Morgue

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Abby se réveilla en sursaut. Il était presque l'heure. Elle avait peu et mal dormi, mais rien ne servait de se recoucher pour une poignée de minutes à peine. Autant se lever, pensa-t-elle.

Elle prit lentement son petit-déjeuner en repensant à la journée de la veille. La conférence créationniste. La soirée avec Ivan. Cette histoire de cadavres. Le suaire.

Cette affaire devenait complètement dingue.

Abby secoua la tête en se resservant un grand café au lait avec beaucoup de sucre. Quel pouvait bien être le lien entre tous ces éléments ? Peut-être n'y en avait-il aucun, se dit-elle. Après tout, ce ne serait pas la première fois qu'elle se serait trompée. Et ce serait encore moins la première fois que Dimitri aurait raconté n'importe quoi. Non pas qu'il fut un menteur, non, mais ses informations étaient loin d'être fiables. Elle avait beaucoup trop peu d'informations sur ce fameux incident qui semblait avoir coûté la vie à deux personnes et qui était censément lié aux activités de Futura Genetics. Tout ce qu'elle savait, c'était que deux hommes avaient été retrouvés morts dans la Moskova, non loin du laboratoire. Et d'après Dimitri, c'était lié. Une histoire d'espionnage, d'après lui. Et les deux hommes se seraient battus. L'un avait même été retrouvé nu. C'était vraiment du grand n'importe quoi. Elle devait absolument en savoir plus. Dimitri était bien gentil, mais ne faisait-il pas complètement fausse route comme à son habitude ? Elle devait en avoir le cœur net.

Et pour ça, il lui fallait aller à la morgue.

L'idée de voir des cadavres ne l'enchantait guère. Abby n'avait jamais vu la mort en face et elle n'était pas tout à fait sûre de pouvoir le supporter, mais il le fallait bien.

Abby arriva devant l'hôpital. Elle entra et retira sa grande écharpe rouge pleine de neige qui lui pesait comme une chaîne. Il n'y avait personne à la réception. Elle appela, mais personne ne vint. Si. Ou, plutôt, elle entendit du bruit.

Quelqu'un approchait.

Ce fut une femme d'une quarantaine d'années qui apparut dans l'entrebâillement de la porte derrière le comptoir, lui jetant un regard soupçonneux. Abby soupira. Les Russes n'étaient décidément vraiment pas des gens charmants. Et puis comment allait-elle faire comprendre qu'elle voulait voir deux cadavres qu'elle ne connaissait même pas ? Sa petite affaire se goupillait bien mal. Heureusement, la réceptionniste parlait quelques mots d'anglais. Et avec ses quelques mots de russe, Abby parvint, contre toute attente, à se faire comprendre. Elle n'obtint cependant pas de réponse claire, mais elle avait l'habitude.

 Rien n'était jamais simple ici en Russie.

La femme l'avait invitée à la suivre, ce serait apparemment au responsable de la morgue de trancher si, oui ou non, Abby allait pouvoir voir les corps. Les deux femmes arrivèrent devant une porte à double battant en métal brossé, au fond d'un long couloir sale et éclairé par une faible lueur jaunâtre. C'était incroyable : même la lumière avait l'air vieille. La lampe grésillait et clignotait comme si l'ampoule allait claquer d'un instant à l'autre.

La réceptionniste poussa négligemment l'un des deux battants avec la jambe. Un homme d'une cinquantaine d'années apparut. Les deux Russes échangèrent quelques mots puis la réceptionniste s'en alla, sans même un regard pour Abby. Elle resta donc seule aux côtés d'un vieux russe baraqué qui lui jetait un regard patibulaire sous un éclairage sinistre et avec quelques cadavres allongés en arrière-plan. C'était on ne peut plus charmant, pensa-t-elle.

— Que voulez-vous ? demanda l'homme en anglais avec un accent à peu près potable.

— Vous avez reçu deux cadavres.

