Deuxième voyage (13) — Véritable nature

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 Un ordre soudain stoppe ma pensée, envahissant la pièce d'un puissant écho. Puis, dans un soupir, les deux hommes s’écroulent sur le sol. Leur corps mous ne présente aucune respiration, comme si la vie qui les animait s’était enfuie dès la fin de cette phrase.

 Cette découverte me fige totalement, je suis incapable de détourner l’œil de ces deux cadavres. Pourquoi ? Pourquoi ?! Dès l’instant où j’ai voulu les emmener, ils s’évaporent ! Comme si leur vie n’était qu’une volute d’air chaud, comme si elle ne représentait rien !

  • Désolée, mais votre discussion s’arrête ici. Si cela ne te dérange pas, nous pouvons continuer cette conversation tous les deux, dit doucement la voix de Taxus dans mon dos.

La rage bouillonne en moi, réveillant brutalement les nécroses de mon corps. Mes multiples bouches claquent de colère. Inutile de cacher cela maintenant, puisque la propriétaire des lieux est arrivée. Je lâche un petit rire nerveux, j’y étais presque ! C’est la deuxième fois que je me fais avoir par cette personne, non cette chose ! J’ai envie de lui déchirer l’aorte !

  • Es-tu en colère, Gangrène ? murmure-t-elle à mon oreille. Je pensais que personne ne comptait à tes yeux. Serais-tu en train d’évoluer ?

Je me retourne brutalement, poussé par la rage, la main nécrosée prête à lui agripper le cou. Mon bond est aussitôt stoppé par une paralysie générale, mes membres sont incapables du moindre mouvement, laissant mon œil identifier la personne qui me fait face.

 Son apparence suffit à ébranler ma colère, ce n’est pas Taxus, mais une personne au physique étrangement familier. Sa peau bleue parsemée de motifs mauves contraste énormément avec son regard écarlate, aussi perçant que celui d’un fauve. Ses longs cheveux, sombres comme les fonds marins sont coiffés en queue de cheval. La robe qui l’habille dégage un parfum fleuri, presque enivrant.

— C’était moins une, tu allais presque me toucher.

Que… Comment ? En un instant cette chose m’a figé, comme si je n’étais rien. Un peu plus tôt, le voyageur avait qualifié Taxus de Source. Qu’est-ce que cela veut dire ?

— Vous n’avez pas de nom, dis-je possédé par la peur. Un être tel que vous n’en a pas besoin.

Comment puis-je savoir une telle chose ? J’ai au fond de mon crâne des pensées qui ne m’appartiennent pas, des voix qui me chuchotent constamment des conseils envers sa personne. Je dois la traiter avec respect, je dois la regarder d’une autre manière. Ce n’est pas une simple intruse !

— Qui êtes-vous ? Qu’êtes-vous ?!

Taxus se met à sourire, présentant dans son regard une lueur de mélancolie.

  • Combien de fois m’a-t-on posé cette question ? Je ne le compte même plus désormais. Mais soit, je vais te donner une réponse claire. Comme tu l’as dit, je n’ai pas de nom qui m’est propre, uniquement des surnoms. Quelques fois je prends le pseudonyme de Taxus baccata, mais le tout premier qui m’a été attribué est Tsiru-ja. Aux yeux de tous, je suis plus connue comme étant l’incarnation de l’Évolution.

Pardon ? C’est impossible ! Personne ne peut se considérer comme tel ! Je me prépare à contester mais une autre pensée s’éveille en moi : « c’est la vérité, nous le savons tous. » Mon regard se fige, interloqué. Je suis à la fois ignorant et savant, comment cela se fait-il ? Serait-ce une manipulation de haut niveau ?

 Soudainement, un léger sifflement caresse mes oreilles, je regarde Taxus, c’est elle qui produit ce son. À son écoute, mon corps perd sa rigidité, je retrouve le contrôle de mes membres. L’émerveillement pose son voile sur mon visage, c’est incroyable. J’ai l’impression d’avoir changé de place avec Hedera, comme si je vivais sa rencontre avec la Naissance.

  • Les humains ne changent pas visiblement, reprend Tsiru-ja. Leur instinct a beau parler, ils ne font que l’ignorer. Il est pourtant l’un des cadeaux que je vous ai transmis.

Le récit de ma partenaire refait surface dans mon esprit, je me rappelle des détails qu’elle m’avait communiqué lors de son étonnante discussion avec l’Avarice. Taxus et elle présentent une similarité dérangeante : leur orgueil. Résultat, elles ne regardent que leur petite personne en balançant idiotement de grosses erreurs.

  • Tu te trompes de public. Je ne suis pas humain, seulement un Désastre.

À l’écoute de mes mots, Tsiru-ja se met à ricaner de manière moqueuse, cachant maigrement sa bouche derrière une manche de sa robe.

