Conférence

12 minutes de lecture

 

Il était environ cinq heures du matin. L'endroit était noir de monde. Des dizaines de journalistes étaient venus couvrir l'incident, et le Moscow Times avait prévu une importante conférence de presse en présence du PDG de Futura Genetics lui-même, Nathan Craig. Il était attendu d'un moment à l'autre, et la rumeur courait qu'il allait faire une annonce proprement fracassante.

Lorsque le Hummer noir s'engagea lentement dans le parking, personne ne le remarqua.

Personne, sauf Dimitri.

Parce qu'il savait.

Craig descendit du véhicule, pesamment. Il salua Dimitri, lui fit quelques excuses, puis d’autres journalistes les remarquèrent.

Très vite, ce fut l'effervescence, et des dizaines de journalistes prirent d'assaut Craig ainsi que la jeune femme qui l'accompagnait. Le directeur du Moscow Times parvint à se faufiler dans la foule jusqu'à Abby. Craig le vit dire quelque chose à son oreille, puis elle le tira par le bras, leur frayant un chemin dans la foule.

Ils montèrent lentement l'escalier, puis entrèrent dans le hall de Futura Genetics. Abby guida Craig jusqu'à l'estrade qui venait d'être montée à la hâte, puis elle l'accompagna jusqu'à un pupitre. La meute de journalistes se mettait rapidement en place avec fracas.

Les flashs fusaient de partout.

Accablé par la fatigue et la soudaineté de l'événement, Craig se sentit terriblement pris de court et véritablement agressé. Il ne savait plus bien où il était. Il chercha Abby du regard.

Elle n'était plus là.

Elle l'avait planté là, à son pupitre, puis s'était noyée dans la foule. Craig commençait à se sentir mal. Mais soudain, il reconnut une voix dans son dos. Il se retourna prestement.

C'était elle.

— J'ai votre micro, fit-elle avec un grand sourire.

Elle lui dégrafa quelques boutons de sa chemise, puis lui installa son micro, avant de refermer sa veste et de lui tapoter sur les épaules.

— Vous êtes magnifique, fit-elle, rayonnante.

— Abby, je...

— Non, shhhtt. Courage. Vous allez tous les bouffer. N'ayez pas peur. C'est vous qui menez la danse. Eux, ce ne sont que des prétentieux qui se prennent pour des requins, mais qui n'ont aucunement votre force.

Craig se sentit quelque peu rasséréné.

— Abby, merci.

Elle s'approcha de lui, toute proche, puis elle le regarda avec beaucoup de tendresse.

— Courage, fit-elle simplement.

Elle porta sa main vers le boîtier que Craig avait à la ceinture, tourna un bouton et une lumière verte s'alluma.

— Votre micro est prêt. Vous êtes en ligne.

Puis elle s'en alla.

Craig prit une grande inspiration. Le parterre de journalistes retenait son souffle. Il tapota son micro, toussa un coup. Le son marchait correctement. Tout le monde se tut. L'ambiance était extrêmement tendue. Tout le monde le dévisageait.

Avec la désagréable impression d'être lâché dans l'arène, Craig se lança.

— J’assume la responsabilité des agissements de Futura Genetics ainsi que des tragiques événements survenus ces derniers jours. Sous ma direction, les chercheurs de Futura Genetics ont enfreint nombre de lois de la bioéthique. Dans ce monde surexposé, manipulé et déformé par les médias, dirigé par des politiques véreux et les pleins pouvoirs du profit, je sais que peu de gens croiront ma version des faits. La voici cependant. Futura Genetics est une entreprise de recherche dans le génie génétique. Nos découvertes ont fait progresser la connaissance et ont permis de sauver des centaines de milliers de vies. Je suis un scientifique. Mais je n'ai jamais caché mon aversion pour l'immobilisme. Certes, j’ai violé les lois de l’éthique. Mais qu'est-ce que l'éthique, sinon une vague morale mouvante, changeante avec le temps ? Voyez comment nos principes ont changé en quelques années, en quelques siècles. L'éthique est faite pour être transgressée.  Il faut la considérer avec recul, ce n'est pas une marche à suivre inflexible.

— J’attends de toute la communauté scientifique de réagir en personnes honnêtes et responsables. Je ne sais pas ce qu’il adviendra de moi et de Futura Genetics. Que justice soit faite. Soyez simplement honnêtes et, pourquoi pas, compréhensifs. Soyez modernes, pensez au progrès. Quant aux résultats de nos recherches… J’ai été trompé. Mikhaïl Komarov était mon bras droit. Mais il jouait un double jeu. En fait, il était lui même sous les ordres d'Ivan Rokov, le PDG de Gazpran. L'organisation des Fils de Dieu a également joué un obscur rôle d'intimidation. La manœuvre était habile. L'objectif était de prendre le contrôle de Futura Genetics pour en faire un laboratoire russe et s'en approprier les découvertes. Je ne me cherche pas d’excuse, je veux juste établir la vérité. J'énonce là des faits. Sous la pression de l'immense pouvoir de Rokov et des Fils de Dieu, Mikhaïl Komarov n'a pas eu le choix. Et puis, il avait ses propres théories un peu dérangées sur l'Histoire, la Culture et la Civilisation. Il s'intéressait également aux problèmes de la mentalisation et de l'éducation. Quelle est la part de la génétique dans notre comportement ? Quel est le plus important, de l'inné ou de l'acquis ? Hitler aurait-il pu être un homme bon, dans un contexte historique différent ? En tous les cas, Komarov pensait que les hommes qui ont fait notre Histoire étaient particuliers et révéleraient les secrets de l'Humanité bien plus clairement que n'importe qui, emporté par le flot tumultueux de l’Histoire. Poussé par une curiosité déplacée, Komarov s’est procuré de l’ADN sur les restes du crâne d'Adolf Hitler. Oui, nous avons cloné le Führer. Il est mort, noyé dans la Moskova il y a quelques jours, mettant le feu aux poudres. Mais Komarov ne s’est pas arrêté là. Il s’est également procuré de l’ADN sur le Linceul de Turin. Pour ceux qui en douteraient encore, sachez que plus aucun doute n’est possible sur l’authenticité de cette relique. Nous avons cloné le Christ. Je sais que des milliards de gens nous fustigeront pour avoir osé. J'en suis totalement désolé. Je vous demande juste de me croire : j’ignorais tout de cette folie. J’avais autorisé le clonage d’êtres humains, je l'avoue sans détour, mais jamais, jamais je n’ai voulu cloner le Christ ou Hitler. Les avatars de Jésus sont morts le soir de l'incident. Par ma main. Je les ai tués. Komarov est mort, lui aussi, le crâne fracassé par un clone du Christ génétiquement dopé. De ce côté, les résultats de Komarov sont impressionnants.

— Nous sommes désormais capables de démultiplier les capacités physiques d’un être humain. Mais avec l'aide de mes travaux sur la génomique de synthèse, Komarov a aussi et surtout effectué un bond de géant dans le domaine de l'ingénierie génétique. Il est parvenu à inverser le cours de l'Evolution. Nous appelons cela la génétique réversible ou rétrograde. Komarov a ainsi fait des avancées considérables dans la recherche sur les origines de l'Homme. Il a ressuscité l'Homme de Néandertal et une grande partie de nos autres prédécesseurs. Grisé par la réussite et forcé par les Fils de Dieu, Komarov ne s'est pas arrêté à la reproduction du passé. En extrapolant les tendances évolutives humaines, il a tenté une incursion dans le futur et a donné naissance à Homo futurus. C'est proprement stupéfiant. Homo futurus est gigantesque. Son crâne abrite un cerveau hyper volumineux et présente une face terriblement contractée, équipée d'une minuscule mâchoire. L'avenir est aujourd'hui à notre portée. Komarov est parvenu à esquisser le possible futur de notre propre espèce. Mais les choses ont mal tourné. L'opération devant aboutir à la prise de contrôle de Futura Genetics a échoué. Les Fils de Dieu, rendus furieux par cet incident qui a tué Rokov et Komarov, ont mis à sac le laboratoire de Daryznetzov. Nos scientifiques ont été assassinés. L'immense majorité des créatures sont mortes ou blessées. Les données ont été volées.

