Sous la neige

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A moitié perdue dans le brouillard moscovite et le jour déclinant, Abby errait dans une grande avenue de Moscou. Elle avait du mal à voir de l’autre côté de la route, à cause du blizzard bien sûr, mais aussi tout simplement parce que l’avenue était proprement gigantesque. Elle était allée une fois à Paris et avait vu les Champs Elysées. A l’époque, elle avait trouvé ça immense.

Beau et immense.

Mais ça n’était rien comparé aux avenues russes. Ici, tout était démentiel, colossal, absolument gigantesque. Abby avait l'impression que la moindre avenue russe était plus grande que n’importe quelle autre grande avenue du monde. Et puis il y avait ces immeubles, monumentaux, dressés fièrement jusqu’aux limites du ciel. Certains immeubles conçus du temps de Brejnev étaient proprement immondes. Les Russes avaient joliment appelé cette époque brejnévienne la « Grande stagnation ». Apparemment, ce Leonid Brejnev avait été une véritable tanche.

D'autres édifices, aux consonances résolument plus staliniennes, avaient en revanche une tout autre prestance.

Avec le jour déclinant, Abby avait parfois l’étrange impression d’être à Gotham City. De loin en loin, d'immenses buildings élancés flirtaient avec les cieux. Abby se prenait souvent à imaginer voir Batman surgir là-haut, sa silhouette se découpant dans le jour déclinant, sa cape battant dans le vent sur fond de ciel rouge sang. Elle sourit.

C'était stupide.

Au loin se dressait un ange doré. C'était le Parc de la Victoire, dont la construction avait commencé juste après la victoire de 1945... et qui n’avait ouvert que dans les années 2000. Un parc typiquement russe, donc aux allures phénoménales, jonché de tanks et autres machines de guerres, de colonnes en marbres blanc ou rose et de titanesques sculptures à la gloire soviétique. Et puis il y avait le Monument aux morts, terriblement émouvant, en souvenir des déportés.

Des cercueils et des pierres tombales sortaient de terre péniblement, se transformant lentement en cadavres de bronze, maigres et blessés, hagards et résignés, au milieu d’objets détroussés : chaussures, lunettes et jouets. Des dizaines de corps alignés se relevaient difficilement, finissant par culminer à plusieurs mètres de haut. Il s'agissait de statues de bronze époustouflantes, dressées dans le froid, que l'on jurerait prêtes à braver les siècles. Les Russes avaient souvent très mauvais goût, mais ce monument était une réussite incontestable.

Abby continua de marcher dans le blizzard, pétrifiée par le froid, presque incapable de réfléchir. Puis elle se souvint soudain qu’elle devait aller voir Dimitri.

Elle héla une petite voiture sur l’avenue et une vieille Gigouli noire de suie et toute déglinguée s’arrêta maladroitement dans le talus neigeux, manquant de peu de déraper et de finir en tête-à-queue. Abby bredouilla quelques mots en russe, espérant que son conducteur subitement dévoué pour deux cents roubles aurait bien compris l’adresse. Abby aimait bien ces moments. Mieux, elle les adorait.

La Gigouli cahotait péniblement.

Dehors, le blizzard se déchaînait paisiblement. Abby se demanda comment le pauvre vieux y voyait encore quelque chose dans ce tourbillon blanc. Mais vu la vitesse poussive de l’engin, après tout, ils ne risquaient probablement rien. Les enceintes crachaient difficilement du Charles Aznavour. Les Russes, se dit Abby, aimaient décidément beaucoup les Français. Ou, à tout le moins, leur musique.

Elle passa ainsi presque une heure, léthargique, à écouter son chauffeur lui raconter sa vie à laquelle elle ne comprenait strictement rien, mais, polie et réellement attendrie, elle mettait un point d’honneur à ponctuer ses phrases de « Da, da… » et autres « Spassibo », ce qui n'était pas bien loin d'être un déploiement exhaustif de tout son maigre vocabulaire.

Abby enfonça la lourde porte rouillée de l’immeuble. Elle dut s'y prendre à deux mains pour réussir à l'ouvrir. La cage d’escalier était sinistre, uniquement éclairée par une lueur rouge blafarde. L’ascenseur était tellement en panne qu’il était défoncé, encastré dans le sol terreux du rez-de-chaussée. La Russie savait décidément parfois s’orner des plus beaux atours pour rebuter les visiteurs, même les plus motivés. Elle monta les marches lentement, croisa un vieillard au regard froid et austère qui descendait promener son énorme rottweiler.

Abby aimait les chiens. Mais celui-ci était aussi froid que son maître. Ce qui était profondément déprimant, pensa-t-elle.

Elle arriva devant la porte numéro cinquante-cinq.

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Couverture : My Winnipeg, 2007 (photogramme, détail).
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Papillon blanc


Une vague brume et puis cette supême dignité
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Qui signe la fin et le début...

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