Morgue

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Abby se réveilla en sursaut. Il était presque l'heure. Elle avait peu et mal dormi, mais rien ne servait de se recoucher pour une poignée de minutes à peine. Autant se lever, pensa-t-elle.

Elle prit lentement son petit-déjeuner en repensant à la journée de la veille. La conférence créationniste. La soirée avec Ivan. Cette histoire de cadavres. Le suaire.

Cette affaire devenait complètement dingue.

Abby secoua la tête en se resservant un grand café au lait avec beaucoup de sucre. Quel pouvait bien être le lien entre tous ces éléments ? Peut-être n'y en avait-il aucun, se dit-elle. Après tout, ce ne serait pas la première fois qu'elle se serait trompée. Et ce serait encore moins la première fois que Dimitri aurait raconté n'importe quoi. Non pas qu'il fut un menteur, non, mais ses informations étaient loin d'être fiables. Elle avait beaucoup trop peu d'informations sur ce fameux incident qui semblait avoir coûté la vie à deux personnes et qui était censément lié aux activités de Futura Genetics. Tout ce qu'elle savait, c'était que deux hommes avaient été retrouvés morts dans la Moskova, non loin du laboratoire. Et d'après Dimitri, c'était lié. Une histoire d'espionnage, d'après lui. Et les deux hommes se seraient battus. L'un avait même été retrouvé nu. C'était vraiment du grand n'importe quoi. Elle devait absolument en savoir plus. Dimitri était bien gentil, mais ne faisait-il pas complètement fausse route comme à son habitude ? Elle devait en avoir le cœur net.

Et pour ça, il lui fallait aller à la morgue.

L'idée de voir des cadavres ne l'enchantait guère. Abby n'avait jamais vu la mort en face et elle n'était pas tout à fait sûre de pouvoir le supporter, mais il le fallait bien.

Abby arriva devant l'hôpital. Elle entra et retira sa grande écharpe rouge pleine de neige qui lui pesait comme une chaîne. Il n'y avait personne à la réception. Elle appela, mais personne ne vint. Si. Ou, plutôt, elle entendit du bruit.

Quelqu'un approchait.

Ce fut une femme d'une quarantaine d'années qui apparut dans l'entrebâillement de la porte derrière le comptoir, lui jetant un regard soupçonneux. Abby soupira. Les Russes n'étaient décidément vraiment pas des gens charmants. Et puis comment allait-elle faire comprendre qu'elle voulait voir deux cadavres qu'elle ne connaissait même pas ? Sa petite affaire se goupillait bien mal. Heureusement, la réceptionniste parlait quelques mots d'anglais. Et avec ses quelques mots de russe, Abby parvint, contre toute attente, à se faire comprendre. Elle n'obtint cependant pas de réponse claire, mais elle avait l'habitude.

 Rien n'était jamais simple ici en Russie.

La femme l'avait invitée à la suivre, ce serait apparemment au responsable de la morgue de trancher si, oui ou non, Abby allait pouvoir voir les corps. Les deux femmes arrivèrent devant une porte à double battant en métal brossé, au fond d'un long couloir sale et éclairé par une faible lueur jaunâtre. C'était incroyable : même la lumière avait l'air vieille. La lampe grésillait et clignotait comme si l'ampoule allait claquer d'un instant à l'autre.

La réceptionniste poussa négligemment l'un des deux battants avec la jambe. Un homme d'une cinquantaine d'années apparut. Les deux Russes échangèrent quelques mots puis la réceptionniste s'en alla, sans même un regard pour Abby. Elle resta donc seule aux côtés d'un vieux russe baraqué qui lui jetait un regard patibulaire sous un éclairage sinistre et avec quelques cadavres allongés en arrière-plan. C'était on ne peut plus charmant, pensa-t-elle.

— Que voulez-vous ? demanda l'homme en anglais avec un accent à peu près potable.

— Vous avez reçu deux cadavres.

— J'en reçois des tonnes, ici.

— J'imagine bien, mais ceux-ci sont spéciaux.

— Quel cadavre ne l'est pas ? J'ai de tout, ici : des accidentés de la route, des suicidés, des morts-nés, des égorgés, des types attaqués par un ours évadé du cirque, des meurtres crapuleux, des sans-abri congelés et autres réjouissances. Lesquels voulez-vous voir ?

— Euh...

— De toute façon, il vous faudra payer.

— Payer ?

— Dix mille roubles pour dix minutes. C'est un bon prix. Vous n'avez rien à faire ici, si j'ai bien compris.

Abby fit la moue. Dix mille roubles ! Ca faisait quatre cents dollars ! Jamais son boss n'accepterait de lui rembourser cette « dépense ». C'était complètement fou. Mais Abby devait absolument voir les corps. Alors, elle fit oui de la tête et s'engouffra dans la salle. L'homme la stoppa net de son bras. Il tendit la main.

— Faites voir les billets.

Abby jura. Elle sortit son portefeuille et en extrait de l'argent. Elle n'avait que neuf mille roubles sur elle. C'était déjà énorme, mais ça n'était pas assez. Elle pesta intérieurement puis tendit les billets au vieil homme avec un sourire, en espérant que ça passe. Le type compta les billets puis lui jeta un regard noir. Mais il la laissa entrer. Abby soupira. Une bonne chose de faite. Avec dix pour cent de réduction, pensa-t-elle avec un sourire.

Ca restait toutefois de l'arnaque pure et simple.

— Bon, quels corps voulez-vous voir ? demanda le légiste de sa voix bourrue.

— La police a dû vous amener deux corps, il y a trois jours. Deux hommes. L'un était nu.

— Ah. Oui, fit-il d'un air perplexe. Ils sont encore ici.

— Serait-il possible de les voir ?

L'homme lui fit signe de le suivre, l’air de se demander pourquoi cette petite américaine s’intéressait à deux victimes de la Moskova. Abby passa entre deux rangées de cadavres installés sur des tables roulantes. Les corps étaient recouverts de draps blancs, mais les pieds dépassaient et elle pouvait facilement deviner la silhouette des corps. Abby se sentit mal à l'aise. Elle essaya de ne pas regarder. Ils arrivèrent au fond de la salle, devant un grand mur percé d'une multitude d'ouvertures. Il devait bien y avoir une vingtaine de petites portes de presque un mètre sur un mètre. Abby savait que des dizaines de corps étaient juste là, derrière ces portes de métal réfrigéré. Elle essaya de se ressaisir. A deux mains, l'homme fit pivoter deux poignées en même temps puis il ouvrit deux portes en grand.

De l'air froid et fumant s'échappa des deux cavités, créant une espèce de cascade de gaz blanchâtre tombant lentement vers le sol.

L'atmosphère puait la mort.

Le légiste tira un grand coup sur le premier tiroir qui sortit en ripant, découvrant deux pieds et un drap blanc fumant. Il dévisagea Abby, observant sa réaction. Elle semblait tenir le choc.

Il tira le second cadavre.

— Vous êtes prête ? demanda-t-il.

Abby prit une grande respiration puis elle fit oui de la tête. Le légiste retira lentement les deux draps sans s'arrêter au niveau de la taille, découvrant intégralement deux hommes au regard vitreux. Les corps étaient d'un blanc bleu glacé, couverts d'ecchymoses et parcourus par une gigantesque incision en forme de Y sur le torse, sommairement recousue.

C'était abject.

Mais Abby se força à regarder pour essayer de trouver un indice. Elle sortit son appareil numérique et s'apprêtait à prendre les corps en photo lorsque le légiste l'en empêcha d'une main ferme.

Abby jura.

— Je n'ai pas le droit de prendre de photos ?

— Si, mais ce sera dix mille roubles de plus.

— Vous savez très bien que je ne les ai pas.

— Alors, vous n'aurez pas de photos non plus.

