Cadavres

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C’était un passant qui avait donné l’alerte.

La scène n’était pas banale. Nikolaï Paliakine aboya quelques ordres à ses hommes qui s’activèrent rapidement pour sortir les deux corps prisonniers de la glace. Deux nouvelles victimes de la Moskova. Ce n’était pas la première fois que Nikolaï découvrait des cadavres dans le fleuve gelé, mais, cette fois-ci, il avait une drôle d’impression.

La scène était étrange. L’un des deux hommes était nu et, sur son visage congelé, on pouvait lire une expression d’étonnement. Mais aussi de terreur. Ce n’était pas la peur d’un homme qui allait mourir. Non. C’était autre chose. Cet homme ne semblait pas comprendre ce qu’il lui arrivait.

Et pourquoi diable ce type était-il à poil ?

Quant à l’autre… C’était déjà plus classique. Les deux hommes avaient été allongés sur le trottoir. Les badauds s’étaient attroupés et chacun y allait de son petit commentaire. Certains étaient désolés, d'autres se marraient à gorge déployée. Ce qui fit frémir d'horreur Nikolaï.

Que savaient-ils de ces hommes pour ainsi s'en moquer ? La mort était devenue une espèce d'étrange spectacle, ces dernières années. Récemment encore, Nikolaï avait été appelé sur la scène d'un terrible accident de la circulation en plein Moscou. Un pauvre type avait été réduit à l'état de bouillie, juste devant une petite terrasse branchée où était donnée une grande réception mondaine. Et lorsque certains convives étaient venus assister au retrait du corps et des débris, en tenue de soirée et une coupe de champagne à la main, Nikolaï avait eu la nausée. Certains se moquaient du pauvre homme étalé. Il avait fallu l'intervention des ambulanciers pour empêcher Nikolaï de leur péter la gueule.

Il avait été ulcéré de leur comportement, de leur désinvolture, de leur mépris total pour la vie.

 Alors, lorsqu'il vit deux passants tenter de prendre une photo des deux hommes congelés à l'aide de leur téléphone portable, Nikolaï fit ce qu’il avait appris à faire depuis quelque temps : il les ignora.

Mais ça ne résolvait pas son affaire : qui étaient ces types ? Deux nouvelles victimes de la mafia, comme l'avait suggéré un de ses assistants ? Nikolaï en doutait.

La mafia affectionnait certes tout particulièrement de remplir la Moskova de cadavres, mais elle ne procédait généralement pas ainsi. D'habitude, les tueurs de la mafia faisaient les choses bien, en ligotant leurs victimes à un parpaing, avant de jeter leur colis en plein milieu du fleuve.

Là, ça ne collait pas.

A moins que les tueurs n’aient été pris de court ? L'affaire était vraiment étrange. Nikolaï en revenait toujours au même point : pourquoi cet homme était-il nu ? Et que signifiait cette impression de terreur venue d'un autre monde ?

 

— Fouillez-le ! lança-t-il à ses hommes, désignant le cadavre de l’homme habillé.

Les techniciens entreprirent de faire les poches de la victime, mais les vêtements étaient gelés. Ils durent y aller au sécateur. Très vite, un des techniciens trouva un petit appareil photo d'un modèle bizarre et vint l’apporter à Nikolaï.

— C’est tout ce qu’on a trouvé. Pas de papiers.

— Très bien. Voyez si vous pouvez récupérer les photos. La pellicule est sûrement morte. Mais on ne sait jamais.

— Oui, monsieur.

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Couverture : My Winnipeg, 2007 (photogramme, détail).
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