Craig fit une courte pause. Il n'en dit rien, mais, ce faisant, il voulait rendre un hommage à son équipe assassinée. Il vit que l'auditoire avait du mal à tenir en place devant ses révélations fracassantes. Certains donnaient des coups de fil frénétiques, les caméras se pressaient.

Il décida d'attendre encore quelques instants. Il était à la fois terriblement fatigué et étrangement excité. Il se rendit compte qu'il avait les deux mains crispées sur son pupitre. Il était en sueur. Il avait les mains moites et, bien qu'il maîtrisât parfaitement son discours, il se sentait fatigué, très fatigué. Et puis, il avait atrocement soif. Abby arriva soudainement, comme par enchantement, lui apportant une petite bouteille d'eau minérale.

Elle lui fit un clin d'œil.

Il lui répondit par un grand sourire, avant de boire la bouteille d'une traite, puis il ouvrit nonchalamment sa chemise.

— Mademoiselle Lockart ici présente pourra témoigner. Je veux qu'une enquête soit menée. Que la Justice fasse son travail. Maintenant, je souhaiterais finir par une mise en garde. Le drame qui vient de se dérouler trouve ses origines dans une affaire complexe, qui mêle Science et Religion. Futura Genetics est un laboratoire de recherche scientifique. Je n’ai accepté de travailler avec les Fils de Dieu que pour d’évidentes raisons financières. C’était stupide de ma part, je le reconnais sans détour. Mais il ne faut surtout pas voir dans ma démarche une tentative d’insertion des idées créationnistes dans la théorie de l’Evolution. Je dis cela, car c’est finalement l’objectif ultime des Fils de Dieu. Je le savais, et pourtant j’ai pris le risque de voir un amalgame douteux se former. En finançant une partie de nos recherches, les Fils de Dieu espéraient offrir un semblant de caution scientifique à leurs idées créationnistes. Mais ne vous laissez pas abuser. Les Fils de Dieu sont des manipulateurs. Comme tous les créationnistes, ils sont indéniablement charmeurs et dangereusement convaincants. Mais leurs idées proviennent de dogmes et d’interprétations religieuses surannées, qui n’ont aucune place dans le contexte scientifique de la théorie de l’Evolution. Soyons clairs : je ne jette pas la pierre à la Religion en général, chacun est évidemment libre de ses croyances et de ses convictions. Mais le mélange opéré par les créationnistes entre Evolution et Création est une escroquerie intellectuelle. Ils essaient de reprendre à leur compte les données scientifiques et les travestissent en vue de prouver la véracité de leur religion. Le seul fait qu’il tente de prouver l’existence de Dieu montre bien la gravité de leur déviance. La Science et la Religion n’ont pas vocation à se retrouver ainsi entremêlées. La Foi est une affaire de conviction personnelle qui ne doit rien à la démonstration. Tout un chacun est libre de croire en l’existence d’un Dieu, quel qu’il soit, mais cette croyance n’a rien à voir avec la Science et l’expérience. La seule attitude raisonnable pour un croyant est de reconnaître les faits évolutifs et la variabilité du monde, aussi bien de l’Univers que de la Vie. Ce-faisant, rien ne lui interdit de croire à l’existence d’une entité supérieure, responsable de tous les mécanismes du monde, y compris du phénomène de l’Evolution. La Science serait bien en mal de prouver son inexistence. Elle ne le peut pas. Et elle ne le doit pas.

— Maintenant que les choses ont été clarifiées et que l’on a remis la Science et la Religion à leurs places respectives, permettez-moi de présenter mon opinion personnelle sur la place de l’Homme dans l’Univers.

— En lisant Teilhard de Chardin, j’ai vu toute la splendeur d’un déisme auquel j’aurais tellement voulu croire. Mais en lisant Darwin, je n’ai pu que constater la monstrueuse efficacité de la simplicité de la théorie de l’Evolution. Je suis devenu agnostique. Enfin, en lisant Dawkins, j’ai bien failli devenir athée.

— Mon humanité et ma sensibilité ne pourront jamais me faire croire aux religions telles qu’on nous les décrit dans les livres fondateurs, tout au plus peuvent elles m’ancrer un peu plus dans mon agnosticisme. Etant un simple être humain, je pense que nous, au sens large de l’Humanité, ne pouvons pas savoir si, oui ou non, il existe une quelconque déité. C’est en cela que je suis agnostique. J’ai cependant l’intime conviction, désespérante, que s’il existe quelque part une forme de vie extraterrestre plus évoluée que la nôtre, alors, cette intelligence là aura conclu qu’il n’existe rien de tel dans un quelconque « là haut ». Je suis agnostique, parce que je crois en la grande faiblesse intellectuelle de notre espèce et en son impuissance à trancher sur un tel sujet. Mais je pense qu’une intelligence supérieure ne pourra conclure qu’à l’athéisme le plus pur. Au risque de paraître prétentieux, comme si je voyais la réalité au-delà de ma condition d’homme au travers du regard de consciences extraterrestres supérieures auxquelles j’aurais accès, je frôle l’athéisme. Oui. Mais, n’étant qu’un homme, je ne peux que le frôler. Je pense que l’athéisme est la seule attitude réaliste, mais je ne peux rien affirmer : je suis agnostique. Je ne sais pas. Et, en dépit de toutes mes faibles convictions, je ne peux pas savoir.

— Et pourtant, il y a la Conscience. On pourra toujours sortir cet ultime argument, telle une massue. La conscience. Cette plus-value improbable, qui semble surgir du néant. La Vie est déjà difficile à comprendre et à accepter, tant elle est capable de prouesses pour assembler la matière en créatures autorépliquantes animées d’une incroyable complexité. Mais la Conscience, c’est encore autre chose. On pourrait toujours dire que la Vie, sous son apparente complexité, n’est finalement rien d’autre qu’un super agencement de la matière, somme toute pas très différente des cristaux d’une roche ou d’un flocon de neige. Tandis que la Conscience, c’est la Vie 2.0, c’est la Matière 3.0. C’est la matière qui devient consciente d’elle-même ! C’est stupéfiant, comme si un courant autre que certains nomment « esprit » traversait nos constituants, et il faut bien avouer que cette entité est difficile à expliquer dans le cadre de la Physique pure. La conscience, nos sentiments, nos émotions, telles sont les manifestations qui nous font douter, qui nous font penser qu’il peut – ou qu’il doit – exister un au-delà. Mais ces manifestations émotionnelles trouvent toutes leur explication dans la théorie de l’Evolution, qui court-circuite ainsi tout recours à cet « autre chose ».

— Cette volonté de croire qui nous est propre, associée aux mystères et donc aux peurs insondables du monde que nos ancêtres préhistoriques ont dû affronter, suffit probablement à expliquer l’apparition des croyances et des religions. Le fait que ces croyances perdurent encore n’a rien d’étonnant : face à la Mort, l’Homme possède toujours cette volonté de croire. S’ajoutent à cela l’Histoire, la Culture et les modes d’éducation qui offre au nécessiteux tout un panel de religions préexistantes et autres croyances auxquelles il est si facile d’adhérer. Dès lors, le phénomène religieux qui touche des milliards d’êtres humains et qui semble si puissant, si transcendant, n’apparaît plus que comme un simple épiphénomène de la nature humaine. Et rien d’autre.

— La Vie n’est qu’un processus chimique, fondamentalement autorépliquant, qui par le biais des deux seuls principes de base que sont la mutation et la sélection, conduit réellement à l’Homme et à la Conscience. Ces deux principes, double phénomène aveugle, ont finalement permis l’émergence de la pensée, de l’intelligence, de l’effet de groupe, du rapport à autrui, de l’empathie et de la conscience. Nos émotions ne sont que le produit de l’Evolution. L’empathie n’est paradoxalement que le résultat d’un processus égoïste. Le besoin d’autrui et l’amour ne sont que des leurres chimiques à l’œuvre dans notre cerveau qui est récompensé dans l’unique but de se répliquer.