— Je vois, fit-elle en soupirant. Que pouvez-vous me dire à propos de ces corps ? Vous les avez autopsiés ?

— Oui.

— Et ?

— Ils sont morts noyés.

— C'est tout ? Vous n'avez rien constaté d'autre ?

— Si. Il y a des traces. Des bleus, des contusions.

— Je vois ça. Ils se sont battus ?

— Apparemment. A moins que quelqu'un d'autre ne les ait battus. Qui sait ? Mais je ne vous parle pas de ça. Regardez les poignets de cet homme, fit le légiste en accompagnant le geste à la parole.

Abby regarda de plus près les poignets. Il y avait effectivement des traces bleutées ressemblant vaguement à un bracelet.

— Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-elle.

— Il y en a aussi au niveau des chevilles, de la poitrine, des genoux et du front, reprit le légiste.

Abby le constata par elle-même. Le corps semblait avoir été comprimé par des bandes.

— Je vois. Qu'est-ce qui a causé ces marques ?

— Des bracelets de contention.

— Des quoi ?

— Cet homme a été attaché. Et il s'est débattu. Violemment. C'est ça qui a causé ces traces en forme de bandes.

— Vous voulez dire qu'il a été... torturé ? fit Abby, perplexe.

— Torturé ? Difficile à dire. Mais ces traces sont caractéristiques d'un homme maintenu de force.

— Vous en êtes sûr ?

— Eh bien, normalement, les sangles sont conçues pour ne pas blesser le patient.

— D'où viennent ces marques, dans ce cas ?

— Soit il s'est débattu comme un fou, soit les liens n'étaient pas... médicalisés.

— Je vois. Lequel des deux hommes a été retrouvé nu ?

— C'est celui-ci.

— Et l'autre corps ?

— Simple mort par noyade. Rien à signaler. Mais votre temps est écoulé, mademoiselle, fit le légiste d'un air narquois. Si vous voulez en voir plus, il va falloir allonger les billets.

— J'ai vu ce que je voulais voir. Et je ne vous remercie pas, fit-elle en tournant les talons.

Ce type était un vrai connard et puis, surtout, elle était terriblement pressée de quitter ce lieu qui puait la mort.

Elle sortit de la salle, soulagée, claqua la porte et retrouva avec un certain bonheur ce vieux couloir défraîchi. Jamais elle n'aurait cru le trouver sympathique. Mais il était infiniment plus accueillant que le frigo puant qui leur servait de morgue.

Abby venait de sortir de l'hôpital. Elle était dans la rue et savourait l'instant. Pour une fois, il ne neigeait pas. Et il n'y avait pas de vent. Ca, plus le fait de ne plus être cernée par les cadavres, était incroyablement reposant. Mais sa quiétude fut de courte durée : son téléphone portable se mit à sonner.

L'écran affichait :

RICHARD BROWN.

C'était son boss du Moscow Times. Abby se dit qu'elle allait encore se faire remonter les bretelles.

— Monsieur ? fit-elle en portant le combiné à son oreille.

— Abby ? Tu en es où, là ? fit Brown d'un ton las.

— Ca avance, monsieur.

— Vous enquêtez toujours sur ce Nathan Craig ?

— Oui, monsieur, fit-elle en grinçant des dents, attendant la sentence.

Il y eut un silence gêné.

— Ecoute, Abby, cette histoire n'a que trop duré. Je veux que tu termines ton papier, et vite, fit Brown sur un ton pressant.

— Bientôt, monsieur, c'est promis. Mais je vous jure que c'est en train de devenir une grosse affaire.

— Ah oui ?

Abby sentit l'intérêt subit dans la voix de son patron. Elle savoura cette petite victoire.

— Abby !? Grosse comment !? s'énerva Brown.

— Deux cadavres dont l'un présentant les stigmates d'une possible torture, c'est assez gros pour vous ?