— J'en reçois des tonnes, ici.

— J'imagine bien, mais ceux-ci sont spéciaux.

— Quel cadavre ne l'est pas ? J'ai de tout, ici : des accidentés de la route, des suicidés, des morts-nés, des égorgés, des types attaqués par un ours évadé du cirque, des meurtres crapuleux, des sans-abri congelés et autres réjouissances. Lesquels voulez-vous voir ?

— Euh...

— De toute façon, il vous faudra payer.

— Payer ?

— Dix mille roubles pour dix minutes. C'est un bon prix. Vous n'avez rien à faire ici, si j'ai bien compris.

Abby fit la moue. Dix mille roubles ! Ca faisait quatre cents dollars ! Jamais son boss n'accepterait de lui rembourser cette « dépense ». C'était complètement fou. Mais Abby devait absolument voir les corps. Alors, elle fit oui de la tête et s'engouffra dans la salle. L'homme la stoppa net de son bras. Il tendit la main.

— Faites voir les billets.

Abby jura. Elle sortit son portefeuille et en extrait de l'argent. Elle n'avait que neuf mille roubles sur elle. C'était déjà énorme, mais ça n'était pas assez. Elle pesta intérieurement puis tendit les billets au vieil homme avec un sourire, en espérant que ça passe. Le type compta les billets puis lui jeta un regard noir. Mais il la laissa entrer. Abby soupira. Une bonne chose de faite. Avec dix pour cent de réduction, pensa-t-elle avec un sourire.

Ca restait toutefois de l'arnaque pure et simple.

— Bon, quels corps voulez-vous voir ? demanda le légiste de sa voix bourrue.

— La police a dû vous amener deux corps, il y a trois jours. Deux hommes. L'un était nu.

— Ah. Oui, fit-il d'un air perplexe. Ils sont encore ici.

— Serait-il possible de les voir ?

L'homme lui fit signe de le suivre, l’air de se demander pourquoi cette petite américaine s’intéressait à deux victimes de la Moskova. Abby passa entre deux rangées de cadavres installés sur des tables roulantes. Les corps étaient recouverts de draps blancs, mais les pieds dépassaient et elle pouvait facilement deviner la silhouette des corps. Abby se sentit mal à l'aise. Elle essaya de ne pas regarder. Ils arrivèrent au fond de la salle, devant un grand mur percé d'une multitude d'ouvertures. Il devait bien y avoir une vingtaine de petites portes de presque un mètre sur un mètre. Abby savait que des dizaines de corps étaient juste là, derrière ces portes de métal réfrigéré. Elle essaya de se ressaisir. A deux mains, l'homme fit pivoter deux poignées en même temps puis il ouvrit deux portes en grand.

De l'air froid et fumant s'échappa des deux cavités, créant une espèce de cascade de gaz blanchâtre tombant lentement vers le sol.

L'atmosphère puait la mort.

Le légiste tira un grand coup sur le premier tiroir qui sortit en ripant, découvrant deux pieds et un drap blanc fumant. Il dévisagea Abby, observant sa réaction. Elle semblait tenir le choc.

Il tira le second cadavre.

— Vous êtes prête ? demanda-t-il.

Abby prit une grande respiration puis elle fit oui de la tête. Le légiste retira lentement les deux draps sans s'arrêter au niveau de la taille, découvrant intégralement deux hommes au regard vitreux. Les corps étaient d'un blanc bleu glacé, couverts d'ecchymoses et parcourus par une gigantesque incision en forme de Y sur le torse, sommairement recousue.

C'était abject.

Mais Abby se força à regarder pour essayer de trouver un indice. Elle sortit son appareil numérique et s'apprêtait à prendre les corps en photo lorsque le légiste l'en empêcha d'une main ferme.

Abby jura.

— Je n'ai pas le droit de prendre de photos ?

— Si, mais ce sera dix mille roubles de plus.

— Vous savez très bien que je ne les ai pas.