  • Ah ah ah, pas un humain ? C’est ce que t’ont enseignés les voyageurs ? Tes créateurs ? Pfu ah ah ah ah !
  • Arrête de rire. Il n’y a rien de drôle.

Le ricanement continue, gagnant en intensité. La colère esquisse une grimace agacée sur mon visage.

  • Tu es humain, Gangrène. Et ce ne sont pas les preuves qui manquent, pfu hu !
  • Quelles preuves ?

Le rire de Taxus cesse subitement, le corps tourné de dos, le visage légèrement penché à l’arrière.

  • Tu as quarante-six chromosomes, comme les humains.

Une fois sa phrase terminée, Tsiru-ja disparaît dans un nuage de poussière. Je tourne la tête dans tous les sens en vue de la retrouver. Comment a-t-elle pu s’enfuir aussi soudainement ?

  • Tu possèdes deux pouces, tu marches sur tes jambes, tu peux créer des gamètes flagellés, comme les humains.
  • Ce n’est pas suffisant ! protesté-je en la cherchant du regard. Les hommes ne peuvent ingérer des malédictions !

Un rire résonne dans la pièce, les bougies se mettent soudainement à vaciller. Je retrouve mon interlocutrice penchée sur le lustre balançant, la tête vers le bas.

  • Les humains peuvent absorber des malédictions dans leur corps. N’importe quelle espèce peut réaliser cette prouesse.

Ce n’est pas possible, ce n’est pas du tout ce que l’on m’a expliqué durant toutes mes années au service des voyageurs !

  • Tu mens, si c’est le cas, pourquoi seuls les Désastres sont assignés à cette tâche ?

Le lustre cesse tout mouvement, Taxus me regarde d’un air sombre, toujours penchée sur la plateforme.

  • À ton avis, pourquoi avez-vous été créé dans des laboratoires ? demande-t-elle d’une voix cinglante.

Les souvenirs de ma discussion avec Tsiru-ja dans le couloir remonte en moi comme un torrent déchaîné. Si tous sont capable d’ingérer des malédictions, pourquoi seuls les Désastre le font ? Une réflexion claire m’entoure, la question en elle-même consiste à savoir ce qui différencie ma nature à celle d’un homme.

 Comme le dit cette femme, je possède des caractéristiques similaires à ceux des humains. En revanche, il y a une divergence entre nous, elle repose dans nos gènes. Je suis né par manipulation génétique, je possède une allèle que l’homme ne devrait pas contenir. Un peu comme une mutation.

 C’est étrange, cette réflexion ne cesse de me rappeler ces deux voyageurs qui sont morts un peu plus tôt. Et si Taxus possédait le pouvoir d’interférer avec le potentiel génétique d’autrui ? Dans ce cas, le fait qu’elle se prenne pour l’Évolution est certes, exagéré, mais proche de la réalité. Plutôt que de l’incarner, elle y contribue. L’arbre généalogique repose sur le cadavres de multiples échecs, l’évolution n’est pas parfaite mais se rapproche constamment de cet objectif.

 Alors, pourrait-on définir ces deux voyageurs comme les sacrifices nécessaire à l’évolution ? Sont-ils considérés comme étant des échecs ? Et moi, suis-je vu comme une réussite en raison de ma survie ? Dans tous les cas, ces indices m’ont permis de trouver la réponse. Si personne mis à part les Désastres n’ingère des malédictions, c’est pour la simple et bonne raison que ces individus n’y ont pas survécu. Rien d’étonnant à cela, les maléfices sont corrosifs, les dégâts provoqués sur mon corps en sont une preuve suffisante.

 Dans ce cas, quel est donc la particularité de ce gène ? Je pensais être un cas unique, mais je comprends mieux les choses à présent.

  • Dis-moi, reprend Taxus sur le lustre. Ta partenaire est-elle au courant de la particularité des Désastres ?

Question idiote, évidemment que non. Je ne lui ai toujours rien dit, je n’ose pas faire le premier pas.

  • Dis-moi, continue-t-elle derrière mon oreille, sait-elle la raison pour laquelle tu veux mourir ?

Je me retourne subitement en arrière, Tsiru-ja n’est plus présente. Ma tête pivote dans tous les sens, je ne peux voir qu’un maigre écran de poussière apparaissant et disparaissant aléatoirement dans la pièce.

  • Maintenant, voici une recette sur : comment assassiner proprement un Désastre !

Qu’est-ce qui lui prend ? Quelle est l’objectif derrière ces paroles ?

  • Prenez un gentil petit Désastre, munissez-vous d’un couteau, transpercez-le à la poitrine au niveau du cœur, du foie, tranchez l’aorte et plantez votre lame dans sa cervelle.

Plus je parle avec cette personne et plus j’ai l’impression d’avoir affaire à une dérangée.

  • Ou bien enduisez le d’essence, allumez une braise et balancez-la sur notre charmant cobaye !

Je continue de pister sa course, tout est si rapide, si aléatoire. Je n’arrive pas à la localiser plus d’une seconde.