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Auréliedelphine


Lucie avait déjà tout planifié avec minutie. Elle avait réfléchi à chaque étape de son plan et était désormais prête à agir dès que l'occasion se présenterait. Elle devait encore attendre la fin du confinement et s’assurer que Paul et Callie était assez liés désormais. Cette variable restait la plus incertaine, mais connaissant bien Paul, il ne pouvait pas en être autrement.
Paul s'était cantonné aux fourneaux depuis sept heures du matin ce samedi. Il espérait vraiment que Callie avait reçu sa dernière lettre. Le verdict était tombé ils étaient enfin libres et il n'attendrait pas a seul jour de plus. Le bœuf bourguignon sentait bon. Il s'était entrainé maintes et maintes fois à réaliser ce plat. Il n'avait utilisé que des produits frais que le maraîcher et le boucher lui avait livrés devant sa porte la veille. Il allait prouver à Callie qu'il était maintenant capable de mijoter de bons petits plats maisons. Il avait épluché les carottes et les pommes de terre avec soin et avait découpé de généreux morceaux de viande en favorisant le gîte à la noix préconisée dans la recette du site "marmiton", très bien notée. Il en avait fait pour un régiment et espérait que Callie oublie son régime le temps d’une soirée. Il avait enfilé un jean qui mettait tout particulièrement ses fesses en valeur et une simple chemise blanche qu’il avait eu un peu de mal à repasser. Il avait brossé ses cheveux en arrière, en souriant à l’idée que Callie n’aurait pas le temps de se rendre chez le coiffeur. Il s’en fichait, son naturel l’avait déjà conquis.
Callie avait le sourire aux lèvres ce matin là, après avoir écouté l’annonce du dé confinement. Elle n’avait pas reçu de réponse à sa dernière lettre mais elle espérait qu’il la rejoindrait ce soir comme le preux chevalier qu’il lui avait décrit. Poussée par l’intuition qui la tenaillait, elle s’attela à réaliser le dessert qu’elle lui avait promis. Au pire, elle le mangerait seule, déçue, devant un film déprimant. Ceux qu’elle avait toujours regardés en espérant qu’elle aussi, un jour, pourrait vivre ce genre d’histoire si romantique. Et elle avait reçu cette lettre, qui ne lui était même pas adressée, et elle avait su que le moment était venu. Que ces mots couchés sur le papier pour une autre allaient changer toute sa vie. Qu’elle ne perdrait plus son temps dans d’insipides aventures sans amour. Que c’était le fruit du hasard mais plus encore son destin.
Callie regardait son reflet dans le miroir et souriait. Elle, si apprêtée en temps normal, éclata d’un rire sans fin en admirant sa nouvelle coupe de cheveux informe. Elle hésita un instant mais décida de ne rien changer. Après tout, Paul devait l’aimer sans vouloir la changer, c’était le fondement d’une relation, elle en était convaincue. Elle les brossa mais pas trop pour ne pas abimer cette ondulation naturelle qu’elle lui avait décrite. Elle voulait être la femme de ses lettres. C’était d’elle qu’il était tombé amoureux. Elle jeta un rapide coup d’œil à sa silhouette, le confinement lui avait réussi à merveille. Tous les kilos, qu’elle considérait comme superflus, s’étaient évaporés. Elle avait presque le corps de rêve dont elle avait fait étalage. Elle souri en se demandant si elle ne devrait pas fixer sa vieille passoire en fer sur le haut de son crâne en guise de chapeau. Même si cette idée la charma, elle voulait être belle ce soir. La première impression est souvent la bonne, pensa-t-elle, et il fallait que Paul soit époustouflé. Elle ne voulait pas paraitre plus fade que leur correspondance. Elle ouvrit son dressing et essaya multiples tenues. Elle ne le connaissait pas encore assez en détail pour savoir ce qu’il aimerait la voir porter. Mais là encore, elle s’enleva très vite cette idée de la tête. Il devait la voir comme elle était vraiment. Elle enfila donc un jean, un petit top avec les manches ajourées. Elle opta pour ses jolies boucles d’oreilles pendantes que Sarah lui avait offertes et un long collier, qui lui arrivait presque au nombril. Le décolleté était léger et pas trop aguicheur, juste ce qu’elle voulait. Un sourire malicieux accroché aux lèvres, elle enfila sa paire de basket pour le jogging. Elle espérait bien qu’il le remarque.
Il restait deux longues heures avant vingt heures et Paul, tellement excité, ne savait plus quoi faire de son corps. Il était prêt et avait transvasé son bœuf bourguignon dans une boite à couvercle hermétique. La bouteille de champagne était au frais mais il avait également choisi une bonne bouteille de rosé pour contenter Callie.
Lucie s’était levée aux aurores ce matin, espérant que la police ne serait pas si matinale, surtout en ce dernier jour de confinement. Elle n’avait pas bien compris pourquoi le dé confinement devait avoir lieu à dix-neuf heures et non le matin même. Mais à quoi bon chercher à comprendre ? Elle ne pouvait plus attendre, elle avait besoin de sentir que les choses avançaient et qu’elle était proche, si proche d’atteindre son but. A six heures, elle enfila une tenue confortable et ses éternels tennis et se rendit sur la place du marché. Elle avait remarqué, lors de ces dernières escapades à Collioure, tout près de la fontaine, des arbustes qu’elle avait immédiatement reconnus. Son feuillage violet si particulier, ces feuilles dentées, le rendait incontournable dans le sud. On le trouvait très souvent au milieu des massifs ornementaux dans cette région de France. Lucie aimait beaucoup regarder les fruits produits par ces arbustes. Ils ressemblaient à une sorte de capsule hérissée de piquants. Elle s’identifiait à eux en quelque sorte. Elle aimait à penser que, sous sa carapace, il y avait de la douceur. Douceur qu’elle n’avait encore jamais vraiment expérimentée. Lucie sortie le sécateur qu’elle avait glissé avant de partir dans son sac besace en toile noir. Elle coupa quelques branches. Regarder ces branches trôner dans un vase sur sa table de salle à manger lui donnerait peut-être la patience dont elle manquait.
Paul cette fois ne pouvait plus attendre, il faisait encore bon dehors mais il attrapa sa veste en cuir noire pour parfaire son look. Il aurait pu sortir sa moto mais Callie n’habitait pas très loin et prendre l’air, après ces mois d’enfermement, lui ferait le plus grand bien. Il pourrait aussi réfléchir à la manière dont il allait aborder Callie. Ecrire, c’était son métier mais là, c’était différent. Il allait rencontrer pour la première fois la femme a qui il avait déjà déclaré son amour. Cette situation était inédite, digne d’un roman qu’il aurait pu écrire.
Paul tira le grand sac qui se trouvait sous son lit. Celui qu’il utilisait lors de ces courts voyages pour promouvoir ses livres. Il n’avait pas bougé de là depuis près d’un an maintenant et il était poussiéreux. Il l’épousseta rapidement et y rangea le bœuf bourguignon, la bouteille de rosé d’un petit producteur local et la bouteille de champagne. En passant la porte, il aperçu les rosiers. Il se souvenait qu’il en avait brièvement parlé à Callie dans l’une de ses lettres. Il posa son sac à terre, entra dans le petit atelier jouxtant sa maison, récupéra un vieux sécateur rouillé et coupa quelques tiges. Les roses rouges étaient sublimes et leur parfum enivrant. Il espérait que Callie ne trouverait pas son geste un peu trop cliché. Il marcha lentement, il avait quinze minutes devant lui et c’était plus que suffisant pour atteindre le numéro 10 de l’allée des Tilleuls. Il était submergé par des milliers d’émotions, la joie évidement, mais aussi la peur. Pas la peur d’être déçu en voyant Callie, mais plutôt le risque qu’elle le soit. Il n’était plus très loin. Il s’approcha doucement, son sac sur l’épaule, et resta quelques instants immobilisés devant le haut mur en pierres. Il fixait cette boite aux lettres qui avait été le témoin de tous leurs échanges. Comme quoi, l’amour tient parfois à bien peu de chose. Il frappa timidement à la porte, et, en une seconde à peine, elle s’ouvrit, laissant apparaitre la femme qu’il avait parfaitement imaginée. Callie souriait et il perçu immédiatement la malice et la douceur qu’il avait décelé en lisant ces mots. Elle était belle, vraiment belle. Et elle n’avait pas menti sur son corps de rêve. Ce qui le frappa immédiatement fût la couleur de ses yeux. Une pupille d’un vert profond cerclé d’un fin filet couleur or. Un regard à vous faire tomber par terre. Il s’approcha lentement. Il pouvait lire dans ses yeux que le charme n’était pas rompu bien au contraire. Il enroula un doigt autour de l’une de ses mèches de cheveux indescriptibles, comme elle le lui avait dit. Il l’attira vers lui, et, sans plus tarder, planta un baiser sur ses lèvres humides. Elle ne recula pas et l’enlaça amoureusement. Ils restèrent quelques minutes accrochés l’un à l’autre, comme s’ils s’étaient toujours connu et qu’ils s’étaient quittés au début de la pandémie. Leur baiser chantait un air de retrouvaille bien plus que celui d’une rencontre. Ils n’avaient encore pas prononcé le moindre mot. Ils avaient pourtant rêvé de ce moment, où ils entendraient leurs voix pour la première fois. Ils savouraient ce moment, encore plus magique que ce qu’ils s’étaient imaginés. Callie le regarda tendrement et l’invita à l’intérieur. Il ramassa son sac et là suivi sans une parole. La porte se referma sur ce bonheur naissant.
