Fable

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Le réveil se mit à vibrer comme un diable et toute la table de nuit se mit en branle. Abby se réveilla en sursaut.

06:30.

Sale nuit, pensa-t-elle. Elle n'avait cessé de ressasser cette histoire de dopage et ne s'était endormie qu'il y a une heure ou deux. Elle n'y comprenait plus rien. Mais heureusement, ou malheureusement, elle devait voir Craig aujourd'hui. Peut-être allait-il pouvoir l'éclairer ? Mais elle ne pouvait en aucun cas révéler qu'elle avait eu connaissance d'un tel document. Ses sources étaient peu fiables et sûrement très limites du point de vue légal.

Fichue histoire, se dit-elle.

Perdue dans les vapeurs brûlantes de sa douche, Abby fit craquer sa nuque avec délice, se demandant quelle allait être son attitude avec Craig aujourd'hui. Elle pourrait sûrement parler de créationnisme. Toute cette histoire l'intriguait, Craig était sûrement calé sur la question, et ce faisant elle ne dévoilerait rien de particulier. Oui. C'était un bon sujet. Mais elle ne serait pas plus avancée concernant cette histoire de dopage qui la travaillait tant. Et puis, il y avait ces deux cadavres à la morgue.

Comment démêler cette histoire ?

Elle secoua la tête, se disant qu'elle devait au minimum obtenir des renseignements sur le laboratoire de Daryznetzov. Mais Craig allait-il seulement lui répondre ?

Abby finit de se rincer les cheveux, excédée.

Fraîchement sortie de la douche, encore enroulée dans sa serviette, Abby consulta ses SMS. Elle jura en tombant sur un message de Dimitri :

ALRS PRETE PR CE RDV AC L'HOMME BIONIK ?

 Elle ne trouva pas ça drôle. En fait, après une aussi mauvaise nuit de sommeil, Abby décida que c'était une journée pourrie et qu'elle allait être exécrable. Et que même Craig en prendrait pour son grade. Enfin, après réflexion, elle se dit qu'elle ne pousserait peut-être pas jusque-là.

Elle salua son voisin en refermant la porte de son appartement. C'était un vieil homme sympathique qui sortait promener son vieux labrador. Croisant la brave et bonne bête qui commença à jouer avec elle dans l'escalier, Abby sentit un inextinguible sourire se dessiner sur son visage et elle se dit que, finalement, cette journée n'était peut-être pas si pourrie qu'elle en avait l'air.

Le trajet en métro fut épouvantable tant il y avait de monde. Abby avait rendez-vous avec Craig à son bureau à huit heures précises.

Et elle allait être en retard.

Soucieuse d'être à l'heure, elle se mit à courir, non sans bousculer de grands Slaves de deux mètres de haut qui se demandaient qui pouvait bien être cette petite brune malpolie. Elle entendait les gens râler dans le sillage de sa course effrénée, mais elle savait qu'elle ne devait en aucun cas se retourner. Elle finit par arriver au bureau de Craig, pile à l'heure, mais dut encore supporter l'éternelle mauvaise humeur de sa secrétaire qui la fit patienter dix bonnes minutes avant de la laisser entrer, médisant sur ses vêtements soi-disant peu appropriés. Abby avait la très nette impression que cette petite secrétaire acariâtre lui en voulait personnellement.

L'attente, pleine de remontrances et de regards réprobateurs, fut insoutenable.

Fort heureusement, Craig était d'une tout autre humeur. Sympathique, il permit à Abby de déstresser. Et comme elle ne savait pas trop comment aborder les sujets importants, elle le laissa faire la conversation. Son discours était intéressant, presque charmeur. Il lui fallut un certain temps avant de se rendre compte qu'il était parvenu, par des moyens plus ou moins détournés, à l'inviter à dîner. Et maintenant qu'elle avait accepté, elle se dit que Craig ne pouvait plus rien lui refuser. C'était mécanique : puisqu'elle voulait bien l'accompagner à dîner, il se devait de lui répondre. Même si ses questions portaient sur un sujet qui fâche.

Elle décida donc de se lancer :

— Monsieur Craig, je voudrais vraiment que l'on parle du laboratoire de Daryznetzov, fit-elle en observant sa réaction.

Craig ne broncha pas. Il répondit sans temps mort de son inflexible sourire charmeur :

— Que voulez-vous savoir ?

— Tout.

— Ca s'annonce difficile. A moins que vous n'ayez quelques années à passer en ma compagnie ?

— Soyons sérieux.

— Mais je suis très sérieux. Si vous voulez tout savoir sur nos activités à Daryznetzov, cela va prendre du temps.

— Vous acceptez donc d'en parler ?

— Bien sûr. Pourquoi pas ?

— Il me semble que c'est un sujet un peu tabou.