— Mais justement, être humain, c’est ça. L’Evolution n’est peut-être qu’un processus aveugle doublement aléatoire, mais les milliards d’années de complexification ont abouti à l’émergence d’un être sensible et sensé. Nous pouvons ressentir le soleil sur notre peau et y prendre du plaisir. Nous pouvons humer l’air salin, nous tremblons au contact du sexe opposé, et notre cerveau irradie de bonheur notre conscience lorsque nous trouvons ce que nous appelons l’Amour. Etre humain, c’est ressentir ces choses et être capable d’en profiter. Savoir que rien de tout ça n’est réellement sensé, que nous ne sommes que les produits égoïstes d’un processus aveugle qui va jusqu’à tromper ses propres créations en les berçant d’illusions, savoir tout ça, ce n’est en rien renoncer à nos émotions. Il s’agit simplement de les embrasser sans jamais oublier ce qui les a créées. C’est cela, l’Humanité : jouir de bonheurs littéralement insensés. Il ne faut pas voir dans ce discours une apologie de l’égoïsme, de l’opportunisme ou de l’individualité. Bien au contraire. Même si c’est une logique génétiquement égoïste qui a conduit à ce que nous sommes aujourd’hui, il se trouve que nous sommes doués d’empathie. Nous essayons de comprendre autrui, nous avons besoin de lui. L’Evolution a fait que nous pouvons avoir envie d’aider notre prochain. L’Evolution a fait que nous pouvons y trouver du plaisir. Nous sommes capables d’apprécier l’idée d’aider autrui, capables d’aimer l’idée de laisser une planète en meilleure santé à notre descendance. Il s’agit de bonheurs, parmi d’autres, qui définissent l’Humanité, et dont il faut savoir faire usage. En aucun cas l’acceptation de ce que nous sommes réellement, en aucun cas l’acceptation de notre banale animalité ne doit être un prétexte à l’égoïsme.

— Il faut vivre avec cette pensée, savoir apprécier ce que l’Evolution a créé et favorisé en nous. Prendre plaisir à ces productions est l’unique possibilité que nous ayons. Cela ne donne pas un sens à la vie, ni même une raison de vivre. Mais cela nous donne une façon de vivre. Car on pourra toujours s’imaginer tout ce que l’on veut, se laisser aller à un romantisme exacerbé, vouloir croire en Dieu ou quoi que ce soit mais, en dernière analyse, nous ne sommes toujours que le produit banal d’un processus désespérément basique, doublement aléatoire et d’une froideur mécanique aveugle, que rien ni personne ne contrôle.

Craig fixa son assistance. Il vit les sbires du Président Meskine s'impatienter au premier rang.

Il avait touché le jackpot, se dit-il avec légèreté.

Il ignora royalement les signaux des officiels furieux pour en venir à sa conclusion.

— Ne perdons jamais de vue que notre présence ici bas n'a aucune signification. Les créationnistes de tous bords déploieront des trésors d’ingéniosité pour tenter de vous démontrer le contraire. Mais la vérité c’est que la Vie n'est qu'un mélange d'eau, de roche et de gaz, animé par des rayons de pure énergie.

— Le phénomène de l'Evolution n’est rien d’autre que le résultat normal et naturel de la guerre totale provoquée par la soif, le désir et la formidable envie que possède chaque parcelle de Vie d'avaler, à elle seule, le Soleil.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Recommandations

tokilion
La mort est effrayante. La maladie nous terrifie. Pourtant elles font parties de nos vies. Nous devons apprendre à vivre avec. Commence alors notre deuil d'une vie insouciante.
0
0
0
7
Défi
Michigand3

La lecture est une sinécure.
Elle m'habite tel un murmure.
Elle est ma villégiature.
Sa pratique me transfigure.


N'y voyez nulle injure,
Si pour moi la littérature
Est une précieuse gravure,
Une activité douce et pure.


Romans, Histoires ou Aventures,
Je ne pratique pas la censure.
Chaque livre à son allure,
Et je refuse les déchirures !


Dans les textes nulle rayure,
Seulement quelques bavures,
Qui deviennent vite enluminures
Et les habillent telles des parures.


Oui la lecture n'est que dorure
Je chéris jusqu'à sa reliure.

Elle enrichit la culture,
Nous donne de l'envergure.


Amis lecteurs, chacun sa carrure,
On juge souvent la couverture,
De l'âme, elle est la nourriture
Et ne supporte pas la dictature !


Je lis pour me distraire, m'enrichir, me former, apprendre encore et toujours afin de donner le meilleur de moi même. La lecture c'est une activité qui permet de s'évader, de rêver, d'imager que les choses peuvent être différentes et que nous pouvons les rendre meilleures.
Je lis pour grandir, pour évoluer.
Quand je lis un bon roman, je vis de belles aventures par procuration. Je ne suis plus moi, je suis cet autre qui galope vers l'horizon, qui vole sur le dos d'un dragon ou qui explore les fonds marins et des espaces lointains à bord de vaisseaux encore inexistants.
Je ressens la peine et la joie des personnages, je ressens leur bonheur dans leurs réussites et leur douleur lors des épreuves. Je ressens la perte de leurs êtres chers, et je pousse avec eux le cri de la victoire.
Oui, j'oublie ma vie l'espace d'un roman, je suis une autre, je suis ailleurs. Et lorsque je réintègre ma réalité, parfois je reste songeuse, le sourire aux lèvres, encore toute chamboulée par les émotions partagées.


Voilà ce qu'est la lecture, elle est l'activité maîtresse, celle qui amorce l'écriture. Elle est à l'origine même de mon désir d'écrire car sans la lecture, sans la découverte de nombreux univers pourquoi aurai-je souhaité écrire?
Avant d'être auteur ou écrivain, nous sommes avant tout, pour beaucoup, lecteurs... Dévoreurs de livres ou lecteurs parcimonieux, choisissant avec attention ou lisant tout ce qui nous tombe sous la main... Peu importe, la lecture est à mes yeux un moment de détente inégalable qui me permet de m'isoler et de partir à l'aventure. La lecture est un précieux cadeau !