Dans l’air flottait un air de Marvin gay « Ain’t no montain » pensa Paul, l’un de ses titres favoris et une odeur sucrée et fruitée de pâtisserie, très certainement une tarte aux fraises. Pas de doute Callie l’attendait.
Callie prit sa veste en cuir et l’accrocha au porte manteau de l’entrée. Paul jeta un coup d’œil rapide autour de lui. La maison était propre, bien rangée dans un style moderne. Du blanc laqué mélangé à de la boiserie. Un contraste qui lui fit immédiatement pensé à Callie. Le salon était décoré avec soin, plutôt épuré, Callie avait du goût et il aimait ça.
Elle emmena les mets rapportés par Paul à la cuisine. La bouteille de champagne était fraiche mais elle préféra la laisser au réfrigérateur pour accompagner le dessert et ouvrit la bouteille de rosé. Elle souriait à l’idée que Paul avait bien fait attention à ses PS. Son cœur battait la chamade, Paul lui avait fait la même impression que ses lettres dès qu’elle l’avait aperçu. Elle sortit deux verres à pied du placard, les disposa sur un plateau dont le fond était recouvert de photographies en noir et blanc. Elle versa le rosé généreusement et emplit également une coupelle de noix de cajou et une autre de crackers goût emmental. Elle ne voulait pas perdre de temps en préparation des toasts qu’elle avait pourtant prévu. Elle rejoignit rapidement Paul dans le salon, le plateau à la main et l’invita à s’installer dans le canapé. Naturellement, elle alla s’asseoir juste à côté de lui. Paul la regardait. Ses yeux trahissaient amusement, joie et désir. Callie ressentait cette attraction qui l’avait fait bouillir dans les lignes de Paul mais elle ne voulait pas aller trop vite. Le baiser qu’il avait déposé sur ses lèvres lui avait donné une sensation d’inachevée mais elle voulait faire perdurer ce jeu de la séduction un peu plus longtemps. Et que penserait Paul, si à peine quelques minutes après leur rencontre, elle lui sautait dessus comme un animal en chaleur ? Paul était d’un naturel plus patient, se contenir était moins difficile pour lui, bien que l’envie lui tiraillait les entrailles. Ils prirent leur verre, trinquèrent et avalèrent une grosse gorgée du liquide rose foncé qui allait certainement les détendre un peu. Callie lui présenta Paparazzi, un petit chat noir au poil légèrement angora. Une petite boule de douceur. Il le caressa et une complicité s’installa tout de suite entre eux sous les yeux ébahis de Callie, surprise que son animal adopte si rapidement un homme. Il était plutôt craintif et solitaire habituellement. Paparazzi se lova sur les jambes de Paul qui souriait tendrement. Paul reposa son verre et prit la main de Callie entre les siennes. Ce contact physique réveilla tous ses sens mais il n’irait pas plus loin ce soir. Ils avaient du temps désormais. Du temps pour apprendre à se connaitre. Une petite rougeur apparut sur les joues de Callie malgré ses petites tâches de rousseur que Paul trouvait adorables. Ils parlèrent longuement de leur vie, de leurs passions, de leur famille. Callie avait bien noté dans l’une des lettres de Paul qu’il parlait de la recherche de ses racines mais elle n’avait pas voulu aborder le sujet par écrit. Elle avait préféré attendre que Paul puisse lui en parler en face à face. Paul lui expliqua qu’il avait été adopté et que, c’était dans cet évènement, qu’il avait puisé les idées de son tout premier roman, écrit à l’âge de 15 ans. L’écriture s’était imposée à lui comme une évidence. A 18 ans, il avait été publié pour la première fois et sa maison d’édition ne l’avait plus jamais lâché après cela. Callie buvait ses paroles. Il avait une façon bien à lui de raconter son histoire, comme s’il était le personnage principal de l’un de ses romans. Elle n’avait pas lu « Du vent dans les voiles » mais elle le ferait dès que possible. Elle avait envie de le connaitre sous tous les aspects de sa vie. Paul était émerveillé, cet humour qu’il lui avait trouvé dans ses lettres était encore plus marqué à l’oral. Ils riaient de bon cœur et avaient tous les deux envie d’arrêter le temps, sur cette rencontre que, ni l’un ni l’autre, n’aurait pu espérer. Ils dinèrent sans s’arrêter de parler. Le Bœuf Bourguignon était très réussi. Les carottes étaient moelleuses et gorgées de sauce et la viande savoureuse et tendre. Callie fut positivement surprise. Elle retourna dans la cuisine chercher la tarte aux fraises. C’était une cuisine à l’américaine, elle pouvait donc continuer à observer Paul et elle ne s’en lassait pas. Elle disposa deux coupes de champagne bien remplies sur le plateau, deux petites assiettes à dessert ainsi que les petites cuillères. Elle déposa deux belles parts et retourna dans le salon. Elle n’avait pas eu envie de diner à table, peut-être parce que cela lui aurait paru trop formelle et surtout, elle avait besoin d’être proche de Paul après tous ces mois séparés. Elle espérait que la tarte soit à la hauteur du plat qu’ils venaient de déguster. Elle regarda Paul enfourner une grosse cuillère dans sa bouche. Elle voulait lire une réaction sur son visage et elle ne fut pas déçue. La tarte était exquise. Sucrée comme il fallait. La crème pâtissière était tout simplement parfaite et Paul adorait les fraises. Elle fut ravie que le dessert lui plaise. Ils sirotèrent leur champagne qui se mariait parfaitement avec la tarte. La soirée se déroulait exactement comme Callie l’avait espéré. Ils étaient repus. Le repas était gargantuesque et il sentait peser sur leur estomac, un trop plein de nourriture. Ils riaient aux éclats et se dévoraient des yeux. Callie proposa une promenade sur la plage pour aider à la digestion et surtout, elle n’omit pas de lui faire remarquer que c’était sur la liste. Paul souriait malicieusement tout en lui disant qu’il aurait été ravi de la voir dégoulinante de sueur. L’air était doux, Callie avait juste posé un châle sur ses épaules et Paul n’avait pas ressenti le besoin de récupérer sa veste. Callie attrapa le sac de Paul, qui était désormais vide et y glissa une couverture, la bouteille de champagne entamée et deux coupes en plastiques. Paul porta le sac d’une main tout en tenant la main de Callie de l’autre et ils se dirigèrent vers la plage. Callie souriait, elle le regarda et balbutia un : « mon petit Paul ». Ils partirent tous les deux dans un grand éclat de rire. La plage n’était pas très loin et la lune éclairait les dunes. Ils s’installèrent confortablement sur la couverture près de la mer. Le bruit des vagues et les étoiles qui brillaient au dessus de leur tête rendaient ce moment magique. Paul s’allongea pour profiter du spectacle mais Callie resta assise comme pour lui avouer quelque chose. Paul, pourtant, ne s’inquiétait pas du tout, cette rencontre avec Callie dépassait toutes ses espérances. Callie regardait la mer, les yeux perdus dans le vague. Après quelques minutes de silence, elle prononça ces quelques mots : « Paul, je crois que je suis prête à m’attacher maintenant ». Paul l’attira doucement vers lui et l’enlaça tendrement. Elle posa sa tête au creux de son épaule et ensemble ils regardèrent ce ciel comme ils en avaient si longtemps rêvé. Ils discutèrent longuement et la bouteille de champagne se vida au rythme de leurs rires dans la nuit. Paul pensa qu’il avait eu une bonne idée en se rendant chez Callie à pied ce soir.
Un peu plus loin, cachée dans l’obscurité sur la terrasse de la maison de sa grand-mère, Lucie observait la scène sans en perdre une miette. Elle aurait aimé entendre ce qu’ils se disaient mais leurs éclats de rire et leur gestuel en disaient déjà long. Elle savait à cet instant que plus qu’une correspondance, un amour était né. Elle ressentait des sentiments partagés en scrutant ce couple. Elle était heureuse que Callie fasse naître en Paul ces sensations oubliées mais elle la détestait aussi d’être là, dans ses bras, et de profiter de son écrivain à elle. Lucie avait éteint tous les éclairages de la maison et de l’extérieur. Il fallait qu’elle reste dans cette pénombre et surtout que Paul ne puisse pas l’apercevoir. Il n’était jamais venu dans la maison de Mamie Chou et c’était une aubaine. Lucie jubilait à l’idée d’avoir choisi Callie et de lui avoir fait parvenir cette lettre, qui ne lui était pas adressée. Son plan avait fonctionné à merveille. Dans une autre vie, elle se serait targuée d’être un petit cupidon. Mais ce n’était pas le moment de penser à ça. Elle ne laisserait pas Callie détruire la vie de Paul. Elle ne pouvait pas accepter qu’elle devienne une distraction dans son travail. L’écriture, c’était ce qui définissait Paul, c’était la seule chose qui comptait et Callie n’était que la passerelle vers la gloire.
Paul embrassa Callie à pleine bouche. Il ne pouvait pas détacher son regard de cette femme magnifique, qu’il pouvait enfin tenir entre ses bras. Et Callie ne voulait pas que ça s’arrête. Pour la première fois, elle savait que sa place était là, lovée contre Paul. Son charme ravageur, ses yeux malicieux d’un vert profond, ses cheveux un peu long encadraient parfaitement son visage bronzé. Elle l’avait attendu depuis toujours et elle allait le garder.