— Tabou ? Non. Ecoutez, fit-il très sérieusement. Je crois que nous avons mal communiqué sur ce laboratoire.

— C'est le moins qu'on puisse dire : inauguration en pleins travaux, discours technique au point d'en être incompréhensible, visites inexistantes, sujets de recherche pour le moins nébuleux, j'en passe et des meilleures.

— J'en suis bien conscient et, croyez-moi, j'en suis désolé. Je me rends bien compte que ce laboratoire est devenu un lieu de mystère. Et pourtant, il ne s'y passe vraiment rien de spécial.

— Mais pourquoi tout ce mystère, justement ?

— Vous parlez de l'inauguration et de l'absence de visites ?

— Entre autres.

— C'est très simple ! Les invitations pour l'inauguration avaient été envoyées très en avance, et les travaux ont, eux, pris beaucoup de retard. Le rendez-vous était pris, et nous ne pouvions plus y couper. D'où cette visite dans une montagne de gravats.

— Mais pourquoi avoir interdit les visites ultérieures, dans ce cas ?

— Les visites ne sont pas interdites. Mais vous rendez-vous compte que Daryznetzov est un trou complètement paumé ? Voulez-vous vraiment venir le visiter ? Il n'y a pas d'aéroport, vous devrez faire plus de vingt-quatre heures de route aller-retour! Nous n'allons tout de même pas affréter un hélicoptère ! Et puis, nous sommes débordés, là-bas.

— Vous avez donc fermé les visites.

— Oui. C'est beaucoup plus simple pour tout le monde.

— Mais pourquoi vous être enterrés là-bas, puisque c'est aussi compliqué ? Avouez que c'est plutôt étrange !

— Je l'ai déjà expliqué maintes fois, fit Craig d'un air fatigué. C'est le gouvernement russe qui nous a demandé de nous tenir à l'écart de la population, pour d'évidentes raisons de sécurité liées aux risques de fuites d'organismes de synthèse et à nos travaux sur l'hydrogène. Et puis ça nous arrangeait, aussi : le prix du mètre carré est trois cents fois moins élevé à Daryznetzov qu'à Moscou et nous profitons d'un calme vibratoire total. C'est une aubaine pour un certain nombre d'expérimentations.

— Il n'y a donc aucun mystère caché à Daryznetzov.

— Aucun.

— Et les vingt-cinq mille thermocycleurs PCR ?

— Ah. Encore cette histoire.

— Comment ça, « encore » ?

— Mikhaïl Komarov m'a parlé de l'entrevue que vous avez eue avec lui. Il m'a dit que vous vous posiez des questions à ce sujet.

— Eh bien ? Vous confirmez ce chiffre effarant de vingt-cinq mille PCR ?

— Non. Je ne vous demanderai pas de citer vos sources, vous faites votre travail et c'est bien normal. Mais laissez-moi vous dire que sur ce point-là, vous vous êtes trompée.

— C'est aussi simple que ça ?

— Oui. Daryznetzov n'est pas à la biologie ce que la Zone 51 est à l'aéronautique. S'il vous plaît, soyons professionnels et arrêtons là toutes ces rumeurs.

Abby prit un instant de réflexion. La réponse de Craig laissait peu de place à une quelconque ouverture. Le sujet semblait donc bel et bien clos. Terriblement déçue, mais loin d'être résignée, elle se dit qu'elle devait trouver un nouvel angle d'attaque. En faisant basculer la discussion sur des sujets borderline, mais un peu plus anodins, Abby espérait parvenir à parler des sujets qui la taraudaient. Mais elle devait y aller finement.

Elle prit acte de la réponse de son interlocuteur, puis changea complètement de ton et d'attitude.

— Monsieur Craig, dit-elle très solennellement, que pensez-vous des sciences dites alternatives ?

— Je vous demande pardon ? fit-il en écarquillant les yeux, totalement déstabilisé.

— Mais si, vous savez bien : les théories en marge. Ce genre de choses.

— Eh bien ? marmonna Craig qui n'en revenait toujours pas.

— Qu'en pensez-vous ?

— C'est difficile à dire, fit-il en cherchant encore une raison au comportement de la jeune femme. Il faut bien différencier théories en marges et fumisterie. Auriez-vous un exemple précis à donner ?

— Eh bien, je ne sais pas... les OVNIS, par exemple ?

— Bien, fit-il en renonçant à comprendre le sens nouveau qui était donné à l'entrevue. Mathématiquement, il y a toutes les chances que nous ne soyons pas seuls dans l'Univers.

— Les extra-terrestres sont donc une réalité ?

— C'est plutôt une très forte probabilité. Mais cela n'est absolument pas synonyme de petits hommes verts ou de soucoupes volantes.

