Fausses Notes

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Trois mois ont passé.

Le groupe est aujourd’hui sur le retour.

D’après le guide, c’est l’histoire de « deux jours, tout au plus » avant qu’ils ne réintègrent Oridern.

Guillaume est impatient de retrouver son domicile, ses affaires, ainsi que son épouse Sebelia qui lui manque à bien des égards.

Le meneur bifurque à droite, quittant la route bien tracée pour un chemin à peine marqué. À cet endroit, un minuscule panneau de bois vermoulu presque noyé dans un buisson donne une indication pyrogravée sobre, mais suffisante, du moins pour les voyageurs ayant appris à lire : Monastère. Une croix chrétienne figure également pour les analphabètes.

Juste derrière lui, Guillaume tire sur ses rênes et rompt le silence que la fatigue d’une longue journée contribue souvent à instaurer :

— Euh… Attendez !

Il fait tomber en arrière la capuche de sa pèlerine sombre, découvrant un large béret bordeaux en velours, orné au-dessus de la tempe gauche d’une croix de laine rouge où figurent ces mots « Domino Christo Servire » – au service du Christ le Seigneur – symbolisant son voyage.

L’air est frais, en cette fin de journée, et une légère brise transporte d’agréables senteurs fleuries qui viennent s’emmêler dans sa longue barbe déjà grisonnante.

Le guide s’arrête et tourne la tête, appuyant une main gantée de cuir sur la croupe de sa monture. Lui aussi porte une pèlerine, fournie par le châtelain, comme tous les membres du groupe. Son regard interrogateur pousse Guillaume à poursuivre :

— Plutôt que d’aller comme chaque jour dans un de ces endroits, fort accueillant je le reconnais, mais triste et silencieux, ne pourrait-on pas se trouver une auberge, pour ce soir ?

L’enthousiasme, s’il est présent, n’est cependant pas foudroyant. Les longues semaines harassantes ont déjà bien entamé les réserves d’énergie et d’entrain de chacun. Il ajoute alors :

— À mes frais, bien entendu.

Quelques acclamations accueillent cette dernière phrase comme il se doit, même si tout le monde était prêt à mettre la main à la bourse pour participer à l’allégresse collégiale.

Réjoui par la demande, comme le montre son petit sourire, le guide obéit cependant poliment :

— C’est vous le patron, Monseigneur !

Mû par le besoin de se justifier, Guillaume lance à l’adresse de Brandelis, qui arrive à sa hauteur :

— J’ai pas envie de déprimer, ce soir. Un peu de musique et une nourriture abondante vont nous ragaillardir ! Ça fait déjà suffisamment longtemps qu’on se restreint et qu’on suit à la lettre le protocole chrétien, il est temps de s’octroyer un petit écart, vous ne pensez pas ?

Son fidèle chevalier, arborant lui aussi une longue barbe, encore brune malgré ses rides envahissantes, se délecte d’avance :

— Ce n’est pas moi qui vais vous contredire sur ce point, Monseigneur. Il y a un temps pour la méditation et un pour l’amusement ! Ha ! Ha !

Le guide change de direction. Il ne semble absolument pas perturbé. Il connaît les environs comme sa poche et prend la route pour l’une des meilleures tables qu’il peut atteindre avant le coucher du soleil.

L’humeur générale vient d’évoluer significativement vers la joie.

Ils ne tardent pas à atteindre l’établissement.

Quand Guillaume pénètre dans la salle commune, il retire immédiatement sa pèlerine, très vite imité par ses compagnons. Il arbore un gambison d’un blanc immaculé. La chaleur de l’immense cheminée ne nécessite pas de conserver autant d’épaisseurs sur le dos.

Le brouhaha envahit ses oreilles malgré les cheveux mi-longs qui recouvrent ces dernières.

Son nez, quant à lui, est pris d’assaut par un mélange de nourriture, de transpiration et de bois brûlé. Rien de vraiment appétissant en soi, mais quand on a faim, tout fait saliver.

Une dizaine de tables devaient être bien alignées la dernière fois que la salle a été nettoyées, cependant elles apparaissent alors dans un chaos presque calculé. Sept d’entre elles sont occupées par des gens d’origines très modestes, d’âges et d’habits très divers. Certains mangent, d’autres jouent aux dés, mais tous discutent sans se préoccuper de déranger ses voisins.

La huitième est accaparée par un homme d’une vingtaine d’années, ou peut-être la trentaine mais pas plus, plutôt propre sur lui, en train d’absorber le contenu d’une gamelle avec ses doigts.

Brandelis rejoint son maître, alors que l’aubergiste s’approche en lançant d’une voix puissante :

— Mes respects, voyageurs !

Il remarque la croix sur le béret, et, sans l’ombre d’une idée de faire l'aumône à ces gens qui ont l’air bien plus riches que lui, il ajoute :

— J’ai une bonne table et une chambre confortable pour vous à un prix défiant toute concurrence.

Guillaume souhaite en avoir un peu plus que ce qu’on donne habituellement aux pèlerins. Il le fait savoir en tapotant sur la bourse de cuir rebondie attachée à sa ceinture :

— Je veux votre meilleure table et votre meilleure chambre ! Que la nourriture et la boisson ne manquent pas !

— Tenez, celle-ci est excellente, vous y serez très bien !

L’âtre crépitant est à moins de deux coudées.

Le chevalier s’approche de Guillaume et lui prononce à l’oreille, assez fort pour couvrir le bruit ambiant :

— Monseigneur, un peu de discrétion, il ne faudrait pas attirer l’attention et risquer de se faire détrousser…

L’aubergiste n’a pas perdu une miette de la phrase, et en a surtout retenu le premier mot.