  • Dépecez-le en rondelles, enterrez le vivant, noyez-le, empoissonnez-le. Quel sera le résultat ?

Les nuances de poussières disparaissent, Tsiru-ja réapparaît devant moi, le poing droit présentée devant mon visage, me donnant l’occasion de prendre la parole. Je déglutis, pensant à la finalité de tous les scénarios présentés.

  • J’attends votre réponse, monsieur le cobaye.

Cette réalité est selon moi, bien pire qu’une malédiction.

  • Il restera toujours en vie, son corps ne cessera de se régénérer, terminé-je avec tristesse.

Voilà pourquoi les Désastres sont des individus de choix pour ingérer les maléfices. Les nécroses présentes sur mon corps sont d’anciennes malédictions faisant désormais partie de moi. Mon organisme se bat continuellement contre elles, reconstruisant des tissus à jamais nécrosés. C’est une guerre organique qui ne connaîtra aucune fin.

 Le visage de Taxus me fait face. Son regard présente une douceur étonnante, la bienveillance envahit ses traits.

  • Dire qu’il y a quelques temps tu étais incapable de le dire, je suis heureuse de te voir progresser Gangrène. Tu évolues, toi aussi.

Évoluer, moi l’être éternel ? Le mal de temps stoppe mon vieillissement depuis des décennies, s’il y a bien une personne incapable de changer, c’est moi.

La main de Tsiru-ja se déplace, prête à caresser mon visage puis se fige à quelques centimètres de ma peau :

  • Lorsque je vous vois toi et cette fille, je ne peux m’empêcher d’éprouver de la tendresse. Je vois en vous des enfants que le destin m’a fatalement présentés. J’aimerais vous rendre heureux, j’aimerais rendre tout le monde heureux.
  • Alors pourquoi fais-tu toutes ces horreurs ?

Taxus retire sa main, une lueur triste envahit son regard.

  • Car j’ai pris ma décision, bien qu’elle soit la plus cruelle d’entre toutes. Nos enfants, ces voyageurs ont été créés involontairement par mes mains capricieuses. J’aimerais leur offrir un avenir digne de ce nom. Cependant, entre sauver une minorité et une majorité, le choix est vite fait.

Ces paroles me rendent perplexes, et pourtant une partie de moi suffit à être ému. Non, je ne dois pas être trompé ! Cette chose a tué des gens innocents, c’est une…

— Meurtrière, c’est ainsi que tu me vois ?

— Comment ?!

Un petit rire s’échappe de ses lèvres, ne présentant aucune moquerie.

  • J’aime les êtres vivants, je les observe depuis le commencement. Je suis celle qui leur murmure des conseils, parfois bons, parfois mauvais. Je suis celle qui accompagne n’importe qui, votre ADN m’a donné une place de choix, bien au fond de vos cellules. Contrairement à mes sœurs, je suis celle qui vous comprends le mieux.
  • Cela ne justifie pas tes actions, Taxus. Quels êtres cherches-tu à sauver ? Pourquoi sacrifier les voyageurs ?

Le sérieux balaye la tristesse de son visage, son regard se teint d’une expression glaciale.

— Tu le sais, n’est-ce pas ? Toi, le Désastre, tu sais de quoi sont faites les malédictions.

Ces paroles suffisent à me révéler entièrement son intention. Je comprends tout désormais, pourquoi les voyageurs sont sa cible, pourquoi elle se fait passer pour eux. Rien de plus facile pour quelqu’un qui possède des pouvoirs aussi extraordinaires. Ce que cherche Tsiru-ja n’est autre que la survie de l’Univers. Oui, cet amas spatial infini qui contient un nombre incalculable d’êtres vivants. Entre lui et une poignée d’êtres humains, pourquoi hésiter ?

  • Rejoins-moi Gangrène, parcourons l’Univers ensemble. Abandonne Hedera et sauvons ces vies tous les deux.

Vraiment, un tel dénouement n’a rien d’étonnant.

— Tu ne devrais pas me tendre la main ? Cela te donnerait un air plus amical.

Un sourire triste prend place sur son visage.

  • Si jamais je venais à te toucher, ton corps subirait d’affreuses mutations génétiques. Comme les deux voyageurs autrefois vivants ici.

— Je vois, malheureusement je…

— Si tu acceptes ma proposition, je pourrais mettre fin à ta vie.

Ses paroles détonnent dans mon esprit comme la plus puissante des bombes. Comment puis-je défendre mon refus si on me propose ce prix ? Je sais que ce n’est pas du bluff, je l’ai vu faire. Il lui suffirait d’une phrase, et je m’en irais à jamais. Je n’aurais plus à souffrir face aux assauts du mal que je transporte. Suivre Hedera me mènera à la souffrance, écouter Tsiru-ja me guidera vers la fin tant souhaitée. Si l'on voit les choses sur cet angle, alors mon choix est vite fait.

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