— Et pourquoi cela ?

— Vous imaginez bien qu'entre une possible vie cellulaire et une civilisation de haute technologie capable de nous repérer et de venir nous rendre visite, il y a un sacré saut qualitatif. Si l'on parle de probabilités, je dirai que la possibilité d'une vie extra-terrestre tend vers 1, tandis que celle de Roswell frôle le zéro.

— Je vois. Et le Yéti, ce genre de choses ? Les créatures extraordinaires comme le Loch Ness ?

— Mais... pourquoi me demandez-vous ça ?

— Comme ça. Pour connaître votre point de vue sur ces choses là. Et pour avoir un avis scientifique général sur ces sujets. C'est ce qui intéresse nos lecteurs, reprit-elle avec un sourire.

— Très bien. Concernant le Yéti, je ne crois pas du tout au Sasquatch américain. Mais, concernant l'homme des neiges tibétain ou du Moyen-Orient, je dis : pourquoi pas ?

— Vous pouvez développer ?

— Aux Etats-Unis, la possibilité d'une petite population d'une créature de type « grand singe » me paraît très compromise. On l'aurait trouvée depuis longtemps. Mais dans les contrées reculées de l'Himalaya, il est déjà beaucoup plus probable qu'il puisse exister un groupe d'êtres humains restés, disons, à « l'état de nature ». Il pourrait même s'agir de Néandertal.

— L'Homme de Néandertal ? s'étouffa Abby.

— Oui. C'est pure spéculation, mais rappelons qu'aujourd'hui encore, on ne sait pas trop ni pourquoi ni comment Néandertal a disparu. Et s'il a disparu comme on le pense il y a à peine vingt mille ans, géologiquement parlant, c'est comme si c'était hier.  Il serait donc permis d'imaginer qu'en fait, il ait survécu. Il aurait pu s'enclaver dans certaines régions reculées tellement peu fréquentées qu'on ne l'aurait même jamais rencontré. Sauf en de très rares occasions. Qui seraient précisément les témoignages d'aventuriers de bonne foi que l'on peut lire çà et là.

— Donc... c'est possible ?

— Oui, c'est possible. Mais pas plausible.

— Et le monstre du Loch Ness ?

— De nombreux films et autres photographies sont des canulars avérés. Avoués, même.

— Et ?

— L'hypothèse la plus probable, si ce monstre existe, est celle d'une faible population de plésiosaures qui auraient survécu pendant des millions d'années. Mais dans un si petit lac, une fois encore, ça ferait longtemps que son existence serait avérée.

— Un plésiosaure, vous dites ?

— Oui. Cette hypothèse avait été très solidement relancée en 1977, lorsque des pêcheurs japonais ont retrouvé une très étrange carcasse dans leurs filets, non loin de la Nouvelle-Zélande.

— Quel genre de carcasse ?

— Ils l'ont remise à l'eau parce qu'elle puait horriblement, mais ils ont pris des photos. Et ça ressemble vraiment à un plésiosaure. Grand corps long de six mètres, muni d'une fine queue et d'un cou longs de deux mètres.

— Vous plaisantez ?

— Non, pas du tout.

— Et alors ? C'était vraiment un dinosaure ?

— C'est ce que certains ont cru, en tout cas. Après tout, il y avait un précédent : on avait bien retrouvé un énorme poisson d'eau profonde, le Cœlacanthe, qui était supposé avoir disparu depuis le Dévonien.

—...

— Mais non, Abby. Ce n'était pas un plésiosaure. Ca n'était qu'un cadavre de requin-pèlerin. Cette espèce se décompose d'une manière assez singulière et, dans un état de décomposition avancée, ça ressemble effectivement très fort à un plésiosaure. C'est dû à la découpe du cou et des branchies, à la disparition de certaines masses en putréfaction. C'était vraiment très ressemblant. Mais ça n'était qu'un requin.

— Un requin-pèlerin, répéta Abby, déçue.

— Ne faites pas cette tête-là, tempéra Craig. Ce n'est pas parce que le monstre du Loch Ness n'existe pas qu'il faut en faire tout un plat. La Science a beaucoup d'autres ressources. Et puis...

—... et puis ? fit vivement Abby, soudain revigorée.

— Et puis il y a le mokèle-mbembé.

— Le moka-quoi ?

— Le mokèle-mbembé. Ca signifie « Celui qui arrête les rivières ». Il s'agirait d'un animal si massif qu'il serait capable d'arrêter les cours d'eau. C'est la piste la plus sérieuse concernant un type de dinosaure qui n'aurait possiblement pas disparu.

— Et il vivrait où ?

— Avec un nom pareil, vous imaginez bien que c'est en Afrique.

— Et vous dites que c'est sérieux ?