A contre cœur, ils quittèrent la plage pour retourner au 10 allée des tilleuls. Ils jetèrent un dernier regard vers le ciel étoilé qui leurs promettait de magnifiques soirées à venir. Paul récupéra son sac et ne tarda pas à quitter Callie. Il avait envie de rester mais il savait qu’il ne pourrait plus résister longtemps à l’envie de la déshabiller et il s’était promis que ça n’arriverait pas ce soir. Pas à leur première rencontre. Il était romantique et l’heure n’était pas venue. Il planta un baiser sucré sur les lèvres de Callie tout en lui caressant le visage. Il enroula un doigt autour de l’une des mèches de ses cheveux. Il la regarda fixement, il voulait graver à jamais son merveilleux visage dans son esprit. Callie serait sa muse, il en était persuadé. Il lui sembla que Callie faisait de même. Il enfila son manteau et partit dans la nuit sans se retourner au risque de revenir sur ses pas et de la faire basculer sur le canapé. Callie le regarda s’éloigner, un sourire aux lèvres, puis, rentra et ferma la poste à clef derrière elle.
Lucie ne pouvait plus attendre. Admirer les amoureux l’avait rendu complètement dingue. Elle avait ce qu’elle voulait maintenant il lui fallait agir et vite. Il était à peine sept heures. Trop tôt pour débarquer chez Callie. Elle avait passé la moitié de la nuit à rédiger une longue lettre en tentant de ne pas être trop extrême dans ses propos. Il fallait qu’elle soit claire mais aussi qu’elle fasse en sorte que le contenu paraisse réaliste. En écrire assez pour susciter le désespoir mais pas trop pour que personne ne se pose de question. Elle avait fait multiples tentatives et la poubelle regorgeait de feuilles froissées. Elle avait réfléchi des heures à ce qu’elle pourrait bien dire à Callie mais, comme à son habitude, elle misait sur l’instinct et l’instant. Elle attendit dix heures en arpentant la plage pour se calmer. Quelques minutes plus tard, elle frappait à la porte de Callie, son petit sac en toile pendant à son bras. Callie ouvrit la porte et ne mit pas longtemps à reconnaitre la jolie brune qui lui avait remis la lettre de Paul, quand son facteur s’était absenté. Avait-elle du courrier à lui remettre ? Elle se souvenait qu’elle ne l’avait pas trouvé très agréables lors de ce premier contact. Mais là, elle paraissait différente. Joviale, souriante, presque agréable.
Lucie se présenta rapidement.
« Bonjour, je suis Sophie Ricin », le choix de son patronyme là fit sourire intérieurement. « Je ne sais pas si vous vous souvenez de moi, mais je vous avais remis un courrier il y a quelques semaines pendant le confinement. En effet, j’habite une petite maison sur la plage et le facteur avait dû se tromper de boite aux lettres ».
Encore une erreur postale, pensa Callie. Heureusement cette fois, la lettre n’avait pas été ouverte et cette "Sophie", pas assez désespérée pour écrire à son Paul. Finalement, Sophie lui avait été d’une grande aide en lui remettant la lettre de Paul et elle l’invita à entrer pour la remercier convenablement.
Lucie accepta l’invitation. Elle avait espéré que Callie se sentirait assez redevable pour la faire entrer.
Callie lui proposa une tasse de thé et Lucie accepta immédiatement.
« Vous aimez le citron ? » ?
Ce n’était pas du Earl grey mais ça ferait l’affaire.
« Oui, j’aime beaucoup , vous avez du sucre ? »
Callie apporta le plateau avec les tasses fumantes et des petits biscuits à la noix de coco. Elle aimait le mélange de ces deux saveurs.
Callie regardait Lucie et ne pouvait s’empêcher de la trouver très belle. Elle se demandait aussi ce qui se serait passé si Sophie avait finalement gardé la lettre et écrit à Paul. Elle chassa rapidement cette idée. La soirée de la veille avait été merveilleuse et Paul était à elle et à personne d’autre.
Lucie, elle aussi, regardait Callie et elle pouvait voir l’amour transparaitre sur son visage.
Callie avait oublié le sucre, elle n’en prenait jamais. Elle retourna donc à la cuisine et se mit sur la pointe des pieds pour atteindre l’étagère du haut, où il était rangé. Lucie ne voyait désormais que son dos.
Elle mit quelques instants avant de sa saisir du petit pot en verre rempli de sucre et retourna s’asseoir à la table du salon. Elles échangèrent quelques banalités sur le temps qu’il faisait, les endroits merveilleux à visiter dans la région et surtout la fin inespérée de ce confinement. Lucie pesait ses mots, elle ne devait surtout pas faire d’impair et ne pas parler de Paul. Elles discutèrent des artistes de la région, des peintures de Raphaël Sanchez, des sculptures de Benjamin Maure et des poètes, qui faisaient très souvent des lectures dans la petite bibliothèque près du port. L’évocation de l’endroit où Lucie avait rencontré Paul, réveillait en elle, un sentiment de rage et de dégoût envers Callie. Mais Lucie refoula ses émotions et afficha un sourire figé qui en disait long mais passa inaperçu pour Callie, qui physiquement, était dans son salon mais psychologiquement, occupée à penser à sa prochaine rencontre avec Paul.
Peut-être l’emmènerait-il faire cette ballade en moto dont ils avaient parlé.
Lucie demanda à passer aux toilettes avant de quitter la maison. Elle ne souhaitait pas s’y attarder plus longtemps. Elle avait obtenu ce qu’elle souhaitait et ne voulait pas risquer de mettre son plan en péril. Elle remercia Callie pour la tasse de thé et lui proposa une éventuelle sortie entre filles plus tard si l’idée la tentait. Lucie n’en pensait pas un mot mais elle devait se montrer polie et n’éveiller aucun soupçon chez sa nouvelle amie. Callie n’avait pas la moindre envie de se lier d’avantage avec Sophie. Elle ne l’a trouvait pas honnête. Quelque chose en elle ne lui plaisait définitivement pas. Elle l’avait remercié et c’était déjà bien suffisant.
Paul mourrait d’envie de revoir Callie mais il s’était donné une journée complète pour prendre le temps de penser à cette belle soirée et Paul devait vraiment travailler. Sa maison d’édition insistait pour qu’il leur transmette les quatre premiers chapitres de son nouveau roman et il n’en avait écrit que deux. Cette soirée, comme les lettres de Callie, lui avait redonné l’envie d’écrire et il savait maintenant qu’elle serait la fin de l’histoire de « La plume du destin ». Cette rencontre n’avait fait que renforcer ses sentiments pour Callie et il allait s’en servir pour écrire son plus grand chef d’œuvre.
Callie, elle aussi, trépignait d’impatience mais elle avait quelques dossiers en court, qu’elle ne pouvait pas laisser de côté. Antoine, qu’elle suivait depuis plus d’un an, avait besoin de ses compétences pour obtenir une aide de l’état afin de pouvoir faire l'acquisition d'un lit médicalisé. Son état de santé, suite à l’accident de voiture, se détériorait et il devenait difficile pour lui de se coucher dans son lit. Il avait bien une aide à domicile qui l’aidait dans son quotidien mais, perdre son autonomie, était bien pire que les douleurs dont il souffrait.
Callie s’installa dans le canapé avec son ordinateur portable et commença à travailler. Elle aimait se sentir utile et aider ses semblables. Cela ne lui demandait aucun effort car c’était tout simplement dans son caractère et Antoine comptait beaucoup sur elle. Il était déjà dix-sept heures trente, Callie ne s’était pas rendue compte qu’elle travaillait depuis si longtemps. Elle n’avait même pas fait une pause pour déjeuner. Elle se sentait barbouillée pourtant, depuis une trentaine de minutes déjà. Elle avait la nausée et une envie de vomir qui grandissait. Prise de spasmes, elle se dirigea dans les toilettes, la tête au dessus de la cuvette. Elle avait mal au ventre et sentait la sueur perler sur son front. Peut-être une indigestion mais son dernier repas datait de la veille au soir et elle n’avait mangé que deux petits gâteaux à la noix de coco ce matin. Les spasmes étaient de plus en plus forts et elle ne parvenait pas à vomir. Elle attrapa son téléphone et composa le numéro des pompiers. Elle sentait que quelque chose n’allait vraiment pas et qu’elle ne serait pas capable de conduire. Elle aurait voulu contacter Paul mais elle ne pouvait pas le faire par téléphone. Il faudrait qu’il installe une ligne fixe, pensa-t-elle. Quand l’ambulance arriva, Callie était couchée à même le sol du salon et se tordait de douleur. Olivier Bardot, l’ambulancier en chef, prit très vite la décision de conduire Callie à l’hôpital. Elle ne parvenait presque plus à parler, tant la douleur retournait son estomac. Elle fut immédiatement prise en charge dans le service de médecine générale. Les symptômes ressemblaient à une intoxication alimentaire mais rien de ce qu’elle avait mangé ne pouvait engendrer de telles douleurs. Le Dr Matula, grand à la peau ébène et aux yeux noirs, appela une infirmière. Il avait besoin d’urgence qu’on prélève du sang à Callie et souhaitait également une analyse d’urine. Il ne pouvait pas soulager sa douleur tant qu’il n’en aurait pas trouvé la cause et son état empirait de minute en minute. Callie, allongée sur une civière avec pour tout vêtement, une blouse blanche en coton bien trop grande pour elle, grelottait. Elle aurait tellement aimé que Paul soit là pour la réconforter et la réchauffer. Le Dr Matula s’impatientait, ce n’était quand même pas compliqué de faire une prise de sang et de l’apporter au labo. Pourquoi ces tests prenaient-ils autant de temps ?