5
8
0
2
Swarx

Alicia observait d’un regard torve sa machine à écrire. Elle l’imaginait se mettre en branle d’elle-même et faire le tri entre les nombreuses idées qui s’entrechoquaient dans son esprit. L’absence de réaction de l’appareil lui inspira un soupir. Désespérée, elle s’assit paresseusement sur son canapé, alluma la télévision et laissa les images frénétiques d’une émission de télé-réalité lui sucer le cerveau.
Le protagoniste de The XXL Love, Simon Bonnefoy, un riche héritier à l’obésité morbide, recherchait le grand amour. Face à une armada de femmes fatales jouant chacune le rôle d’un stéréotype – la garce, l’intello, etc… -, le fils à papa était investi de la mission chevaleresque, costumes d’époque compris, de leur faire la cour ; il multipliait les grandes envolées lyriques, et les invitait avec un sens de la cérémonie pathétique à des rendez-vous galants que ces créatures de rêve refusaient systématiquement.
Alicia se souvint avec tristesse de ces heures qu’elle avait passées, la bouche béante, devant ce type de programmes. À l’époque, elle confiait à ses amis que ce passe-temps relevait en réalité de la sociologie et qu’elle se servait des notes que ces images épileptiques lui inspiraient pour nourrir ses textes ; elle désirait formuler une critique féroce de la télévision à l’ère capitaliste, s’inscrire dans la lignée des auteurs subversifs auxquels elle vouait un culte. Elle n’avait cependant pas avoué à son entourage qu’elle s’était laissée prendre au jeu, et qu’elle s’était mis à ressentir pour les candidats les sentiments d’empathie et d’aversion qu’avaient planifié les producteurs.
On avait qualifié son œuvre de voyeuriste, de dangereuse. On l’avait accusée d’alimenter les clichés sexistes que véhiculait ce genre de programmes. Elle avait couru les plateaux de télévision afin d’y défendre ses thèses, et de répondre aux polémiques qu’elle créait. Les ventes avaient explosé, et elle s’était retrouvée, bien malgré elle, à devoir gérer la célébrité.
À la sortie de son dernier recueil de nouvelles, Copie carbone, Alicia avait connu un succès critique relativement conséquent en regard du large public que Stéphane, son agent, visait ; les journalistes ouvraient généralement avec frilosité les textes vendus par milliers. On lui avait alors accordé des entretiens dans lesquels elle avait promis que sortirait prochainement un roman. Un roman, rien que ça ! Elle qui s’était jusqu’alors attaquée uniquement à la forme courte, la voilà qui se lançait dans un projet de longue haleine, un projet que certains de ses interlocuteurs décrivaient comme plus « sérieux ». Que faisaient-ils, ceux-là, de ce temps passé à condenser, à compulser, à réduire ? De ces mots pesés avec minutie ? Qui étaient-ils pour juger du sérieux de ses œuvres ?
Cet après-midi, Stéphane l’avait sommée de lui rendre ce manuscrit qu’elle promettait depuis déjà quatre ans. Alicia sentit qu’il avait adopté le ton froid et corporatiste qu’il réservait habituellement à ses collaborateurs industriels, et auquel elle n’avait jamais eu à faire face.
Comme elle se détestait de l’avoir tant évoqué, ce tas de papiers imaginaires ! Désormais, de violentes crises d’angoisse l’empoignaient tous les jours, l’empêchaient, quand elles atteignaient des sommets de douleur, de se lever. Les quelques phrases qu’elle était finalement parvenue à taper, après avoir gravi les montagnes que sa psyché avait dressées devant elle, lui avaient semblé indignes de ce qu’elle avait jusqu’alors créé.
Non, il était hors de question qu’elle se laissât manœuvrer par ces démons tapis sous son inconscient ! Elle se saisit de la télécommande, éteignit le téléviseur, puis se dirigea droit vers sa salle de travail pour y consulter sa dernière œuvre.
Elle se souvenait encore de l’état d’émulation dans lequel elle se trouvait au moment de la rédaction. Elle avait enfin trouvé sa voix ! Ce style, qu’elle avait longtemps estimé hésitant, hasardeux, s’était affiné et s’était doté de cet aspect sulfureux dont elle rêvait depuis ses débuts. Ses plus fervents admirateurs avaient crié au scandale, les médias lui avaient accordé moins de temps de parole, et pourtant, étrangement, ce livre s’était révélé être, avec le temps, celui qui avait le mieux fonctionné commercialement. Là-voilà l’image qu’elle voulait transmettre au public ! Un écrivain à la fois populaire et exigeant.
Ne trouvant pas son exemplaire papier de Copie Carbone, elle chercha sur le site Art&Co une copie numérique du texte. Elle tapa le code d’accès que lui avait donné Stéphane lors de la publication de l’ouvrage, puis le téléchargea, l’installa sur sa tablette et se lova dans son fauteuil pour y lire.
La nouvelle, L’amour en 144 caractères, apparut sur son écran. Il s’agissait sans contexte de l’œuvre dont elle était le plus fière, celle qu’elle avait le plus travaillé, celle qui lui avait exigé un an de travail acharné avant de parvenir à ce qu’elle considérait comme la forme parfaite. Elle espérait y retrouver le feu sacré qui l’animait alors.
Le cœur battant, elle chercha le paragraphe qui avait constitué le point de départ de cette œuvre. C’était ce texte qu’elle avait rédigé en premier, et il était demeuré tout le long de l’écriture l’étai sur lequel elle avait bâti son histoire. C’était cette association de mots qui avait défini le thème de tout son recueil, qui en représentait le point d’orgue. Elle les avait modifiés, triturés, manipulés pour finalement parvenir à ce qu’elle voyait encore aujourd’hui comme sa plus belle création. Elle s’en souvenait encore, et il lui arrivait parfois de les griffonner à nouveau sur une feuille de papier :
« Depuis longtemps déjà il avait abandonné. Volatilisée son ambition de construire un grand théâtre où se mettraient en spectacle des comiques, des bouffons. Disparu le désir de trouver au sein d’une société qu’il ne comprenait pas et qui le rejetait un rôle social de grande envergure. L’instantanéité primait sur la longévité, et bâtir une œuvre patiemment était signe de paresse. Lui qui s’était toujours démarqué par la longue maturation de ses idées ne suivait plus le rythme échevelé qu’imposait la société. »
L’abandon ! Le spectacle ! La maturation ! Les voilà, ces termes qui l’avaient projetée dans le cercle des écrivains les plus prisés ! Elle était sortie des nombreuses corrections de Copie Carbone avec la sensation qu’elle venait de franchir l’étape qu’attendent tant de ses homologues ; cette étape au-delà de laquelle son style, ses idées, sa verve se revêtaient de suffisamment de clarté pour donner à ses lecteurs une vision succincte du chaos qui régnait sous son crâne.
Quelle ne fut sa déception lorsque ses yeux parcoururent L’amour en 144 caractères et ne trouvèrent pas ces phrases qui l’avaient transformée ! Sans elles, le texte perdait de sa superbe, de sa profondeur. Sans elles, il ne restait plus qu’un squelette sans émotions, il ne restait plus que des mécaniques de narration sans âme.
Elle voulut appeler immédiatement Stéphane afin de lui faire savoir ce manquement impardonnable, mais l’heure tardive – deux heures du matin – l’en dissuada. Mue par la rage, elle se précipita dans sa salle de travail, où sa machine à écrire prenait la poussière, et se mit en tête de réécrire l’entièreté de son texte afin de le numériser et de proposer à Art&Co une version remaniée de son recueil. Souvent, il lui était arrivé de renvoyer quelques menues corrections ; elle souhaitait ce soir-là retrouver l’inspiration, muscler à nouveau son esprit alors bien émoussé, se mettre dans cet état d’effervescence qui lui avait tant manqué ces derniers mois. Bien sûr, que ces mots fussent absents de la version numérique de Copie Carbone lui donnaient d’autant plus énergie afin de venir à bout de ce projet.
L’usage d’une machine à écrire paraissait archaïque et ne faisait qu’alimenter les remarques dégradantes qui lui étaient faites. On la traitait de vieille peau, de mal baisée, et certains internautes mal avisés avaient associé son nom à l’image d’un vagin rempli de toiles d’araignée. Si les réseaux de communication modernes avaient renforcé la culture, Alicia considérait qu’ils avaient également creusé davantage le fossé qui nous séparait les uns des autres, et accentué certains phénomènes sociétaux.
Sa condition de femme était sans cesse évoquée lors des discussions qui lui étaient consacrées. Discrimination positive, écriture fémi-nazie, sensibilité à fleur de peau constituaient les expressions qui revenaient le plus souvent. Peu nombreuses étaient les critiques qui évoquaient sa technique, les thèmes qu’elle abordait parmi lesquels n’apparaissait pas le féminisme.
Elle passa le reste de la nuit et une bonne partie de la matinée à taper sur sa machine à écrire. À l’issue de ce travail intense, elle se traîna avec peine jusque sa chambre et s’endormit aussitôt que sa tête trouva le confort d’un oreiller.
 
Un cri strident. Incessant. Une mélodie asynchrone qui se collait au cerveau. Qui obstruait le passage à toutes informations désirant s’y faufiler. Une symphonie mêlant avec la pire des hétérogénéités des morceaux de compositeurs aussi divers que Vivaldi et 2Pac.
Après qu’elle eut établi que ce son n’appartenait pas à son rêve, et qu’il s’agissait simplement d’un visiteur matinal, Alicia ouvrit les yeux et regarda l’heure. Neuf heures et demie. Putain ! Qui pouvait bien sonner à sa porte aussi tôt ? Elle enfila en vitesse un pantalon de toile noir, un T-shirt, puis traîna les pieds jusqu’à la porte d’entrée.
Elle ouvrit. Un homme, complet veston noir et blanc, la barbe fraîchement rasée, le regard vide, la salua brièvement et lui tendit une lettre cachetée dont l’auteur était un responsable du site Art&Co. Elle marmonna un remerciement et lut le texte qui lui était adressé.
 
« Mme Alicia Leroux,
 
Attention, votre compte Art&Co a été utilisé pour commettre des faits, constatés par procès-verbal, qui peuvent constituer une infraction pénale.
 
En effet, votre compte Art&Co a été utilisé pour mettre à disposition, reproduire ou accéder à des œuvres culturelles protégées par un droit d’auteur. Cette situation rend possible leur consultation ou leur reproduction sans autorisation des personnes titulaires des droits. De telles consultations ou reproductions, appelées couramment « piratage », constituent un délit sanctionné par les tribunaux.
 