— Non. Disons plutôt que c'est une possibilité. Il vivrait dans les lacs et les points d'eau profonde dans la région des marais de la Likouala, en République du Congo, aux environs du lac Télé. C'est une zone extrêmement mal connue. Il s'agit de la deuxième plus grande forêt du monde, juste après l'Amazonie. La végétation y est tellement dense qu'elle en devient impénétrable. Les clichés satellites ne montrent rien d'autre qu'un couvert végétal absolument inextricable, ne révélant rien de son sol. Seuls quelques Pygmées y vivent. Et les rares scientifiques et aventuriers qui y ont séjourné ont entendu parler d'une créature massive, longue d'une quinzaine de mètres, et dont la description est typique d'un sauropode.

— Un sauropode ? C'est un dinosaure ?

— Oui. C'est un genre de diplodocus, si vous préférez. Un « long cou ».

— Et ce dinosaure aurait donc survécu jusqu'ici ?

— Oui. Rien n'interdit catégoriquement qu'une petite population de ces animaux ait effectivement survécu et soit restée enclavée dans cette zone très mal connue d'Afrique équatoriale. On dispose d'un certain nombre de témoignages et de quelques vidéos... de très mauvaise qualité, cela va sans dire.

— C'est stupéfiant.

Craig était lancé. Abby commença à embrayer sur le sujet du créationnisme et des théories de Sibirsk.

— Et que pensez-vous de ces histoires sur les origines de l'Homme ? essaya-t-elle.

— Quelles histoires ? fit Craig en se renfrognant soudainement.

— Vous savez, cette notion de destinée, tout ça ?

— Pourriez-vous être plus précise ?

— On m'a parlé d'une logique.

Craig resta longtemps sans répondre, à considérer la jeune femme qui lui faisait face. Abby se sentit mal à l'aise.

— Auriez-vous parlé aux Fils de Dieu ? demanda Craig soudainement.

— Je... Oui, répondit-elle.

Rien ne servait de mentir.

— Et que vous a-t-on dit, au juste ? Ou plutôt : qui vous a dit quoi ?

Abby était dépitée. Son petit stratagème n'avait pas marché. Ca avait même complètement et lamentablement foiré. C'était l'échec. Craig était maintenant clairement sur la défensive. Elle répondit, fatiguée.

— Tchelomeï Sibirsk. Il m'a parlé de ses théories sur l'orientation de la Vie et l'avenir de l'Homme.

— Je vois, fit patiemment Craig. Il vous a fait la totale. L'intelligent design ?

— Oui, fit-elle en baissant les yeux comme si on la grondait.

— Abby, de quoi vouliez-vous vraiment me parler ? devina Craig avec une voix douce.

— On m'a parlé de... certaines choses.

— Tiens donc ? Quel genre de choses ?

— Le Saint Suaire. Hitler. On m'a parlé de... d'analyses, fit-elle en se mordant la lèvre.

— Je vois, fit Craig calmement. Mademoiselle Lockart, je vais vous raconter une petite histoire. Vous connaissez sûrement Napoléon Bonaparte ?

— Je... Napoléon ? Oui, bien sûr. Comme tout le monde. Mais je ne suis pas spécialement férue d'histoire française... Et je ne vois absolument pas le rapport avec...

— Napoléon Bonaparte, coupa Craig, dont on a dit et écrit tant de choses, n'a même pas existé.

Pardon ? s’étouffa Abby.

— Napoléon n'est rien d’autre qu'un personnage allégorique. C'est le soleil personnifié. Et je vais vous montrer que tout ce qu'on peut dire de Napoléon le Grand ne sont que des caractéristiques empruntées au grand astre… le Soleil !

— Vous plaisantez ? fit Abby, incrédule.

Qu'est-ce que Craig pouvait bien être en train de raconter ?

— Je suis tout à fait sérieux, fit-il. Voyons donc sommairement qui était Napoléon. On nous dit :

 

     Qu'il s'appelait Napoléon Bonaparte ;

     Qu'il était né dans une île de la Méditerranée ;

     Que sa mère se nommait Laetitia ;

     Qu'il avait trois sœurs et quatre frères, dont trois furent rois ;

     Qu'il eut deux femmes, dont une lui donna un fils ;

     Qu'il mit fin à une grande révolution ;

     Qu'il avait sous lui seize maréchaux de son empire, dont douze étaient en activité de service ;

     Qu'il triompha dans le Midi et qu'il succomba dans le Nord ;

     Qu'enfin, après un règne de douze ans, qu'il avait commencé en venant de l'Orient, il s'en alla disparaître dans les mers occidentales !

 

— C’est à peu près cela, en effet, ponctua Abby. Mais quel rapport est-ce que ça a avec notre discussion ?

