et au bandage qu’il avait au bras, ce qui la fit sourire.

Mais lorsque Lambert arriva devant le spectre, ce dernier lui jetait le même regard implorant qu’à ses deux soldats tremblants, avec sur son visage dégoulinant d’algues une telle expression de détresse qu’il hésita un instant à l’attaquer.

L’instant d’après, un long sifflement déchirait les brumes noires de la nuit et le fantôme leur jetait sa robe de voile au visage avant de prendre ses jambes à son cou, se précipitant si brusquement dans les flots qu’il envoya bouler son nouveau-né d’un coup de talon.

Lambert discerna alors la silhouette sombre d’une corvette ainsi que le serpent noir d’une corde qu’on venait de lancer, à laquelle leur fantôme s’agrippa avant d’être hissé à bord dans un grand éclat de rire.

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