En tant que titulaire d’un compte Art&Co, vous êtes légalement responsable de l’utilisation qui en est faite. L’obligation de surveillance de cet accès est prévue par l’article L. 336-3 du code de la propriété intellectuelle.
 
Si, malgré les avertissements d’Art&Co, votre compte était à nouveau utilisé pour des mises en partage ou des téléchargements illégaux, vous pourriez, à l’issue de la procédure suivie devant Art&Co, être poursuivie devant le tribunal de police pour contravention de négligence caractérisée. Vous risquez alors une amende d’un montant maximum de 150 000 000 pesos (article R. 335-5 du code de la propriété intellectuelle).
 
Veuillez agréer, Madame, l'expression de mes salutations distinguées.
 
Maria Durand »
 
Abasourdie, Alicia laissa échapper la lettre de ses mains. On l’accusait de dérober une œuvre qu’elle avait écrite elle-même ! De voler des mots qu’elle avait pensés, peaufinés, taillés dans une roche brute, pleine d’aspérités. Elle n’avait jamais accordé sa pleine confiance au site Art&Co, bien au contraire ; lorsqu’elle avait signé le contrat avec la RH de la boîte, elle était consciente de former un pacte avec ce qui se rapprochait, du moins dans son domaine, du diable. Elle le savait, mais comment, aujourd’hui, se faire connaître ? Comment faire entendre sa voix particulière parmi le brouhaha des écrivains en herbe ? S’appuyer sur le format écrit, ne viser que des éditeurs de grand prestige ? Non, assurément, non. Il fallait bien qu’elle bouffe, bordel de merde !
Jusqu’alors silencieux, le messager d’Art&Co déclara, accompagnant ses paroles d’un sourire que l’on devinait travaillé depuis des années :
« Vous avez bien compris le contenu de ce message, visiblement. J’en suis ravi. Si Art&Co a décidé de m’envoyer ici aujourd’hui, ce n’est pas par excès de zèle, vous vous en doutez bien, mais bien pour que je vous donne une information supplémentaire.
—Oui, parce que cette lettre, là, je ne vois pas comment il serait possible de la rendre encore plus impersonnelle.
—Je me réjouis de vous voir avec autant d’esprit, malgré la dette qui vous pèse ! En général, lorsque je viens, je dois faire face à des personnes livides et bredouillantes. Mais vous ? Vous, vous êtes pleine de vie !
—La flatterie ne vous mènera nulle part, monsieur Costard Cravate.
—Bien, bien. Je pense que vous avez remarqué que cette lettre est une lettre type. Ces 150 000 000 pesos, en réalité, vous nous les devez immédiatement. Nous nous sommes débrouillés avec le maire de Huichaco. Ce que vous avez fait hier soir est un grand délit. Vous avez carrément copié intégralement une œuvre disponible sur le catalogue Art&Co, et vous l’avez ensuite proposé sur notre serveur. Vous comprenez tout de même la gravité de la situation ?
—Je comprends bien que ça vous ait gêné. Après tout, Art&Co s’est tellement démené pour écrire, puis corriger ce texte que j’ai eu l’audace de considérer comme ma propre création, que de voir un de ses prétendus artistes le dérober doit réellement les faire fondre de rage. Je comprends, oui, et je dois baisser les armes face à ces arguments sans faille.
—Je détecte un peu d’ironie dans ce que vous dîtes, est-ce que je me trompe ? », répondit Costard Cravate d’un ton froid, d’une voix presque métallique. « Dans tous les cas, je suis venu ici également pour vous proposer un stage intitulé Travailler son imagination en une semaine, qui vous permettrait, comme son nom l’indique, de travailler votre imagination en une semaine.
—Ah, moi qui cherchais justement à travailler mon imagination en une semaine, je suis ravie ! »
Costard Cravate lança un regard rageur à Alicia, puis observa un instant de silence. Ses habitudes corporatistes prirent bien vite le dessus, et, à nouveau, il revêtit le masque de l’employé modèle et dévoué à son entreprise.
« Ce stage, chère madame Leroux, vous permettra en effet de vous débarrasser de votre vilaine manie de voler des textes qui vous ne appartiennent pas. Compte tenu de votre succès sur le site Art&Co, son directeur a eu l’extrême amabilité de vous proposer cet accord : si vous acceptez de suivre ce stage, nous épongerons cette dette.
—Face à une telle proposition, je ne peux que vous dire une chose : allez vous faire foutre. »
Il resta pantois un instant, puis fit volte-face. Il agrémenta ce geste de l’habituelle formule « si vous changez d’avis, vous pouvez toujours nous contacter » et prit congé d’elle avec une politesse exagérée – en omettant, cependant, de la regarder dans les yeux.
Alicia claqua la porte avec rage. En plus de la lourde dette qui pesait désormais sur ses épaules et de la situation inextricable dans laquelle elle se trouvait, demeurait l’énigme de la disparition de ce paragraphe. Qui s’en était emparé ? Qui l’utilisait-il, désormais ? Et pourquoi n’avait-on pas volé le texte entier ?
Elle s’assit sur son canapé et fit le tri entre tous ses désirs et pensées contradictoires. Quelles options lui étaient-elles offertes ? Stéphane, qui avait été longtemps une épaule sur laquelle elle se reposait, avait au fil du temps abandonné l’idée qu’elle lui proposât un jour un nouveau texte, et s’était alors concentré sur ses autres poulains. L’appeler n’éclairerait aucunement les zones d’ombre qui se dressaient devant elle.
Elle parcourut à nouveau la lettre. Bien que le patronyme Maria Durand lui évoquât quelques souvenirs, ceux-ci se révélèrent brumeux, et se les remémorer lui exigea une recherche sur internet. Elle ne s’était jamais souciée de ceux qui l’employaient ; toutes les négociations passaient par Stéphane, elle, elle se contentait de fournir les textes. Après seulement quelques minutes, elle put dresser un profil relativement fidèle de la directrice d’Art&Co.
Après des études brillantes à l’Université Huichaco 1 qu’elle mena tout à la fois en littératures et en droit, Maria Durand lança, avec l’appui financier de la métropole et quelques entreprises de Huichaco, le site Art&Co qui eut l’effet d’un pavé dans la mare ; de nombreux auteurs s’insurgèrent des méthodes qu’elle employait, du peu de considération qu’elle avait pour les artistes, et de la vision très matérialiste qu’elle avait de l’objet livre. On avait organisé une grande marche en faveur de « L’Art Sur Papier » qui fut avorté pour des raisons, évidentes selon les autorités, de sécurité.
Sur ses nombreuses photos, elle figurait parmi des politiciens influents, des gangsters au bras long, des auteurs très médiatisés ; sur les différents réseaux sociaux autorisés par Huichaco, ses comptes, suivis par des millions d’abonnés, diffusaient des messages à intervalles réguliers, réglés comme une horloge. Elle se contentait de partager des articles élogieux à son égard, d’écrire quelques banalités sur sa success story, et, quand enfin elle parvenait à se défaire des communicants qui devaient vraisemblablement l’entourer, l’encadrer à longueur de journée, il lui arrivait de créer la polémique. Il lui arrivait de critiquer avec férocité des écrivains auréolés d’un trop grand succès en regard de la médiocrité de leur style.
Ces pastilles, Alicia les lut non sans déplaisir. Bien au contraire. Elle concédait même à son ennemie proclamée un réel talent qui lui avait valu quelques phrases que la jeune écrivaine aurait bien voulu écrire elle-même. Elle aimait ce dépouillement, cette acidité, cette efficacité ; ces effets-là, elle les recherchait elle-même. Elle sentit en son for intérieur se nouer le destin de Maria Durand avec le sien.
C’était elle, en effet, qu’il fallait viser. Elle qu’il fallait atteindre. Elle saurait la séduire, la convaincre de la nécessité, dans la structure de ce texte qu’elle chérissait tant, du paragraphe manquant.
Son téléphone sonna. Stéphane.
« Salut, ma belle ! », dit-il d’un ton faussement joyeux. « Tu es dispo, là ?
—Ouais, Steph. C’est pour quoi ?
—Je vais t’expliquer ça. Tu me rejoins ? Je suis en bas, en voiture. »
Elle ouvrit les rideaux qu’elle avait laissés fermés depuis déjà une semaine, puis jeta un œil à travers la baie vitrée. Son regard s’arrêta un instant sur la plage en contrebas, qui s’étendait sur des kilomètres et faisait face à l’océan pacifique. Elle s’y perdit, resta confuse devant ces milliers de pixels cristallins formant une réalité. Cette même réalité qu’elle n’affrontait qu’à de rares occasions, cette même réalité qu’elle niait lorsqu’elle se plongeait des mois durant dans l’écriture de ses textes ou, plus récemment, dans la contemplation béate des gloires éphémères de la télévision.
Elle se frotta les yeux ; les rais agressifs de lumière avaient fini par venir à bout de ces derniers. Allez, réveille-toi Alicia ! Elle s’apprêta un minimum et rejoignit Stéphane dans la voiture.
Le chauffeur de son manager avait garé son véhicule, un imposant 4x4 noir, juste devant la villa d’Alicia. Elle pénétra à l’intérieur, et se trouva soulagée de constater que les vitres avaient été teintées, aussi bien dedans qu’à l’extérieur. Elle y contempla son reflet. De larges cernes soulignaient la fatigue qui pesait sur elle ; ses yeux étaient injectés de sang ; elle avait apparemment gagné ces derniers mois quelques nouveaux cheveux blancs ; ses joues s’étaient creusées au même rythme que sa perte importante de poids. Pourquoi s’obstinait-elle à vouloir faire ce travail qui lui rongeait le corps ?
Elle découvrit Stéphane dans un état de décrépitude similaire, à ceci près que son organisme avait décidé d’emprunter le chemin inverse : son embonpoint, déjà bien consommé la dernière qu’elle l’avait vu, avait doublé de volume, et sa grande crinière noire s’était tant clairsemé qu’il s’était résolu à se faire la boule à zéro.
La voiture démarra en trombe. Elle dévala bientôt les collines caillouteuses.
« Alors, Alicia, ça roule ?
—Pas trop.
—Je sais. C’était une question rhétorique. », répondit-il avec un sourire malicieux. « Il y a déjà eu un article ce matin sur toi. J’ai négocié pour qu’il ne soit pas trop relayé. Mais je sais pas si je pourrai tenir longtemps comme ça.
—T’as une solution ?
—Alicia ! Une solution ? Si j’ai une solution pour quelqu’un qui ne va bientôt plus avoir d’argent ? Putain, mais ma pauvre, là, c’est comme si tu étais morte !
—Alors pourquoi tu m’as convoquée ?
—Pour te convaincre. J’ai appelé Art&Co aujourd’hui. La proposition qu’ils t’ont faite, franchement, elle est géniale. Ne passe pas à côté, Alicia ! 
—Et pourquoi on ne s’est pas vus chez moi, au juste ? On aurait très bien pu avoir cette conversation chez moi.
—Tu me connais, Alicia. On est en route pour le siège social d’Art&Co. »
Elle s’apprêtait à lui passer un savon lorsque son téléphone vibra dans la poche. Elle s’en saisit, l’ouvrit. Une notification en provenance d’un journal composé de paparazzis lui indiqua :
 