— Vous allez comprendre, Abby, patience. Je dois d'abord vous montrer en quoi tous ces éléments ne sont que des références au soleil.

Abby était terriblement circonspecte. Craig avait-il pété un câble ?

— Tout le monde sait que le soleil est nommé Apollon par les poètes, continua-t-il. La différence entre Apollon et Napoléon n'est pas bien grande. Mais vous ne savez pas encore à quel point.

— Je vous écoute, fit Abby, dubitative.

— Le mot Apollon signifie exterminateur. C'est ainsi que les Grecs nommèrent le soleil.

— Pourquoi ?

— A cause du mal qu'il leur fit devant Troie. Une partie de leur armée mourut des chaleurs excessives, lors de l'outrage fait par Agamemnon à Chrysès, prêtre du Soleil. L'imagination des poètes transforma les rayons du soleil en flèches divines enflammées qui auraient tout exterminé si, pour apaiser sa colère, on n'eût rendu la liberté à la fille du sacrificateur Chrysès.

— Eh bien ?

— Vous comprenez pourquoi le soleil fut nommé Apollon. En tous les cas, il est certain qu'il veut dire exterminateur. Or, Apollon est le même mot qu'Apoléon. Ces deux expressions dérivent de Apoléô qui signifie tuer. Exterminer. Si donc Napoléon s’était appelé Apoléon...

— Il aurait le même nom que le soleil ?

— Il remplirait en plus toute la signification de ce nom, car il fut l'un des plus grands exterminateurs qui ait jamais existé.

— Mais c'est Napoléon et non pas Apoléon. Ca n'est pas la même chose !

— Certes. Il y a une lettre de plus, et même une syllabe. Son vrai nom était Néapoléon ou Néapolion. C'est ce que l'on voit notamment sur la colonne de la place Vendôme à Paris.

— Je ne vous suis pas, fit Abby.

— Patience, j'y viens.

— Pourquoi ? Ca ne change rien ?

— Bien au contraire ! En grec, est une affirmation, que l'on peut traduire par le mot véritablement.

Napoléon signifie véritable exterminateur ? demanda Abby avec de grands yeux.

— Tout à fait.

— C'est complètement fou ! Mais son prénom, Bonaparte ? Quelle logique peut-on y voir dans cette optique ?

— Bonne remarque. Ce n’est pas évident. Mais on comprend au moins que, comme bona parte signifie bonne partie, il s'agit simplement de quelque chose qui a deux parties.

— Jusque là, je vous suis, fit-elle avec un sourire.

— Deux parties, donc, l'une bonne et l'autre mauvaise de quelque chose qui, en outre, se rapporte au soleil Napoléon. Or, rien ne se rapporte plus directement au soleil que les effets de sa révolution : le jour et la nuit. La lumière que sa présence produit, et les ténèbres de son absence.

— Tout ça est un peu tiré par les cheveux, vous ne trouvez pas ? tempéra Abby.

— Pas du tout. C'est une allégorie empruntée aux Perses.

— Qu'est-ce que les Perses ont à voir là-dedans ? Ca devient vraiment n'importe quoi !

— C'est l'empire d'Oromaze et celui d'Arimane, l'empire de la lumière et des ténèbres, l'empire des bons et des mauvais génies. Et c'est à ces derniers, à ces génies du mal et des ténèbres, que l'on se dévouait autrefois par cette expression : Abi in malam partem. Et si par mala parte on entendait les ténèbres...

—... par bona parte on doit comprendre lumière ?

— C'est le jour, oui, en opposition à la nuit. Difficile, dès lors, de ne plus voir le lien entre Napoléon Bonaparte et le soleil.

— Impressionnant, admit Abby. Mais je ne vois toujours pas le rapport avec les Fils de Dieu. Et puis, vous allez forcément tomber à court d'arguments...

— N'y comptez pas. Apollon était né à Délos, une île méditerranéenne.

— C'est pour ça que Napoléon serait né en Corse ?

— Précisément. Toutefois, Pausanias donne à Apollon le titre de divinité égyptienne.

— Il y a un monde, entre la Corse et l'Egypte ! Vous ne trouvez pas ?

— Certes, mais pour être une divinité égyptienne, il n'était pas nécessaire d’être né en Égypte ! Il suffisait que Napoléon y ait été regardé comme un Dieu. Or, il est dit qu'en Égypte Napoléon fut regardé comme revêtu d'un caractère surnaturel, comme l'ami de Mahomet, et qu'il y reçut des hommages qui tenaient de l'adoration.

— Et sa mère Laetitia, dans tout cela ? releva Abby.