Il descendit lui-même l’escalier qui menait au sous sol pour attraper une laborantine. Le cas de Callie était grave et il n’était pas question d’attendre plus longtemps. De sa voix forte et bourrue, il s’adressa à Stéphanie, la laborantine. Il était sous pression et il fallait bien qu’il passe ses nerfs sur quelqu’un. Stéphanie, les larmes au bord des yeux, quitta la pièce pour revenir quelques minutes plus tard aves les résultats des examens de Callie. Le Dr Matula ouvrait de grands yeux écarquillés. L’analyse d’urine montrait des signes indéniables d’un empoisonnement à la ricine. C’était un arbuste, certes très présent dans le sud et il y avait quelques massifs à Collioure mais il aurait fallu en ingurgiter une grosse quantité pour arriver à ce résultat. Callie aurait dû avaler au moins quatre ou cinq graines pour des symptômes aussi sévères. Pourquoi aurait-elle mangé ces fruits ? Avait-elle tenté de se suicider ? Mais dans ce cas, pourquoi appeler une ambulance ? Avait-elle regretté son geste ? Dans un premier temps, il fallait la sauver, il lui poserait toutes ces questions quand son état serait stabilisé. Il devait tout de même faire part de ses doutes au personnel soignant afin que Callie soit surveillée de près et ne tente pas autre chose. L’empoisonnement à la ricine reste quelque chose de rare et, habituellement, il faut inspirer et expirer plusieurs minutes le poison pour qu’il soit mortel. L’ingérer était risqué également mais heureusement pour Callie, ce n’était pas le mode d’administration le plus dangereux. Le Dr Matula ordonna qu’on mette Callie sous nébulisateur. Il n’était pas très sur du résultat car le traitement n'avait été testé que par l’INSERM. Cependant, il ne voyait pas d’autre possibilité. Il fallait, pour soigner Callie, qu’il puisse déposer les anticorps contenus dans le nébulisateur, directement sur les alvéoles des poumons afin de stopper les dégâts que le poison avait déjà commis. Callie resta quelques temps avec l’appareil collé sur son nez et sa bouche. Elle souffrait énormément et ne comprenait absolument pas ce qui avait bien pu arriver.
Le Dr Matula devait prévenir la police. Il fallait que des agents puissent se rendre chez Callie pour inspecter les lieux et se saisir du poison. La fouille de sa maison leur permettrait peut-être de comprendre comment cet empoisonnement avait été rendu possible. Il hésitait, il était surement plus judicieux d’attendre quelques heures que Callie se sente assez bien pour leur parler. Il allait attendre. Quelques heures ne changeraient rien à la situation et Callie était bien surveillée désormais.
Le traitement fit effet très rapidement, ingéré le poison était moins efficace. Callie avait comme un goût de noisette dans la bouche. Elle n’arrivait pas à se souvenir quand cela avait commencé.
Le Dr Matula, les bras croisés sur son torse, regardait Callie comme une criminelle. Il n’éprouvait aucune empathie pour ces personnes qui osait aller à l’encontre de la volonté de Dieu. Un regard accusateur qui rendait Callie fébrile.
« Mlle Courtois, Callie si vous permettez, pouvez-vous me dire pourquoi vous avez décidé de manger des fruits toxiques » ?
Callie était interloquée, des fruits toxiques ? Mais de quoi pouvait bien parler ce médecin ? Pourquoi aurait-elle fait une chose pareille ? Elle rassembla ses esprits pour répondre enfin :
« De quels fruits parlez-vous docteur ? Je n’ai rien avalé depuis hier soir, excepté un thé au citron et des biscuits à la noix de coco. Pourquoi voudriez-vous que je mange des fruits toxiques ? Et de quels fruits parlez-vous ? »
« Callie, votre analyse d’urine montre très clairement que vous avez ingéré de la ricine, quatre à cinq graines pour être précis, vous voyez les arbustes près de la place du marché » ?
Callie cligna des yeux comme pour faire disparaitre le médecin et l’hôpital tout entier. Il devait s’agir d’un cauchemar. Elle ne pouvait tout simplement pas passer de la plus belle soirée de sa vie avec Paul à cette situation grotesque.
« Docteur, vous êtes bien sur que j’ai été empoissonnée » ?
« Callie, la ricine est un poison puissant lorsqu’il est inhalé. Heureusement, vous avez l’idée saugrenue de l’ingérer, ce qui en a diminué les effets mais vous devez-me dire quelles raisons vous ont poussées à faire un tel geste ? Vous devrez être suivie par l’un de nos psychologue pour qu’il s’assure que votre état psychologique vous permet de rentrer seule chez vous quand vous serez complètement sur pied. Vous comprenez » ?
« Docteur, je me répète mais je n’ai pas mangé ces fruits dont vous parlez. Et si je suis malade, alors mon ami Paul doit l’être également puisque nous avons partagé le même repas. »
« Callie, qui est ce Paul ? Pouvez-vous nous dire où il réside ? Si vous n’avez pas mangé volontairement ces fruits alors quelqu’un à cherché à vous tuer. »
Callie sentait son cœur battre si fort qu’elle avait la sensation qu’il allait sortir de sa poitrine. Elle en était intimement persuadée, Paul avait mangé et bu exactement la même chose qu’elle et c’est elle qui avait préparé les assiettes. Jamais il ne lui aurait fait du mal, l’idée était absurde.
« Docteur, quel goût à ce poison, si il en a un » ?
« Si je devais le décrire, bien que je n’en ai évidement jamais mangé, je dirais un léger goût de noisette. »
Callie en sentait encore le goût sur sa langue, il fallait absolument qu’elle se souvienne du moment où cette impression avait commencé. Ce n’était pas la veille, elle en était certaine mais plutôt ce matin.
« Docteur, vous devez contacter Paul et lui raconter ce qui m’est arrivé. Je veux être certaine qu’il se porte bien et j’ai absolument besoin de lui parler. Je vous confirme que je n’ai mangé aucun de ces fruits volontairement et que j’ai commencé à avoir ces douleurs insoutenables vers 17h30. »
« Dans ce cas, vous avez du absorber le poison entre 10h et 11h du matin. C’est le délai avant que les premiers effets fassent leur apparition. »
Le Dr Matula en était sur maintenant, il devait contacter sans tarder la police de Collioure.
L’inspecteur Boujol, fraichement muté de Toulouse, répondit dès la première sonnerie. La vie de flic dans ce village était ennuyeuse à mourir et il attendait avec impatience une enquête qui pourrait lui redonner goût à son métier. Ici, pas de meurtre, peu de vols et à peines quelques cas d’ivresse sur la voie publique, lors des rassemblements des artistes. Très souvent, des poètes ratés qui cherchaient l’inspiration avec de la Mentheuse ou du Vermouth. Rien de très croustillant ni de très palpitant. L’inspecteur Boujol était un homme de taille moyenne, la peau mate et les yeux d’une couleur très particulière. Il avait ce petit accent craquant du sud de la France qui faisait encore rire ses collègues mais il était très respecté pour son professionnalisme et son taux d’élucidation d’enquêtes. Pas très épais et des tatouages à divers endroits, il dénotait quelque peu de la police locale.
Le docteur Matula lui exposa les faits tels qu’il les connaissait et cela ne suffisait pas à rallumer la flamme de l’enquêteur. Mais bon, il devrait se contenter de ça et cela restait plus intéressant que tous les appels qu’il avait reçus jusqu’ici. L’inspecteur Boujol dépêcha l’agent Bernier et ils se rendirent directement au domicile de la victime. L’inspecteur Boujol préférait toujours voir la scène de crime même si on ne pouvait pas réellement la qualifier de cette façon avant de s’entretenir avec les éventuels témoins ou la victime rescapée, dans ce cas précis. Callie voilà comment elle lui avait été présentée. La maison se trouvait dans un quartier tranquille de l’allée des tilleuls, pas très loin du bord de mer. Un meilleur choix pensa-t-il que son ridicule appartement rue du soleil matisse. Il était parti précipitamment de Toulouse et s’était contenté de la première habitation disponible. Sans femme ni enfant, ça n’avait finalement que très peu d’importance. La maison était ouverte, les ambulanciers n’avaient pas pris le temps de fermer à clef. L’état de la victime devait être sérieux et Callie devait être seule à son domicile. Ils entrèrent dans la maison et furent frappés par la propreté et surtout par le style épuré de la décoration. Bien loin de l’appartement de l’inspecteur Boujol, dont le sol était jonché de multiples vêtements et la table de la cuisine, parsemés de vieux cartons de pizzas et de canettes de bières vides. Finalement, cela allait rendre les recherches plus faciles. Il ne serait pas compliqué de repérer le moindre indice qui dépasserait ici où là. L’agent Bernier inspecta la salle de bain. La cuvette était relevée. Callie avait certainement eu besoin de vomir mais les toilettes étaient propres. Rien à signaler dans cette pièce. L’inspecteur Boujol s’était rendu immédiatement dans la chambre, son regard fut spontanément attiré par une feuille de papier, sortie de son enveloppe, sur la table de chevet. Il ne pu s’empêcher de lire la lettre qui disait :