MARIA DURAND A ÉTÉ APERÇUE SUR LA PLAGE DE HUICHACO. BIENTÔT, EN EXCLUSIVITÉ, DES PHOTOS. N’HÉSITEZ PAS A NOUS PARTAGER VOS INFOS EXCLUSIVES.
 
Habituellement, son smartphone ne lui livrait aucune information à propos de la directrice d’Art&Co, mais il semblait que ses recherches récentes sur internet avaient incité son compte Google à activer une alerte pour toutes les informations concernant Maria Durand. La surveillance généralisée avait parfois du bon.
Elle offrit à Stéphane son plus beau sourire et lui dit.
« On va plutôt aller faire un tour à la plage.
—Non, non, Alicia, ce n’est pas négociable.
—Regarde mon téléphone, et tu trouveras mon idée un peu plus « négociable ». ».
Stéphane soupira d’exaspération, et tapa sur un écran tactile incrusté dans le siège avant lui faisant face l’adresse de la plage de Huichaco. Les freins crissèrent ; la voiture venait tout juste de changer de direction.
 
Ils se garèrent dans un parking surplombant l’océan pacifique et réservé aux visiteurs détenteurs d’un compte en banque suffisamment rempli. Alicia retira précipitamment sa ceinture et se jeta à l’extérieur, bientôt suivie par Stéphane dont les traits dissimulaient avec peine son agacement.
De là où ils étaient, ils pouvaient distinguer la foule massive, bruyante, et cependant unie par la couleur verte des vêtements qui la composaient. Elle s’était rassemblée devant la tente de Maria Durand, et formait maintenant une ligne qui s’étalait sur des dizaines de mètre. Régulièrement, des gorilles costumés évacuaient les admirateurs les plus récalcitrants ; un tel dépassait une personne qui se trouvait devant lui ; un autre était trop agité au goût de la directrice d’Art&Co.
Tandis qu’Alicia dévalait les marches d’escalier donnant sur la plage, Stéphane, qui marchait un peu plus lentement, l’interpella.
« Oh, Alicia ! Il va te falloir toute la journée pour lui parler ! Laisse tomber, on ira demain à Art&Co.
—Et qui te dit que demain elle sera à Art&Co ? Puisqu’elle est là, on tente le coup !
—Non, tu n’as pas compris Alicia. », répondit-il, essoufflé de l’avoir rattrapée. « Si jamais elle t’accorde un entretien aujourd’hui, il ne durera que quelques minutes. Toi, il te faut au minimum une demi-heure pour discuter de ton cas. C’est pas les bonnes conditions pour aller lui parler. »
Elle allait arriver jusqu’au premier des mille parasols plantés dans le sable lorsque les paroles de Stéphane atteignirent ses oreilles et l’incitèrent à stopper net sa course effrénée. Elle réfléchit aux peu d’options qui lui étaient offertes, et après seulement quelques minutes, exigea à Stéphane qu’il lui apportât un mégaphone. Son agent fit l’aller-retour en pestant contre sa cliente qui le sommait de se presser. Lorsqu’elle eut enfin l’objet entre les mains, elle se saisit du canif qu’elle portait toujours sur elle, le posa sur sa gorge, puis clama
« Maria Durand ! Je suis Alicia Leroux, et vous m’avez volé mon œuvre. Cette œuvre qui vient de mes tripes, qui est née d’années de réflexion. Vous venez de m’ôter tout désir de continuer à écrire ! Vous vous imaginez ? L’écriture, c’est ma vie, madame Durand ! Mi puta vida !
« Si vous n’acceptez pas tout de suite de me voir, je me suicide ! Là, en direct ! Et je sais à quel point ça vous ferait de la putain de mauvaise pub, n’est-ce pas ? »
La foule, jusqu’alors bien uniforme, se fit tout à coup grouillante, disséminée, pour finalement se séparer dans des hurlements macabres.
Alicia vit les gorilles de Maria Durand s’approcher d’un pas lent vers elle.
 