Laetitia veut dire joie. En fait, on a voulu désigner l'aurore, dont la lumière naissante répand la joie dans toute la nature et qui enfante au monde le soleil, comme disent les poètes, en lui ouvrant avec ses doigts de rose les portes de l’Orient. Mieux : suivant la mythologie grecque, la mère d'Apollon s'appelait Leto. Mais si de Leto les Romains firent Latone, mère d'Apollon, on a préféré, dans notre siècle, en faire Laetitia, parce que Laetitia est le substantif du verbe loetor qui voulait dire : inspiré par la joie.

— Vous êtes donc en train de me dire que tout ça n’est finalement qu’un vaste assemblage ? C'est du bricolage ?

— Oui, ce sont des lego.

— Mais pour ses frères et sœurs ?

— Eh bien, d'après ce que l’on en raconte, Napoléon avait trois sœurs. Difficile dans notre optique de ne pas voir que ces trois sœurs ne sont autres que les trois Grâces qui, avec les Muses, faisaient l'ornement et les charmes de la cour d'Apollon, leur frère. On dit aussi que Napoléon avait quatre frères. Or, ces quatre frères ne sont autres que les quatre saisons de l'année.

— Les saisons ? Mais je suis presque sûre qu'en français le mot « saison » est féminin... Des mots féminins pour représenter des hommes ? C'est plutôt étrange.

— Que ces hommes soient représentés par des saisons ne doit pas vous choquer. En français, des quatre saisons de l'année, une seule est réellement féminine : c'est l'automne, et encore ! Les grammairiens français sont peu d'accord à cet égard. Mais en latin, autumnus n'est pas plus féminin que les trois autres saisons.

— Les quatre frères de Napoléon représentent donc les quatre saisons de l'année ?

— Démonstration : des quatre frères de Napoléon, trois, dit-on, furent rois, et ces trois rois sont évidemment le Printemps, qui règne sur les fleurs, l'Eté, qui règne sur les moissons et l'Automne, qui règne sur les vignes et autres fruits. Et comme ces trois saisons tiennent tout de la puissante influence du soleil, on nous dit que les trois frères de Napoléon tenaient de lui leur royauté et ne régnaient que par lui. Et quand on ajoute que, des quatre frères de Napoléon, il y en eut un qui ne fut point roi, c'est que des quatre saisons de l'année, il en est effectivement une qui ne règne sur rien. C'est l'Hiver.

— L’Hiver reste l’Empire du froid, nota Abby. Pour être en Russie, nous en savons quelque chose…

— Bien vu, mademoiselle Lockart. Mais justement, si l'Hiver n'est pas sans empire, et qu'on voulait lui attribuer la triste principauté des neiges qui, dans cette fâcheuse saison, blanchissent nos campagnes, cela ne tient pas. C'est, je dirai, ce qu'on a voulu nous indiquer par la vaine et ridicule principauté dont on prétend que ce frère de Napoléon a été revêtu, après la décadence de toute sa famille, principauté qu'on a attachée au village de Canino, de préférence à tout autre, parce que canine vient de cani, qui signifie… les cheveux blancs de la froide vieillesse.

— Le prétendu prince de Canino ne serait donc que l'hiver personnifié ? fit Abby.

— C’est exactement cela.

— Et concernant les femmes de Napoléon ?

— Eh bien, selon les mêmes fables, Napoléon eut en effet deux femmes. Ces deux femmes du Soleil étaient simplement la Lune et la Terre. Avec cette différence remarquable que, de l'une, la Lune, le Soleil n'eut point de postérité, et que de l'autre il eut un fils unique. C'est le petit Horus, fils d'Osiris et d'Isis, c'est-à-dire du Soleil et de la Terre. C'est une allégorie égyptienne, dans laquelle le petit Horus, né de la terre fécondée par le Soleil, représente les fruits de l'agriculture. Or, étrangement, on a précisément placé la naissance du prétendu fils de Napoléon au 20 mars, à l'équinoxe du printemps, parce que c'est au printemps que les productions de l'agriculture prennent leur grand développement.

— Et cette histoire de révolution ?

— On dit que Napoléon mit fin à un fléau dévastateur qui terrorisait toute la France, et qu'on nomma l'Hydre de la Révolution. Or, une hydre est un serpent, et peu importe l'espèce, surtout quand il s'agit d'une fable. C'est le serpent Python qu'Apollon affronta et extermina. Ce fut son premier exploit et c'est pour cela qu'on nous dit que Napoléon commença son règne en étouffant la Révolution française, aussi chimérique que tout le reste. On voit bien que révolution est emprunté du mot latin revolutus, qui signale un serpent enroulé sur lui-même. C'est Python. Et rien de plus.

— Et concernant la guerre ?

— Napoléon avait, dit-on, douze maréchaux de son empire à la tête de ses armées, et quatre en non-activité. Les douze premiers sont évidemment les douze signes du zodiaque, marchant sous les ordres du soleil Napoléon, et commandant chacun une division de l'innombrable armée des étoiles, qui est appelée milice céleste dans la Bible, et se trouve partagée en douze parties… correspondant aux douze signes du zodiaque.

