Epilogue - La manière russe

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La conférence était terminée. Les journalistes s'en étaient allés. Craig avait eu une discussion houleuse avec les sbires de Meskine, puis ils avaient vidé les lieux. Abby avait ensuite vu Craig s'éclipser discrètement vers les toits de l'immeuble. Elle monta, dans l'espoir de le rejoindre. Arrivée au dernier étage, elle poussa la petite porte menant au toit.

Craig était accoudé à la rambarde, le regard dans le vide, par-delà les toits moscovites, par-delà les gigantesques enseignes de Gazpran et du World Trade Center, le regard perdu dans la nuit de la capitale, pleine de lumières papillonnantes, zébrée par le blizzard. Il ne ferait pas jour avant encore quelques heures.

Abby s’approcha puis vint s’accouder aux côtés de Craig. Après un long silence, elle se décida à parler.

— Qu’allez-vous faire, maintenant ?

— Je ne sais pas trop. Je vais être jugé. Cela peut prendre des années. Ma société va être liquidée. Je ne sais pas ce qu’il adviendra de moi.

— Mais vous êtes riche, et influent. N’y a-t-il rien que vous puissiez faire ?

— Riche, je le suis. Influent, je ne le suis plus. Ce procès va être surmédiatisé. Comment voulez-vous que je m’en sorte ?

— Vous êtes quelqu’un de brave. Quelqu’un de fort.

— Je ne sais pas. Je ne pense pas que j’aurai la force. Pas cette force-là. Pas pour me battre contre ces gens là. Tout le monde veut ma peau.

— Je...

Il y eut un long silence gêné. Craig ne broncha pas.

— Vous… vous êtes quelqu’un de bien, reprit Abby.

— Merci, fit-il avec beaucoup de reconnaissance.

— Je… je serai là pour vous. Je serai là. A vos côtés. Même dans les moments difficiles qui s’annoncent.

Craig eut un léger mouvement. Il se tourna vers elle.

— Merci, Abby, fit-il tout doucement.

Elle s’approcha de lui, imperceptiblement. Craig eut un sourire et, délicatement, Abby vint se blottir contre lui. Lentement, il la prit dans ses bras. Ils restèrent ainsi un long moment, prostrés. Abby releva la tête, les yeux embués, cherchant Craig du regard.

Elle se rendit compte qu’il pleurait aussi.

Alors, elle lui sourit. L’instant d’après, leurs lèvres se rencontrèrent. Ils s’embrassèrent lentement, pudiquement. Puis ils poussèrent un long soupir de soulagement. Craig se pencha en avant pour lui murmurer quelque chose à l’oreille. Abby eut un petit rire. Puis ils s’abandonnèrent tout entier l’un à l’autre.

Mais alors qu'elle le serrait amoureusement dans ses bras, il fit un geste brusque et elle sentit une douleur fulgurante lui perforer le ventre. Elle se crispa, foudroyée par la douleur. Elle sentit un liquide chaud suinter sur sa peau.

Tout de suite, elle comprit.

Ce salaud venait de la poignarder.

Elle tenta de dire quelque chose, mais sa bouche n'émit aucun son. Il était tellement sûr de l'avoir mortellement touchée qu'il ne chercha même pas à la retenir lorsqu'elle fit quelques pas mal assurés vers l'arrière, en titubant. Elle hoqueta puis sentit un goût chaud et cuivré s'insinuer dans sa bouche. Elle fut prise d'un spasme violent puis vomit du sang. Terrifiée, elle interrogea vainement Craig du regard, cherchant une réponse qu'elle savait ne pas exister.

Craig resta stoïque, d'un air absent, presque désolé.

Il avait encore la main serrée contre la poitrine, renfermant sûrement le poignard qui venait de lui traverser le ventre. Son joli costume était maculé de sang. En hoquetant, elle tenta de soutenir son regard de dément. Mais ce qu'elle découvrit lui glaça le sang.

 

Les yeux de Craig étaient vides, cadavériques.

Il fit un pas en avant, lentement, chancelant. C'est alors seulement qu'elle se rendit compte, avec une horreur absolue, que Craig n'avait jamais eu de poignard dans la main. Il essaya de parler, mais quelque chose l'en empêcha, emprisonnant à jamais la vérité dans sa tête. Il vomit du sang à son tour, essaya de respirer, mais ses poumons étaient collapsés. Il s'effondra lourdement dans la poudre blanche, les mains crispées dans le givre, agonisant. Son corps convulsa encore quelques instants, accompagné de suffocations désespérées. Il baignait dans un liquide épais, noir, parcouru de reflets rougeâtres, fumant doucement au contact des cristaux de neige qui luisaient comme des diamants.

Il eut un dernier spasme.

La face écrasée dans la neige, Craig reposait, indiciblement mort.

Ce ne fut qu’à cet instant qu'Abby comprit pourquoi Craig s’était effondré : un jeune homme en costume noir surgit de la nuit, pointant froidement sur elle un revolver équipé d'un silencieux.

Il venait d'abattre Craig d'une balle dans le dos.

Le projectile avait traversé son corps de part en part avant d'achever sa course mortelle dans le ventre d'Abby. Celle-ci fit quelques pas en arrière puis s'effondra en sanglotant. Tout dans sa tête fichait le camp. Comment tout avait-il pu basculer aussi vite ? Mais qu'importe.

Craig était mort.

Alors, elle pleura toutes les larmes de son corps.

Son esprit s'embrumait. Tout dans sa tête déraillait. Mais lorsqu'elle vit s'arrêter devant son regard embrumé deux chaussures parfaitement cirées surmontées d'un pantalon impeccable, soudain, tout devint clair.

Elle se souvenait du type qui venait de lui ôter la vie.

Elle savait qui était celui qui venait de la tuer, elle, ainsi que l'homme qu'elle aurait tant voulu aimer. Le tueur était venu s'installer au premier rang de la conférence, avec les hommes de Meskine. 

Alors, elle comprit qu'elle n'était qu'une énième victime d'un crime politique. Dans un dernier accès de conscience, amère, elle se dit que rien de tout ça n'était juste.

Mais le meurtre était typique de la manière russe.

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Papillon blanc


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