Maria Durand lui avait donné rendez-vous dans une heure dans son atelier créatif. La tête d’Art&Co avait décidé d’accompagner le message d’invitation très formel d’une mention supplémentaire : « Je vous admire, mademoiselle Leroux. ». L’écrivaine l’avait lue juste avant de remonter dans la voiture de Stéphane, et, malgré l’insistance de ce dernier pour entamer une discussion sur le comportement de sa cliente qu’il estimait insensé, elle était restée muette tout le long du trajet.
Si Alicia éprouvait du respect pour la verve de Maria Durand, elle serait incapable pour autant de lui vouer un culte. Ce qui lui plaisait, ce qui animait ses tripes, ce qui la maintenait réveillées des nuits entières, c’était la subversion, c’était l’érotisme, c’étaient les auteurs qui osaient déconstruire le réel pour en dévoiler sa mécanique. Maria Durand n’exerçait pas son talent à cette noble tâche, elle en faisait usage pour croquer des portraits acidulés de celles et ceux qui faisaient l’actualité. Au détriment de l’art.
Non qu’Alicia eût quelque chose à redire de cette pratique. Nombre de portraitistes figuraient parmi ses plus grandes influences. Elle reprochait à l’éditrice de mettre sa verve au service du vide dégueulé par tous les médias dominants ; elle lui reprochait de plonger sa plume dans une encre aux effluves déjà chargées de naphtaline.
Elle demanda au chauffeur de retirer le film teinté de la vitre à ses côtés. Stéphane s’en insurgea et, face au regard foudroyant que lui lança Alicia, décida de ne pas s’impliquer davantage dans cette lutte vaine.
Ah, Huichaco ! Comme elle l’aimait cette ville ! Comme elle aimait les contempler ces maisons colorées d’architecture variée – au point de tutoyer parfois le mauvais goût –, comme elle aimait sentir les odeurs des empanadas camarones queso que concoctaient des indigènes au visage buriné et qui à toute heure de la journée gardaient le sourire, comme elle les aimait ces chiens sauvages courant derrière les taxis collectifs aux tôles rongés par la rouille ! Huichaco, elle y était née et elle ne l’avait plus jamais quittée. Elle avait longtemps songé à la quitter, à s’installer à Paris pour y faire une carrière qui aurait vraisemblablement décollé plus rapidement. Mais, après chacun de ses voyages, qu’il fût ou non de longue durée, elle était restée sur la terrasse de sa villa à n’y rien faire d’autre que de scruter les innombrables détails de la ville bohème.
Le 4x4 descendit en trombe une colline et atteignit le quartier des affaires où des architectes fanatiques du Corbusier avaient bâti de grands édifices destinés aux femmes et aux hommes qui étaient venus s’installer ici lors de la Crise Blanche. Des débris de l’ancien monde gisaient encore sur les vastes terrains de terre battue qui faisaient face aux HLM lugubres ; ici, on trouvait un masque indigène, là des grilles graisseuses ayant servi à des barbecues.
Alicia demanda au chauffeur de teinter à nouveau sa vitre.
 
L’atelier se trouvait exactement à la frontière entre cet univers factice et les couleurs chatoyantes de la vieille ville, en contrebas d’une rue à l’abri du regard des chalands. Les gorilles en franchirent le seuil et indiquèrent d’un borborygme à Alicia et Stéphane qu’ils étaient aimablement invités à rentrer eux aussi.
Ils traversèrent un couloir étroit aux murs ferrailleux et atteignirent le cœur de l’édifice. Quelques primates se baladaient sur des barres métalliques accrochées au plafond ; d’autres tapaient frénétiquement sur des machines à écrire formant des rangées de part et d’autre du gigantesque entrepôt. Au milieu, trônait Maria Durand, qui lisait un livre papier – le luxe ! – sur un transat.
Elle leva les yeux sur Alicia et Stéphane qui avançaient d’un pas lent vers elle et esquissa un sourire. Avec grâce, elle se leva et fit glisser ses pieds jusque ses invités.
« Ne craignez rien, mes amis. Je ne vais pas vous manger. », siffla-t-elle.
« Vous nous devez des explications. », commença Alicia.
« Oh mais oui, certainement. J’entends bien votre besoin d’en savoir plus sur la situation. Permettez-moi cependant de vous présenter un tableau de mon cru. Il illustrera mieux que des mots mon propos. »
Sans attendre de réponse de la part de ses interlocuteurs, Maria claqua des doigts. Quelques minutes plus tard, un gorille posa un chevalet couvert d’une toile de soie, et le dévoila.
Des traits précis et minutieux y figuraient une montagne parcourue de chemins tortueux. Sur la terre plate, El Plan, des villas gigantesques dont les fenêtres en forme d’yeux regardaient le sol ; sur les hauteurs, des dizaines de maisons de tôle observaient tristement des nuages gris qui dissimulaient un ciel teinté çà et là de bleu. On pouvait distinguer dans les bus qui dévalaient les collines le visage buriné, exténué de femmes et d’hommes vêtus de blouse azur estampillée de slogans, de logos, de catchphrases.
Ces dessins lui rappelaient quelque chose. Elle extirpa de sa poche son téléphone et, discrètement, chercha sur internet les logos d’Art&Co. Maria Durand avait extrait de son tableau une dizaine de dessins qui constituaient désormais les images de promotion de son entreprise. Isolés, il lui semblait pourtant qu’ils perdaient tout leur sens.
Rares furent les occasions pour Alicia de contempler une œuvre si complexe, fourmillant de tant de détails. Si la situation eût été différente, elle se serait enquise des techniques qui avaient permis sa réalisation, de l’interprétation que l’auteur faisait de sa toile. Le sourire carnassier de Maria acheva de l’en dissuader.
« Savez-vous combien de temps j’ai mis à peindre ce tableau ? Non, vous ne pouvez pas imaginer. Dix ans. Je me suis réfugiée dans ce hangar des années, et je vivais seulement de l’argent que m’avaient cédé mes parents.
—Vous allez me tirer une larme, madame Durand. », lâcha Alicia.
« On m’avait dit que vous étiez pleine d’esprit. On ne m’a donc pas menti ! Oh, comme je vous plains, Alicia ! Toutes ces années que vous avez gâché pour un hypothétique roman ! Vous ne désirez donc pas être lue ? Vous ne voulez pas que le monde connaisse votre grand esprit ?
—Je ne cherche pas la gloire. Je ne cherche pas la reconnaissance. Je cherche juste à donner à mes lecteurs la vision exacte que j’ai de la vie.
—Quel noble objectif ! Je serais bien incapable d’en faire de même. Mais mettons-nous d’accord sur une chose, voulez-vous ? Notre alphabet ne compte que vingt-quatre lettres, et notre vocabulaire, que j’estime riche, ne vous inquiétez pas, n’est pas infini. Après que j’ai achevé mon tableau dont personne ne voulait, j’ai plongé dans une profonde dépression.
—Là, vous allez réellement me faire chialer.
—Mais faîtes, faîtes ! Mon job, ce n’est pas de vous faire ressentir des sentiments ?
—Non, votre job consiste apparemment à dérober les œuvres des autres. »
Maria éclata de rire.
« Non. Ça, ça s’appelle faire sa bibliographie. S’inspirer des mots et des idées des autres n’a rien de mauvais. Au contraire, ça permet de faire honneur aux œuvres qu’on emprunte.
—C’est du vol, madame Durand ! Du putain de vol !
—Non, Alicia. Et je vais vous le prouver. »
D’un geste de la main, Maria ordonna au gorille posté non loin d’elle de lui remettre une tablette tactile.
 
Après quelques manœuvres, l’écran se couvrit de pixels blancs grouillants traversés de corps humains ; puis le nuage numérique se dissipa et laissa place à une salle de réunion présidée par Costard Cravate.
Des femmes et des hommes, vêtus uniformément de blanc et de noir, s’affairaient en silence autour d’une table ronde de bois, luisante, et grattaient sur des post-it quelques mots qu’ils faisaient passer à Costard Cravate dont le visage circonspect ne laissait flotter aucun doute quant au peu d’intérêt qu’il portait au travail de ses collaborateurs. Pourtant, il leur accordait un crédit suffisant pour ordonner aux gorilles installés devant des machines à écrire les phrases qui lui était suggéré.
Face à eux, un écran imposant, incrusté dans le mur, diffusait des textes en mouvement, corrigés à une vitesse inhumaine. Maria zooma sur l’un des paragraphes en construction.
 
« Depuis longtemps déjà il avait abandonné. Volatilisée son ambition de construire un grand théâtre où se mettraient en spectacle des comiques, des bouffons. Disparu le désir de trouver au sein d’une société qu’il ne comprenait pas et qui le rejetait un rôle social de grande envergure. L’instantanéité primait sur la longévité, et bâtir une œuvre patiemment était signe de paresse. Lui qui s’était toujours démarqué par la longue maturation de ses idées ne suivait plus le rythme échevelé qu’imposait la société. »
 
Déjà, mec, tu peux enlever la dernière partie. Tu sais, toutes ces conneries sur l’instantanéité, la longévité, tout ça. Voilà, voilà. L’abandon, le volatilisée, disparu, tu laisses tomber, on fait du divertissement, dude ! Tu vois que tu peux le faire ! C’est bon, maintenant, on est bien.
 
« Son ambition de construire un grand théâtre où se mettraient en spectacle des comiques,… »
 
Te bile pas, mec, on finira la phrase plus tard ! Quel génie cette Alicia Durand !
 