— Et les quatre autres ?

— Ce sont vraisemblablement les quatre points cardinaux qui, immobiles au milieu du mouvement général, représentent magistralement la non-activité dont il s'agit.

— Ce sont donc tous des êtres purement symboliques ? Mais les guerres ? Une telle invention est impossible!

— En fait, si, asséna Craig. On nous dit que Napoléon avait parcouru glorieusement les contrées du Midi, mais, qu'ayant trop pénétré dans le Nord, il ne put s'y maintenir. C'est simplement la marche du soleil. Il domine en souverain dans le Midi comme on le dit de l'empereur Napoléon. Mais ce qu'il y a de vraiment remarquable, c'est qu'après l'équinoxe du printemps le soleil cherche à gagner les régions septentrionales, en s'éloignant de l'équateur. Mais au bout de trois mois de marche vers ces contrées, il rencontre le tropique boréal qui le force à reculer et à revenir sur ses pas vers le Midi, en suivant le signe du Cancer. Et c'est là-dessus qu'on a calqué la formidable, mais néanmoins imaginaire expédition de Napoléon vers le Nord, vers Moscou, et l’humiliante Retraite de Russie dont on dit qu'elle fut suivie.

— Attendez, ce n’est pas possible. Il y a eu des centaines de milliers de morts durant ces guerres. Ces faits sont historiquement avérés !

— Je ne dis pas le contraire. Comprenez-moi bien, mademoiselle Lockart. Tous ces événements ont bien évidemment réellement eu lieu.

— Mais ?

—… ils ne sont nullement le fait d’un certain Napoléon. Par-dessus ces événements, bien réels, l’Histoire a tissé la légende de ce personnage fabuleux qui aurait causé ces événements.

— Vous dites que l’Histoire a connecté ces épisodes par le biais de Napoléon ?

— Oui, mais il n’a jamais existé. Les faits qui lui sont associés, oui, mais ils ont en fait simplement été perpétrés par d’autres. Napoléon n’est qu’une fusion fabuleuse, fantasmée par l’Histoire. C'est la réunion d’événements et personnages plus singuliers, tissés ensemble pour aboutir à cette fresque monumentale. Ce n'est pas la première fois qu'un personnage illustre n'est rien d'autre que la synthèse d'autres hommes, moins connus.

— Je vois… fit Abby.

— Laissez-moi finir, maintenant. Le soleil se lève à l'Est et se couche à l'Ouest. Mais pour des spectateurs situés aux extrémités des terres, le soleil paraît sortir, le matin, des mers orientales, et se plonger, le soir, dans les mers occidentales. Alors, quand on nous dit que Napoléon vint par mer de l'orient pour régner sur la France, et qu'il a été disparaître dans les mers occidentales, après un règne de douze ans, qui ne sont autre chose que les douze heures du jour pendant lesquelles le soleil brille sur l'horizon, eh bien...

— Je vois.

— « Il n'a régné qu'un jour », dit l'auteur des Nouvelles Messéniennes en parlant de Napoléon. Et la manière dont il décrit son élévation, son déclin et sa chute prouve que ce poète n'a vu dans Napoléon qu'une image du soleil. Il n'est pas autre chose. C'est prouvé par son nom, par le nom de sa mère, par ses trois sœurs, ses quatre frères, ses deux femmes, son fils, ses maréchaux et ses exploits. C'est prouvé par le lieu de sa naissance, par la région d'où on nous dit qu'il vint, en entrant dans la carrière de sa domination, par le temps qu'il employa à la parcourir, par les contrées où il domina, par celles où il échoua, et par la région où il disparut, pâle et découronné, après sa brillante course, comme le dit le poète Casimir Delavigne.

— C’est fantastique, admit Abby.

— NON !! Justement, ça ne l’est pas !! hurla Craig en tapant du poing sur la table, envoyant valser un pot à crayons et faisant sursauter Abby.

— Pardon ? fit-elle, presque apeurée.

— Tout ça, ce sont des mensonges, mademoiselle Lockart ! fit Craig, passablement énervé.

— Des... mensonges ? répéta doucement Abby, craignant que Craig ne sorte de ses gonds.

— Oui, parfaitement, des mensonges, un tas d’inepties. Ou comment faire dire tout et n’importe quoi aux faits, à l’Histoire, avec un peu d’habileté et beaucoup de mauvaise foi. Je voulais vous montrer combien il est facile de prétendre refaire l’Histoire, de la changer en mythe. Vous avez marché. Voyez comme il est facile de manipuler les gens.