Callie,
Tu sais comme je mets un point d'honneur à l'honnêteté et combien je ne peux cacher mes sentiments. Cette soirée passée ensemble m'a beaucoup plu je ne m'en cache pas. Cependant, en rentrant chez moi, je me suis vite aperçu que cette "magie" était rompue. Peut-être était-elle due à cette distance, au mystère ou que sais-je. Aujourd'hui, je me suis rendu compte que s'aimer sans se voir est en fait impossible et que cela n'était finalement pas fait pour moi. J'ai cru que cette flamme, présente dans nos lettres, continuerait de bruler mais ce n'est pas le cas, en tout cas pas pour moi. Peut-être qu'au fond nous avons juste fait fausse route dans cette relation et imaginer que nous pourrions être amoureux mais qu'en réalité, tout n'était qu'illusion. Voilà pourquoi aujourd'hui il vaut mieux que nos routes se séparent et que nous reprenions notre vie, là où elle s'est arrêtée, avant le confinement. La rupture me semble être la bonne solution, de toute manière, nous n'avons pas vraiment eu le temps de nous attacher, ni de construire quoi que ce soit. J'ai préféré t'écrire cette lettre de séparation pour t'expliquer ma décision de te quitter. J'espère que tu comprendras ma décision mais la vérité vaut mieux que le mensonge. Aujourd'hui, nous prenons des chemins différents et cela n'enlève rien aux sentiments que j'ai éprouvé pour toi durant notre longue correspondance. Ils étaient réels mais, contrairement à l'idée que j'avais pu m'en faire, ils se sont envolés.
Bonne route à toi Callie.
Paul.