Alicia fulminait. Ce tas de fumier venait de lui dérober son œuvre et de lui en retirer toutes ses aspérités. Ils avaient recraché un produit lisse, divertissant, sans profondeur, et ne s’étaient aucunement souciés d’au moins faire honneur à son texte. Quitte à le lui voler, au moins auraient-ils pu s’en servir pour en extraire une autre histoire, pour en dérouler d’autres thématiques.
Elle s’apprêtait à asséner une claque à Maria Durand lorsque Stéphane lui attrapa le bras et planta dans ses yeux un regard résolu. Il avait abandonné. Pour lui, l’issue de la bataille n’irait pas en leur faveur. Bien au contraire. Il prit congé des deux femmes, et alla fumer une cigarette à l’extérieur
La directrice d’Art&Co n’émit aucun son, mais le sourire radieux qu’elle avait plaqué sur le visage exprimait l’état d’allégresse dans lequel elle se trouvait. Après quelques minutes de silence, Maria appuya sur l’icône « Caméra 2 » sur sa tablette.
Simon Bonnefoy, le héros de The XXL Love, assis sur une chaise de bureau rongé par des années d’utilisation, tapait frénétiquement sur le clavier d’un ordinateur dont l’écran diffusait les paragraphes. Les mêmes paragraphes qu’ils avaient vu lors de la réunion de Costard Cravate & Co.
« Voici une nouvelle expérience télévisuelle. », dit Maria Durand, toujours ravie. « Nous filmons en direct la naissance d’une œuvre ! D’une grande œuvre ! Regardez tous les spectateurs connectés à cette vidéo. Un million, Alicia. Alicia, un million de spectateurs est en train de regarder se former de la littérature, de la vraie !
—Non. Ce n’est pas de la vraie littérature.
—Bien sûr que si. Nous piochons dans les textes d’auteurs confirmés pour faire un collage post moderne de la littérature ! Nous avons simplement vocation à faire de l’hyper modernité, rien que ça. »
De l’hyper modernité… Ces mots, Alicia les avait entendus des milliers de fois. Il s’agissait de termes en vogue qualifiant les œuvres qui connaissaient les plus grands succès de son époque ; lorsqu’elle les avait vus utilisés dans l’une des critiques consacrées à Copie Carbone, elle avait failli appeler le journaleux en cause et l’engueuler comme un malpropre. Stéphane l’en avait empêchée au dernier moment, arguant qu’au contraire elle connaîtrait bientôt le succès qu’elle avait si longtemps escompté.
Que ses idées eussent atteint les oreilles du grand public impliquait que la foule invisible de ses admirateurs comptait parmi elle des lecteurs sans recul. Des lecteurs incapables de saisir son propos, incapables de détecter l’ironie des situations qu’elle décrivait. Dès lors que cette pensée s’insinuait dans son esprit, des vertiges s’emparaient d’elle et l’empêchaient d’écrire le moindre mot sur sa machine à écrire. Lorsque ces crises d’angoisse s’échappaient de son corps, et qu’Alicia revenait sur ces femmes et hommes qui n’avaient pas su voir le message qu’elle souhaitait faire passer, elle songeait à cette partie de son lectorat, aussi infime fût-elle, qui la comprenait, et elle retrouvait un peu d’apaisement.
Bien que ses attentions se fussent focalisés sur des auteurs plus prolifiques qu’elle, Stéphane s’était révélé au fil de ses années de perdition un soutien fort, essentiel, un soutien sans lequel elle se serait certainement logé une balle dans le crâne. Toutes ces heures passées sans mots, sans phrases, sans idées, toutes ces heures passées face à une feuille blanche reflétant la mort de son talent, toutes ces heures, elle n’aurait pu les supporter sans son fidèle agent qui s’était rendu disponible dès lors qu’elle le lui exigeait.
La situation que lui faisait vivre Maria Durand se révélait inédite. Jamais personne, mise à part elle-même, ne lui avait dressé d’obstacle. Aujourd’hui, elle se sentait complètement démunie ; sans arme, elle devait vaincre un géant aux muscles noueux.
Stéphane revint de sa pause clope et demanda à Alicia de parler seul avec elle. Ils prirent congé un instant de Maria Durand qui accepta avec un grand sourire, ajoutant qu’elle avait tout son temps.
Après quelques minutes de marche, ils se retrouvèrent dehors, face à l’entrepôt de Maria Durand, dans le coin fumeur qui consistait en un cendrier et un toit de plexiglas strié de bandes bleues et rouge. Des rais de lumière s’y frayaient et dessinaient sur la chemise blanche d’Alicia des hachures noires.
Stéphane alluma une nouvelle cigarette.
« Alicia… Ils t’ont tout pris.
—Comment ça ?
—Tout. Tous tes textes, ils les ont rachetés. Tu n’as plus rien. Tout appartient à Maria Durand désormais.
—Putain…
—Tu devrais accepter la proposition de Costard Cravate. C’est le seul moyen de t’en sortir, à ce niveau-là.
—Mais t’es en train de me demander de payer mon cul, là, Steph ! »
Il lâcha un soupir.
« On a pas le choix. Tu as l’argent pour la payer ou pas ?
—Non.
—Tu comptes le trouver comment alors ? Tu vas te trouver un taff ? Mais personne ne va te prendre ! Même dans les fast-food, ils te demandent des diplômes, maintenant… Tu es écrivaine, ne n’oublie pas, et ce job, Dieu merci !, n’a pas encore été affecté par la politique d’uniformisation du gouvernement ! On peut encore faire preuve d’originalité, même après des années de répression. »
Il marquait un point, ce qu’Alicia ne chercha pas à noter. Elle se contenta de lui demander une cigarette, ce qui dessina sur le visage Stéphane une moue d’étonnement ; le regard noir que lui lança la jeune femme l’incita à n’émettre aucun avis, et à lui donner rapidement une clope.
« Bon. C’est d’accord. On va aller le signer ce foutu contrat. »
Il s’apprêtait à lui tapoter lorsqu’il reçut un coup vif dans les côtes. Ils se mirent en marche, lentement, vers l’entrepôt où Maria, debout, les attendait avec une liasse de papiers noircis d’écriture.
Malgré le quart d’heure d’attente que lui avaient fait subir ses hôtes, son sourire ne s’était toujours pas estompé.
 
Alicia tapait frénétiquement sur les touches de sa machine à écrire. Si le contrat qu’elle avait passé avec Maria Durand ne lui avait pas apporté de nouvelles perspectives innovantes quant à sa manière de raconter une histoire, Art&Co lui avait passé commande d’un texte qui l’inspirait fortement. Sans réfléchir, elle s’était jetée sur cette opportunité, et avait retrouvé cette inspiration dont l’absence l’avait tant fait souffrir.
Le stage avait consisté à remplacer pendant quelques mois un des gorilles chargés d’écrire le roman de Simon Bonnefoy, et bien qu’elle n’eût pu à aucun moment soumettre une de ses idées, elle avait étonnamment pris du plaisir à s’emparer d’œuvres déjà existantes pour en former une nouvelle. Son abnégation dans le travail avait plu aux hauts pontes d’Art&Co.
Ceux-ci lui avaient donné carte blanche et accordé un an de salaire pour qu’elle écrivît ce qu’elle désirait. L’obéissance dont elle avait fait preuve les avait même incités à former la promesse de ne pas modifier son manuscrit. Après des mois et des mois à obéir à des prérogatives d’Art&Co, elle avait considéré avec bienveillance et sans défiance cette brèche et s’était lancée dedans.
La date limite approchait. Il ne lui restait plus que quelques heures. Et pourtant, avec un immense soulagement, elle mit un point final à son texte, et se félicita d’avoir pu respecter les délais que lui imposait l’entreprise qui l’embauchait.
Des années qu’elle n’avait pu faire ça.
Elle annonça la bonne nouvelle par SMS à Maria qui se chargea de faire passer l’information sur les réseaux sociaux.
 
ALICIA LEROUX VA PUBLIER LA SUITE DE COPIE CONFORME. ELLE S’INTITULERA COPIE CONFORME 2.
 

FIN

1
1
11
26

Vous aimez lire Corentin ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0