— Je…

— Alors, j’ose espérer qu’après cette petite démonstration de lavage de cerveau en live, vous remettrez sérieusement en question tout ce que ce Sibirsk vous a dit. S’il s’appuie sur des éléments intéressants, voire presque probants, pour réinventer la théorie de l’Evolution, n’y voyez pas autre chose que la mythologie grecque faisant de Napoléon un fantôme de l’Histoire, une allégorie fumeuse, un personnage de fable. Cette technique de déconstruction appliquée à Napoléon, ce Sibirsk l’a simplement appliquée à la théorie de l’Evolution. Est-ce clair ? Abby, ne vous laissez pas abuser.

Le ton péremptoire sur lequel Craig avait fini son exposé n’avait rien de sympathique, mettant Abby pour le moins mal à l’aise. Elle essaya de se reprendre comme elle le put.

— C'est très clair, oui. Mais vous savez, monsieur Craig, je ne suis pas là pour croire l’une ou l’autre de vos assertions. Je ne suis là que pour relater les faits. Les Sini Bojé existent et véhiculent leur thèse. C’est un fait. Dont je vais parler. Bien évidemment, votre version ne sera pas écartée. Bien au contraire. Je mettrai les deux en regard. Votre sérieux saura convaincre les lecteurs. Ce sera pourtant bien à eux de se faire une idée.

— Ca me paraît honnête, fit Craig, tout à coup rasséréné. Mais vraiment, vous savez, nous sommes entrés dans une ère du mystère, du complot et de la suspicion. La mythification de Napoléon en est un des plus beaux exemples. Mais il y a bien d’autres théories du complot qui font leur chemin insidieusement. Je pense notamment aux attentats du 11-Septembre, avec l'effondrement des tours jumelles qui auraient été soi-disant dynamitées de l'intérieur. Une prétendue destruction contrôlée. On trouve sur le net des reportages censément édifiants, mais qui ne sont que des tissus de conneries. Il y a aussi cette théorie selon laquelle la NASA ne serait jamais allée sur la Lune et que toute l’aventure spatiale américaine serait dirigée par d’occultes forces maçonniques.

— Oui. Tout le monde connaît les délires négationnistes du 11-Septembre, notamment le crash sur le Pentagone qui n'aurait jamais eu lieu.

— Exactement. Et puis notez bien : si j’étais du genre à croire à l’authenticité du Suaire, concernant Hitler, je serais forcément aussi du genre de ces allumés qui croient en sa fuite en Argentine.

— Sa fuite en Argentine ?

— Voyons, mademoiselle Lockart. Vous avez pourtant bien dû étudier l’Histoire en faisant votre école de journalisme ? Alors, ne me dites pas que vous ne connaissez pas cette théorie ?

— Il me semble en effet avoir entendu de vagues histoires…

— Ce sont bien plus que de simples rumeurs. En effet, le FBI a véritablement traqué Adolf Hitler jusqu’en... 1956. Car il y avait de nombreuses raisons de penser que le Führer n’était pas mort dans son bunker en 1945. La découverte d’un sosie d’Hitler, mort, les déclarations contradictoires de Staline, l’absence de résultats d’autopsie…

— Des déclarations de Staline ?

— Oui. Comme lui-même n’était pas mis au courant par ses propres services secrets, ce qui est typiquement soviétique au passage, il avait laissé entendre à la conférence de Postdam qu’Hitler était en fuite à l’Ouest. De plus, dès 1944, les services secrets américains avaient des informations sur d’éventuels plans d’évasion d’Hitler. Dans les années qui suivirent 1945, les récits de personnes ayant croisé Hitler affluent des quatre coins de la planète. Les plus crédibles viennent d’Argentine, dont le chef militaire d’alors était un sympathisant nazi notoire. Mais les informations concernant la découverte des corps d’Adolf Hitler et d’Eva Braun, ainsi que sur leur identification dentaire, finissent par filtrer et, en 1956, le FBI déclare Hitler officiellement mort, en collaboration avec les autorités allemandes. Aujourd’hui, le corps est formellement identifié et, habitant Moscou, vous n’ignorez pas qu’il est tout proche.

— Je l’ai appris récemment, en effet. L’opération Mythe, la petite boîte, tout ça…

— Voilà. Fin de l’histoire. Il existe pourtant certaines photos, montrant un homme vieilli, ressemblant énormément au Führer, les traits tirés, datant de 1970.

— Vraiment ?

— Tout à fait. Ainsi donc, si j’étais de ces illuminés qui croient à l’authenticité du Suaire, je serais tout aussi certainement de ceux qui croient en la fuite d’Hitler en Argentine. Ce qui collerait difficilement avec la théorie selon laquelle j’aurai récupéré des fragments de son corps pour en faire des analyses. Non ?

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