Elle était signée Paul. A première vue, Paul ne semblait pas partager les sentiments de Callie. Etait-ce une raison suffisante pour tenter de se suicider ? L’inspecteur Christophe Boujol ne croyait pas en cette hypothèse. Il ne fallait pourtant pas la mettre de côté.
L’agent Bernier s’était ensuite rendu dans la cuisine à la recherche du poison que Callie avait ingéré. Aucune trace de ricine dans les placards. Il ouvrit le lave vaisselle et y trouva uniquement deux tasses et deux petites cuillères. Callie était sacrément organisée. Elle avait raconté que son dernier repas datait de la veille au soir et pourtant aucune assiettes, ni couverts. Tout avait soigneusement été lavé et rangé. Mais pourquoi deux tasses dans ce cas ? Callie était censée vivre seule. Avait-elle reçue de la visite le matin même ? Ce détail chagrina l’agent Bernier qui en fit immédiatement part à l’inspecteur Boujol. Christophe sortit les tasses du lave vaisselle pour les regarder de plus près. Elles avaient été rincées mais il restait un résidu au fond de l’une d’elle. Il l’empaqueta dans un sachet en plastique, il la ferait analyser plus tard. La maison avait été passée au peigne fin et ils n’avaient pas trouvé grand-chose à se mettre sous la dent. Il allait falloir interroger Callie pour obtenir plus d’informations.
Lucie était rentrée directement chez elle après sa courte visite à Callie. Elle avait entendu, quelques heures plus tard, la sirène d’une ambulance et sa curiosité aiguisée la démangeait. Elle avait passé son après-midi couchée sur un transat à regarder la mer agitée ce jour là. Elle s’était plongée dans la lecture d’un des romans de Paul qu’elle avait lu et relu au moins dix fois déjà mais elle était captivée par le style unique de l’écrivain. Elle se prenait à rêver que, bientôt, elle pourrait lire son prochain livre et elle s’était réjouie à cette idée.
L’inspecteur Boujol sentait que cette affaire ne serait pas aussi simple que les autres. Sans savoir pourquoi, il avait récupéré la lettre trouvée sur la table de nuit et l’avait enfouie dans un sachet plastifié pour en parler à Callie. Quelque chose dans les mots qu’il avait lu retenait encore son attention et prouvait peut-être la culpabilité de ce Paul.
L’inspecteur Boujol était du genre efficace et qui ne comptait pas ses heures. Une enquête résolue était pour lui un challenge réussi et sa carrière il l’avait bâti sur sa rapidité à élucider tout genre de mystères. Pour une fois que Collioure lui offrait une perspective intéressante, il allait se donner à fond. Il déposa l’agent Bernier au poste, il voulait interroger Callie seul. La jeune femme de l’accueil lui indiqua le numéro de chambre et il s’y rendit sans plus attendre. Callie était allongée, le teint pale, couverte d’un léger drap de coton blanc. Il faisait chaud en cette saison et le tissu rêche ne devait pas être agréable sur sa peau. Il fut immédiatement saisi par sa beauté et l’éclat de ses beaux yeux verts. Il ne pouvait pas se permettre de lui laisser entrevoir ses émotions, il reprit donc son sérieux en un éclair.
« Inspecteur Christophe Boujol » se présenta-il sans savoir pourquoi cette fois, il avait ajouté son prénom. Après tout, plus elle serait en confiance et plus il aurait d’informations facilement.
« Callie, c’est bien cela ? Le docteur Matula qui s’occupe de vous, nous a confié ce qui était arrivé et il nous affirme que vous n’avez absolument pas cherché à vous suicider en ingérant de la ricine. Je dois vous dire que j’ai fouillé votre domicile, ce qui est la procédure classique dans ce genre d’affaire et j’ai trouvé, sur votre table de chevet, un courrier d’un certain Paul qui me laisse quelques interrogations. »
Callie était encore embrouillée, La ricine n’avait pas encore été complètement évacuée de son organisme et elle se sentait encore un peu nauséeuse.
Elle ne fut pas choquée que ce policier soit entré dans sa maison mais comment avait-il pu trouver les lettres de Paul qu’elle cachait dans le double fond du tiroir de son bureau en acajou ? Et pourquoi avait-il choisi une lettre en particulier ? Callie essayait de se sortir de cet état de torpeur et cela lui demandait beaucoup d’efforts. Après quelques minutes, elle se tourna vers l’inspecteur.
« Inspecteur Boujol, vous avez déjà lu la lettre et je ne sais pas de quel courrier vous parlez alors pourriez-vous me la lire s’il vous plait. Je ne crois pas être encore en mesure de le faire moi-même. »
L’inspecteur accepta, il alla s’asseoir sur le petit fauteuil à coté du lit de Callie et lui fit la lecture.
Les traits de Callie se figèrent et le sanglot qui sortit de sa bouche fut déchirant. L’inspecteur mit cette réaction sur le coup de l’empoisonnement et des médicaments qui lui avaient été administrés. Si Callie réagissait de cette manière, alors qu’elle devait déjà avoir lu ces mots plusieurs fois, qu’avait-elle été capable de faire à la première lecture. Finalement, l’hypothèse du suicide était certainement bonne même si la déception se lisait sur le visage de l’inspecteur. Il savait qu’il n’avait pas le droit de penser cela mais lui, c’est une bonne vieille affaire de tentative d’homicide dont il avait besoin.
L’inspecteur Boujol attendait les résultats des tests qui devaient être effectués sur la tasse récupérée chez Callie. Décidemment, attendre ne faisait pas partie de ses qualités. Callie lui avait parlé d’un certain Paul et celui-ci ne pouvait être contacté par téléphone alors il allait lui rendre une petite visite de courtoisie. Après tout, il restait suspect et Callie avait expressément demandé, avant de connaitre le contenu de la lettre trouvée chez elle, qu’on le prévienne pour ce qui lui était arrivée.
L’adresse en poche, il préféra se déplacer à pieds, en longeant la plage. Cette ballade serait plus agréable et l’ennui le gagnait à nouveau. Il remarqua que les rues de Callie et Paul se situaient non loin l’une de l’autre. Il espérait qu’un jour, il ait la chance de faire lui aussi ce type de rencontre. Il appuya longuement sur le bouton de la sonnette, caché sous la végétation près du portail et fer forgé noir, qui avait du être repeint récemment. Le confinement avait permis de réaliser les menus travaux qu’on remet toujours à demain. Paul, les cheveux hirsutes, entrouvrit légèrement le portail. Il devait dormir, pensa l’inspecteur.
« Inspecteur Boujol » se présenta-t-il promptement. « Je suis désolé de vous déranger, mais votre amie Callie m’a demandé de vous rendre visite ».
« Callie ? Que se passe-t-il » ?
« Elle est actuellement hospitalisée dans le service de médecine générale de l’hôpital de Collioure, suite à un empoisonnement alimentaire ».
Après tout, ce n’était pas vraiment un mensonge puisque Callie avait bien ingéré de la ricine.
Les traits de Paul se crispèrent et ses poings, toujours agrippés à la barre de fer transversale du portail, devinrent blancs.
Christophe savait que la nouvelle l’avait dévasté. Mais était-ce parce qu’il s’inquiétait réellement pour elle ou un regret à l’idée de ne pas avoir réussi à la tuer ? Sa lettre n’était certes pas très agréable mais on ne pouvait y voir une forme de rage ou d’agressivité. C’était une banale rupture tout au plus.
« Comment va-t-elle » ? Demanda Paul.
« Plutôt bien, soyez sans crainte, l’antidote fait doucement effet et ses jours ne sont plus en danger. Elle devra certainement rester quelques jours là bas, une semaine tout au plus ».
« Comment s’est-elle empoisonnée ? Savez-vous ce qu’elle a pu manger ? Nous étions ensemble hier soir et avons partagé notre repas et comme vous pouvez le constater, je me porte très bien. Excusez mon aspect général, mais je suis écrivain et j’ai passé la nuit entière sur mon roman ».
« Je ne peux vous donner plus d’informations sur ce qui est arrivé à Callie, mais vous pourrez-vous rendre à l’hôpital quand nous aurons terminé de discuter, si vous le souhaitez ».
« Ne serait-il pas possible que j’y aille dès maintenant et que nous reportions cette conversation à plus tard dans la journée. Je veux m’assurer que Callie va bien ».
« Non Paul, je peux vous appelez Paul » ?
« Cela ne me pose pas de problème, c’est mon prénom en effet. Pardonnez ma remarque mais je suis sur les nerfs après ce que vous venez de me dire ».
« Passons, je dois vous avouer que je ne suis pas venu uniquement pour vous prévenir mais aussi pour vous interroger. Pourquoi avez-vous cherché à rompre avec Callie au lendemain d’une soirée qu’elle ma décrite comme idyllique » ?
« Rompre ? Mais qui vous a dit une telle bêtise ? Callie est la plus belle chose qui me soit arrivée depuis de nombreuses années. Elle représente tout ce que je recherche chez une femme. Elle est belle, intelligente, drôle et elle m’inspire comme je ne l’ai jamais été. Regardez ma tête, je n’ai pas quitté mon écran de la nuit et chaque mot que j’écrivais, c’est elle qui me les dictait. Vous comprenez Inspecteur Boujol ? Je l’aime et je suis au plus mal de savoir qu’elle est actuellement à l’hôpital et que je perds un temps précieux à parler avec vous. Pardon, vous n’êtes pas désagréable mais vous devez comprendre que j’ai mieux à faire à cet instant ».
« Paul, nous avons trouvé votre dernière lettre chez Callie. Elle m’a dit ne jamais avoir vu ce courrier avant que je ne lui emmène à l’hôpital aujourd’hui mais je pense que son cerveau a tout simplement fait un blocage et que c’est même peut-être votre courrier qui l’a poussé à ingérer de la ricine. »
Et merde, pensa Christophe, je ne devais pas lui faire part de cet élément de l’enquête. Mais bon, il ne fait aucun doute que Callie, si elle accepte de le voir, lui racontera tout.
« Mon courrier ? De la ricine ? Un suicide » ?
Autant de questions qui tourmentaient Paul et le rendait complètement impuissant. Certes, il ne connaissait Callie qu’à travers ses écrits et d’une seule et unique soirée, mais jamais celle qu’il aimait n’aurait tenté d’intenter à ses jours. Et quelle lettre ?
« Avez-vous ce courrier inspecteur ? Et puis-je y jeter un œil » ?
« Bien entendu ».
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Astrid Lunar
Un recueil de textes sur les péchés capitaux.
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Guido Falxius

Des barreaux aux fenêtres. Derrière, la pluie. Le long des murs, des étagères. Sur les étagères se dressent des livres, des romans, des livres de géographie, de sociologie. Certains sont bien droits, pointés vers le ciel, d'autres penchés légèrement à droite et d'autres à gauche, sans que nous ne puissions en déduire la moindre logique.
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