CTC

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Abby fit quelques pas autour du Hummer pour se dégourdir les jambes. Ils avaient roulé beaucoup trop longtemps, elle était fatiguée et avait mal partout. Elle pensait encore à ce qu'elle avait vécu la veille. Craig ouvrit le coffre puis farfouilla à l'intérieur. Elle regarda les alentours. C'était très banal. Très vide.

Triste et sinistre.

Elle avait du mal à croire que ce complexe pouvait être un centre de recherche de haute technologie en génie génétique.

Il faisait nuit depuis longtemps et il recommençait à neiger très fort. Elle ne voyait pas bien les lieux. Elle s'approcha lentement du bâtiment et vit apparaître une vague inscription, faite de grandes lettres noires peintes à même le béton. Elle lut :

CTC

Cracking The Code.

Abby essaya de repenser à Komarov, à celui qui lui avait expliqué la signification de ces lettres, mais elle ne se souvenait que de son cadavre.

Et du mal qu'il lui avait fait.

Elle frissonna. Elle jeta un regard aux alentours perdus dans la neige et vit qu'il y avait un certain nombre de voitures. Elle s'approcha du véhicule le plus proche. Et crut voir une silhouette à l'intérieur. Abby fut stupéfaite de voir qu'il y avait effectivement quelqu'un dans l'habitacle. Mais la porte du conducteur avait quelque chose d'étrange. Abby mit quelques instants à comprendre qu'elle était perforée par de multiples impacts de balles. Et que le conducteur était mort, le torse défoncé, les tripes à l'air, baignant dans son propre sang.

Elle eut un haut-le-cœur.

Craig arriva à sa hauteur.

— Impacts de très gros calibre, fit-il froidement. Les Fils de Dieu. Ce sont de vraies enflures. Faut-il être taré pour s'en prendre ainsi aux gens ? Ils ont probablement dû tuer tout le monde.

Il avisa Abby du regard. Il devait dire quelque chose pour tenter de la rassurer.

— Heureusement, reprit-il, ils ont l'air d'être déjà repartis. On sera en sécurité. Mais hélas, les résultats des recherches du labo se sont probablement évanouis, eux aussi.

Abby n'en revenait pas. Tout lui semblait si malsain et si insensé à la fois. La tête lui tournait et son esprit s'embrumait. Le vent redoublait de violence et la neige tourbillonnait furieusement. Abby avait l'impression que tout tournait. Elle commençait à chanceler lorsque Craig la retint. Elle accepta son aide et se blottit dans ses bras.

— Vous tenez le coup ? demanda-t-il en la serrant fort.

— Oui... C'est juste que... ça commence à faire beaucoup. Vous comprenez. Ces expériences. Les créatures. Ces morts. Ce meurtre. Je ne m'y attendais tellement pas...

— Je comprends. Mais vous devez être forte. Il y aura d'autres morts, à l'intérieur. Probablement beaucoup, beaucoup d'autres. Vous pourrez l'encaisser ?

— J'essaierai. Je crois, oui.

— Très bien. Allons-y.

Et puis il la lâcha. Elle se sentit soudain très seule. Elle le vit récupérer le grand sac noir plein d'armes qu'il avait posé à terre. Elle suivit Craig en se demandant si elle serait à la hauteur, lorsqu'ils arrivèrent devant l'entrée principale du bâtiment.

— On y est, fit Craig.

La porte à double battant avait été défoncée. Abby n'aurait su dire par quoi, mais ça avait dû être très violent. Craig poussa du pied la porte entrouverte dans laquelle s'engouffraient des masses d'air froid et de neige tourbillonnante.

A peine furent-ils entrés que les néons s'allumèrent.

 Abby tenta vainement de refermer la porte derrière elle. Ils pénétrèrent dans un long couloir. Sur leur droite, il y avait un kiosque vitré. Ce devait être l'accueil. Mais il n'y avait personne. Les murs étaient criblés de balles et le sol était maculé de sang. Des empreintes de pas rouges couraient dans tous les sens. Il y avait une trace de main dégoulinante sur un mur. Abby redoutait le moment où elle verrait un autre cadavre. Elle se surprit à prier égoïstement pour qu'il ne soit pas en trop mauvais état. Elle n'était pas sûre de pouvoir supporter encore la vision de viscères humains.

Craig marchait d'un pas assuré vers le fond du couloir. L'ambiance était pesante. A progresser ainsi dans ce laboratoire mis à sac aux murs recouverts de sang, Abby avait l'étrange impression de pénétrer un sanctuaire. Du genre abandonné depuis des années.

Sauf que le carnage venait à peine d'avoir lieu.

Elle essaya de se changer les idées.

— Vous êtes déjà venu, non ? J'imagine vous connaissez bien les lieux ? demanda-t-elle.

— Assez peu, en fait. Je n'en ai qu'un vague souvenir, je vous rappelle que je ne suis venu ici qu'une fois. Et puis, il semble y avoir eu des travaux.

Ils s'arrêtèrent devant une grande double porte portant l'inscription « MATCHING ».

— Qu'est-ce que c'est ? demanda Abby.

— Une salle de travail informatique. Ils y effectuaient sûrement du travail de comparaison génétique. Entrons.

Craig ouvrit doucement la porte, et ce qu'ils découvrirent fut tellement insoutenable qu'Abby dut s'adosser au mur pour se tenir droite. Il y avait des cadavres absolument partout, empilés à même le sol. Certains avaient été touchés avec une telle violence que les corps étaient traversés de part en part. Il y avait des crânes défoncés, des morceaux de chair broyée. Et des tonnes de sang. Le tout mélangé à un fracas de matériel informatique, de tôles défoncées et d'écrans pulvérisés. Craig lui-même semblait malmené. Il prit Abby par le bras et la sortit précautionneusement de là. Il attendit patiemment qu'elle reprenne son souffle.

