Isola Red

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John Logan finit de fermer son manteau de cuir, puis il poussa la grande porte d'acier et sortit dans le blizzard. Il fit quelques pas sur le parking, enfoncé dans plus de cinquante centimètres de neige, pestant contre ce fichu froid, puis il s'alluma une cigarette au menthol. Il en tira une longue bouffée, à la fois chaude et fraîche et, cela ne finissait pas de l'étonner, sirupeuse.

John maintint sa respiration un long moment, savourant la sensation de bien-être qui l'envahissait, sentant la nicotine et les goudrons investir ses poumons pour s'insinuer dans son sang. Très vite, il se sentit apaisé. Il exhala la fumée en même temps qu'il poussa un long soupir de soulagement, puis il se retourna vers le grand bâtiment. Il s'en était éloigné d'à peine quelques mètres et déjà, c'était à peine s'il pouvait encore voir les grandes lettres CTC qui étaient sobrement peintes à même le béton. Il savoura sa « cancerette » comme si c'était celle du condamné.

Pour lui, elle l'était presque.

C'était sa dernière cigarette de la journée qui s'annonçait terriblement longue et il ne pourrait pas en racheter avant de très longues heures, quand il aurait fini en milieu de soirée. Pour ça, il devait espérer réussir à démarrer sa vieille voiture de service, ne pas la planter dans la neige au milieu de nulle part, pousser jusqu'au petit village du coin, puis rentrer dans un vieux tabac miteux où il achèterait des cigarettes à pas cher, ainsi que – très probablement – quelques dizaines de snickers.

Son pays lui manquait vraiment. Il n'avait jamais été un grand fan de Mac Do et autres trucs du genre, mais les choses avaient changé depuis qu'il était arrivé en Russie. Les premiers mois s'étaient bien passés. Les recherches au labo étaient tout à fait passionnantes, d'autant plus qu'ils avaient la possibilité de prendre quelques « libertés » bienvenues qui leur permettaient d'avancer vite. Puis, la lassitude l'avait gagné. Il avait rapidement fait le tour de la campagne environnante, belle, mais monotone, et le climat extrêmement rude commençait doucement à l'insupporter.

Et puis, il y avait les Russes.

Non pas qu'il ne les aimait pas, bien au contraire, mais depuis quelque temps, l'équipe avait vu la proportion de chercheurs russes augmenter sensiblement. Ce que Logan ne s'expliquait pas. Craig n'avait jamais été un très grand fan de ces types là, et s'il avait délocalisé Futura Genetics en Russie, c'était pour des raisons de budget et de liberté. En aucun cas il n'avait été question d'embaucher des Russes, hormis les quelques rares compétents que Craig aurait pu trouver, histoire de ne pas se passer bêtement de talents tout en augmentant les chances de réussite de s'implanter. Pour ça, il était effectivement important de faire un minimum couleur locale. Surtout ici, à Daryznetzov, paumée loin à l'est. A Moscou, il n'y avait pas de problèmes. Mais ici... Ils étaient vraiment coupés de tout, et puis ils avaient besoin des locaux.

De filles, pour être plus précis.

Quand Logan était arrivé et qu'on lui avait dit qu'ils avaient besoin de filles, il avait trouvé la blague amusante, mais pas dénuée de vérité ici, tant le coin était paumé. Tellement paumé même, que l'un des techniciens de l'équipe l'avait renommé Isola Red, en référence, avait-il dit, à une bande dessinée dont il avait oublié le nom. En tous les cas, concernant les filles, Logan avait sagement expliqué que sa femme l'attendait sans nul doute tout aussi sagement à Milwaukee, et qu'il n'était là que pour un an.

Et puis, il avait compris.

Ce n'était pas une blague. Craig ne lui avait pas menti. Ici, à Daryznetzov, les contrôles scientifiques n'existaient pas. De fait, les règles éthiques, elles, n'existaient plus non plus. Et les filles du coin avaient dans cette optique un intérêt tout à fait particulier, celui de servir de mères porteuses. Les travaux avançaient vite, les filles étaient bien payées et bien traitées, la condition nécessaire – et, miracle, suffisante ! – pour qu'elles ne disent rien. De ce côté, Craig avait clairement eu du génie. Ici, ils étaient coupés du monde.

C'était l'isolation la plus totale.

Nul besoin d'aller se planquer sur une île déserte du Pacifique ou d'aller s'enterrer dans les glaces de l'Antarctique. Non. Il suffisait de venir ici, en Russie, puis de s'éloigner de quelques centaines de kilomètres de la capitale. Et le tour était joué. Le coin était tellement paumé, triste, pauvre et vide de toute attraction que cela fonctionnait.