— Alors, vous n'aurez pas de photos non plus.

— Je vois, fit-elle en soupirant. Que pouvez-vous me dire à propos de ces corps ? Vous les avez autopsiés ?

— Oui.

— Et ?

— Ils sont morts noyés.

— C'est tout ? Vous n'avez rien constaté d'autre ?

— Si. Il y a des traces. Des bleus, des contusions.

— Je vois ça. Ils se sont battus ?

— Apparemment. A moins que quelqu'un d'autre ne les ait battus. Qui sait ? Mais je ne vous parle pas de ça. Regardez les poignets de cet homme, fit le légiste en accompagnant le geste à la parole.

Abby regarda de plus près les poignets. Il y avait effectivement des traces bleutées ressemblant vaguement à un bracelet.

— Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-elle.

— Il y en a aussi au niveau des chevilles, de la poitrine, des genoux et du front, reprit le légiste.

Abby le constata par elle-même. Le corps semblait avoir été comprimé par des bandes.

— Je vois. Qu'est-ce qui a causé ces marques ?

— Des bracelets de contention.

— Des quoi ?

— Cet homme a été attaché. Et il s'est débattu. Violemment. C'est ça qui a causé ces traces en forme de bandes.

— Vous voulez dire qu'il a été... torturé ? fit Abby, perplexe.

— Torturé ? Difficile à dire. Mais ces traces sont caractéristiques d'un homme maintenu de force.

— Vous en êtes sûr ?

— Eh bien, normalement, les sangles sont conçues pour ne pas blesser le patient.

— D'où viennent ces marques, dans ce cas ?

— Soit il s'est débattu comme un fou, soit les liens n'étaient pas... médicalisés.

— Je vois. Lequel des deux hommes a été retrouvé nu ?

— C'est celui-ci.

— Et l'autre corps ?

— Simple mort par noyade. Rien à signaler. Mais votre temps est écoulé, mademoiselle, fit le légiste d'un air narquois. Si vous voulez en voir plus, il va falloir allonger les billets.

— J'ai vu ce que je voulais voir. Et je ne vous remercie pas, fit-elle en tournant les talons.

Ce type était un vrai connard et puis, surtout, elle était terriblement pressée de quitter ce lieu qui puait la mort.

Elle sortit de la salle, soulagée, claqua la porte et retrouva avec un certain bonheur ce vieux couloir défraîchi. Jamais elle n'aurait cru le trouver sympathique. Mais il était infiniment plus accueillant que le frigo puant qui leur servait de morgue.

Abby venait de sortir de l'hôpital. Elle était dans la rue et savourait l'instant. Pour une fois, il ne neigeait pas. Et il n'y avait pas de vent. Ca, plus le fait de ne plus être cernée par les cadavres, était incroyablement reposant. Mais sa quiétude fut de courte durée : son téléphone portable se mit à sonner.

L'écran affichait :

RICHARD BROWN.

C'était son boss du Moscow Times. Abby se dit qu'elle allait encore se faire remonter les bretelles.

— Monsieur ? fit-elle en portant le combiné à son oreille.

— Abby ? Tu en es où, là ? fit Brown d'un ton las.

— Ca avance, monsieur.

— Vous enquêtez toujours sur ce Nathan Craig ?

— Oui, monsieur, fit-elle en grinçant des dents, attendant la sentence.

Il y eut un silence gêné.

— Ecoute, Abby, cette histoire n'a que trop duré. Je veux que tu termines ton papier, et vite, fit Brown sur un ton pressant.

— Bientôt, monsieur, c'est promis. Mais je vous jure que c'est en train de devenir une grosse affaire.

— Ah oui ?

Abby sentit l'intérêt subit dans la voix de son patron. Elle savoura cette petite victoire.

— Abby !? Grosse comment !? s'énerva Brown.

— Deux cadavres dont l'un présentant les stigmates d'une possible torture, c'est assez gros pour vous ?

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