— Ca ira ? souffla-t-il, doucement.

Abby fit oui de la tête, mais elle ne put prononcer le moindre mot.

Craig continua jusqu'au fond du couloir, puis il passa une porte à double battant. Il lui fit signe de venir. Ils étaient dans une grande cage d'escalier qui descendait vers le sous-sol. Un panneau vers le bas de l'escalier indiquait « HG_II – CALCULATION ». Vers la droite, un panneau annonçait « BIO_ENGINEERING ». La porte d'en face était, elle, marquée de l'inscription « SPECIES ».

— C'est par là, fit Craig en indiquant le bas de l'escalier. Suivez-moi.

Abby ne faisait même plus attention à toutes les traces de sang dont était maculé l'endroit. Ils arrivèrent en bas de l'escalier. Les néons s'allumèrent. Ils pénétrèrent un grand couloir vitré, long d'une quarantaine de mètres. Il y avait du sang partout et les vitrages étaient presque tous fêlés.

D'un côté du couloir, il semblait y avoir des armoires métallisées plongées dans le noir, seulement éclairées par quelques voyants clignotants de manière erratique dans l'obscurité. De l'autre côté, il y avait ce qui semblait être des boxes équipés de PC. Abby vit Craig s'aventurer dans la salle aux armoires. Les néons grésillèrent à son entrée. Abby, elle, préféra s'intéresser aux boxes. Elle passa la tête par la grande porte. La lumière s'alluma en clignotant, révélant une salle aux dimensions impressionnantes. Il devait bien y avoir une trentaine de boxes.

Abby fit quelques pas dans la première allée. Un homme était mort, étalé sur son bureau. Au fond du petit couloir séparant les deux premières rangées de boxes, elle vit un second cadavre. Le pauvre homme était étalé par terre, baignant dans son sang, figé dans une étrange posture. Abby lui trouva un air attentiste et résigné. Elle fit quelques pas pour inspecter les bureaux. Les PC semblaient intacts. Mais à y regarder de plus près, elle vit que certaines machines avaient été, au moins partiellement, démontées. Elle fit demi-tour et retourna dans le couloir principal. Elle observa la grande baie vitrée un bref instant, regardant Craig inspecter les locaux. Elle le rejoignit en franchissant une porte marquée de l'inscription :

HG_II_Alpha

— « HG_II» ? Qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire ? demanda Abby.

Human Genome 2, je suppose. Komarov adorait ce nom.

Human Genome ? Le supercalculateur ? Mais je croyais que les calculs étaient délégués à Moscou ?

— C'est ce que je croyais aussi, fit Craig d'un air circonspect. Mais apparemment non. Komarov devait avoir besoin de plus de ressources CPU. J'imagine que ça explique le budget démentiel qu'il m'avait demandé. Ce qui veut dire que Komarov faisait ici des choses d'une ampleur proprement insoupçonnée. Je n'ose imaginer la puissance de calcul disponible avec l'association de deux Human Genome.

— Mais il calculait quoi, au juste ?

— Difficile à dire. Mais j'ai mon idée.

Abby parcourut la salle du regard. Il y avait de grandes armoires métalliques percées d'aérations. Abby reconnut clairement le « style » supercalculateur. Il y avait aussi quelques autres postes informatiques plus classiques, arrangés sur quelques bureaux. La plupart d'entre eux étaient totalement défoncés. Mais il y avait quelque chose d'étrange. Abby remarqua que, là aussi, certains postes n'étaient pas violentés, mais tout simplement démontés. Elle s'approcha d'un bureau où gisait un PC dont l'unité centrale avait été ouverte, les vis négligemment jetées au sol.

— Nathan, regardez.

— Quoi ? fit-il en se retournant.

— Les PC. Ils ont été démontés.

— Bien sûr. Les Sini Bojé ne sont pas stupides. Ils ont récupéré les données des disques durs importants. Et ils ont bousillé le reste.

— Je vois.

— Ce laboratoire ne leur était plus d'aucune utilité, puisque leur machination a été découverte... et puisque nous avons survécu. Mais ils n'allaient tout de même pas nous laisser les données. Abby, les disques durs qu'ils ont emportés contiennent plusieurs années de travail. Il s'agit de milliards de dollars de recherches.

— Et ces énormes machines ? On dirait des unités de calcul, comme Human Genome, non ?

— Oui. C'est bien ce que je pensais, fit Craig. Ce sont des séquenceurs Yoshimitsu. Du matériel japonais très haut de gamme.

— Des séquenceurs ? Qu'est-ce donc?

— Des supercalculateurs multicores massivement parallèles. Ils sont tout particulièrement optimisés pour la comparaison.

— Et alors ?

— Eh bien, je suis presque sûr de savoir sur quoi Komarov travaillait. Mais difficile d'en être sûr, aucun poste informatique n'est en état. Ces salopards ont tout détruit. On trouvera peut-être autre chose...

— Que faisait Komarov ici ?

Craig fouilla la salle de fond en comble, remua les piles de dossiers qui avaient déjà été éparpillés, retournant frénétiquement chaque feuille de papier, lisant et relisant les rares et incompréhensibles post-it traînant çà et là.

— Vous ne trouverez rien, fit Abby, presque énervée par tout son remue-ménage. Ils ont sûrement dû envoyer des professionnels. Ils n'ont rien dû laisser.

— Je sais, fit Craig. On peut être à peu près sûr qu'ils n'ont rien oublié. Et c'est aussi pour ça que l'on peut espérer qu'ils ne reviendront pas. Venez. Remontons au rez-de-chaussée.

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