Enfin, vide d'attraction, c'était vite dit. Il y avait quand même les locaux CTC, qui n'étaient pas du genre à passer inaperçus et ça, Craig n'avait quand même pas pu le cacher. Mais la curiosité était vite retombée, aussi bien du point de vue des locaux que des médias, alors ils avaient rapidement eu le champ libre. Ils avaient vite pu trouver une équipe de filles du coin, qui « bosseraient » bien et qui ne diraient rien.

Bref, les travaux avançaient bien.

Mais Logan en revenait toujours au même point : que faisaient donc ces nouveaux chercheurs russes, envoyés ici prétendument « en renfort » par Craig « en personne »? Primo, ils n'avaient nullement besoin de renfort. Secundo, plutôt que d'embaucher des Russes, pourquoi ne pas faire venir des Américains ? Et quand bien même ils ne pourraient pas faire autrement que d'engager des Russes, pourquoi ne pas d'abord persuader les Américains qui partaient de rester ? C'était une autre partie de l'énigme. Nombreux étaient ses compatriotes de l'équipe à avoir voulu partir. Lui aussi commençait à se faire chier sévère dans ce bled paumé, mais les travaux étaient tellement passionnants qu'il commençait à penser à rempiler. Donc ce n'était pas ça.

Non, c'était autre chose.

Logan avait perçu un drôle de sentiment. Un malaise, diffus. En tous les cas, il y avait des Américains qui partaient, et une flopée de Russes qui rentraient. Logan n'avait rien de spécial contre les Russes. Il les trouvait gentils, compétents et dévoués. Mais par rapport à tout ce qui était en train de se tramer, Logan aurait préféré que l'effectif reste majoritairement... eh bien, américain, tout simplement.

Au début, Logan avait mis ça sur le compte d'une petite restructuration, mais les choses commençaient à le faire tiquer. Tout comme ce nouveau bâtiment, que Logan pouvait à peine deviner par-delà le blizzard, qui était en train de sortir de terre à une vitesse assez incroyable. Et dont la fonction restait un mystère. Comme s'ils n'avaient pas assez de locaux ! Le laboratoire de Daryznetzov était proprement gigantesque et s'étalait sur une surface équivalente à celle d'un hypermarché. Sans compter les sous-sols. Le bras droit de Craig – un certain Komarov, un russe donc, première nouvelle ! – devait soi-disant venir tout leur expliquer, mais sa venue était sans cesse retardée.

 Quelle mouche avait bien pu piquer Craig ?

Logan secoua la tête d'incompréhension, puis il écrasa sa cigarette fatiguée dans la neige. Tout ça commençait presque à l'inquiéter. Il ne savait plus trop que penser lorsqu'il entendit un bruit de métal étouffé.

La porte.

Il se retourna. C'était Youri, qui venait vers lui, le col remonté jusqu'aux oreilles, les dents serrées et le visage tendu par le froid, en train de farfouiller dans ses proches pour en extraire un vieux paquet de cigarettes écrasées. Logan l'aimait bien. Grâce à lui, il était de toutes les trop rares soirées du coin, y compris celles généralement très majoritairement, voire cent pour cent russes. C'était amusant. Et puis, Youri avait fait du très bon travail sur les dernières extrapolations de séquences nucléiques. Oui, Youri faisait du bon travail. Java n'était plus qu'à quelques longueurs de bases, comme il disait.

— Alors, quoi de neuf ? fit Youri de son accent à peine décelable.

— Bwoh, rien, justement. Alors je suis sorti pour m'en griller une. Sale temps, hein ?

— Ne m’en parle pas ! Bania, ce soir ?

— Et comment ! fit Logan, tout enjoué rien qu'à cette idée.

Il resta un instant le regard dans le vague.

— Rien, tu dis ? releva Youri.

— Ouais. Rien. Ca ne converge pas. J'ai fait tourner les Yoshimitsu sur vingt-cinq tests cette nuit, et pas un seul n'a convergé. 

— Vingt-cinq ? Vraiment ? Et pas un n'a convergé ?

— Nan, aucun. Enfin, si. Mais j'ai eu droit au classique message d'erreur : QUESTIONABLE ACCURACY.

— Ouais, c'est mort, quoi.

— Comme tu dis. C'est mort ! fit-il en jetant son paquet de cigarettes. Et toi ? Tout va bien, comme d'hab' ?

— Ca roule, ouais. Je viens de faire une écho à Tatiana.

— Ah ! Et alors ?

— Le petit va bien. Très bien, fit-il en faisant claquer son Zippo.

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