— Mon vieil ami Brandelis, vous êtes chargé de ma sécurité, soit, mais que croyez-vous que nous risquions ici ? Personne ne semble nous reconnaître !

— Justement, s’ils ne savent pas qui on est, ils auront encore moins de scrupules à s’attaquer à nous.

— Détendez-vous un peu, vous reprendrez votre tâche après vous être sustenté. Faut relâcher la pression !

Constatant la conscience professionnelle de son chevalier, Guillaume ajoute :

— J’ignore comment vous évacuez le trop plein d’hormones depuis le décès de votre épouse, mais va falloir y songer sérieusement dès qu’on sera arrivés à Oridern !

Le groupe s’installe sur des bancs et des tabourets.

Une serveuse ne tarde pas à sortir de la cuisine et pose cinq godets devant les clients. Elle remarque un sixième larron, un jeune garçon de quinze ans, soit environ son âge à elle, qui vient de prendre un siège à la seule table désormais vide et rejoint les nouveaux arrivants. Elle revient immédiatement avec un récipient supplémentaire, et le tend à l’écuyer avec un large sourire. Dans son autre main, elle tient une cruche, dont elle en partage le contenu à chacun, en annonçant :

— Messeigneurs, c’est une nouvelle cervoise. Le paysan qui nous la vend garde la recette secrète. Tout ce que l’on sait, c’est qu’il a remplacé les plantes aromatiques habituelles par du houblon. Il paraît que ça lui donne une amertume particulière ! Vous m’en direz des nouvelles !

Avant de repartir, elle ajoute tout bas, pour rassurer ses convives :

— Si elle ne vous convient pas, je vous mets de la cervoise ordinaire ou du bon vin à votre convenance.

Les six récipients s’entrechoquent et se vident dans les gosiers desséchés.

Après un rapide tour de table, avec des grimaces peu encourageantes, ils appellent la fille et lui commandent son meilleur vin. Un aller-retour plus tard et elle pose une grosse cruche en reprenant l’ancienne. Ils se servent et boivent immédiatement pour oublier le mauvais goût.

Le guide lance, en s’essuyant la bouche dans sa manche :

— Ha ! Ça fait du bien par où ça passe !

Ils se retournent tous d’un seul geste en entendant le bruit d’un tabouret qui frotte sur le parquet.

Il s’agit de l’homme seul. Il pose son siège sur sa table, après avoir écarté sa gamelle qui ne comporte désormais plus que quelques traces de nourriture. Ensuite, il se hisse dessus, tenant à la main une cithare d’une bonne coudée de long et en forme d’amande. Le manche se termine par un chevillier rond. Les cinq cordes sont attachées de l’autre côté à trois boutons, constituant deux couples et laissant la dernière seule. Il procède à deux ou trois essais pour vérifier qu’elle est à peu près accordée puis se racle la gorge alors que le brouhaha diminue.

Il porte une chemise en coton écru, dont les grandes manches sont fendues et refermées par des liens de cuir. Par-dessus, une toile de lin faite d’un assemblage symétrique de morceaux de diverses couleurs, donnant ainsi un effet d’armure lamellaire, est resserrée à la taille par une ceinture de cuir clair piquée de clous carrés. En bas, il a un pantalon orange, des guêtres grises et une paire de petites bottes toutes simples et relativement usées.

Il lance à la cantonade :

— Oyez ! Oyez ! Afin de payer ma pitance, et aussi gagner de quoi poursuivre mon itinérance, je vais vous interpréter quelques chants !

Il ajuste son instrument sur ses cuisses, face tournée vers son public, et entonne son premier morceau.

Sa voix est claire, forte, avec un vibrato assez rapide. La cithare n’émet que quelques notes de temps en temps, l’essentiel étant dans la voix les paroles.

C’étaient la mère et la fille

Qui étaient dans un champ glané,

Qui étaient dans un champ glané,

Elles ont trouvé une anguille

Dans une gerbe de blé.

Tra la li tra la li tra lon laine,

Tra la li tra la li tra-a lon la.

Elles ont trouvé une anguille,

Dans une gerbe de blé.

Dans une gerbe de blé.

La fille la voulait toute,

La mère en voulait la moitié.

Tra la li tra la li tra lon laine,

Tra la li tra la li tra-a lon la.

La fille la voulait toute,

La mère en voulait la moitié.

La mère en voulait la moitié.

«Non de Dieu ! s’écrie la vieille,

Ce procès sera jugé !»

Tra la li tra la li tra lon laine,

Tra la li tra la li tra-a lon la.

Non de Dieu ! s’écrie la vieille,

Ce procès sera jugé !

Ce procès sera jugé !

Ah ! Bonjour, Monsieur le Juge,

Nous sommes venues vous trouver...

Tra la li tra la li tra lon laine,

Tra la li tra la li tra-a lon la.

Ah ! Bonjour, Monsieur le Juge,

Nous sommes venues vous trouver...

Nous sommes venues vous trouver...

On a trouvé une anguille,

Dans une gerbe de blé.

Tra la li tra la li tra lon laine,

Tra la li tra la li tra-a lon la.

On a trouvé une anguille,

Dans une gerbe de blé.

Dans une gerbe de blé.

Ma fille la voulait toute

Et moi j’en voulait la moitié.

Tra la li tra la li tra lon laine,

Tra la li tra la li tra-a lon la.

Ma fille la voulait toute

Et moi j’en voulait la moitié.»

Et moi j’en voulait la moitié.»

«Nom de Dieu ! s’écrie le juge,

Ce procès sera jugé !

Tra la li tra la li tra lon laine,

Tra la li tra la li tra-a lon la.

Nom de Dieu ! s’écrie le juge,

Ce procès sera jugé !

Ce procès sera jugé !

La fille aura toute l’anguille,

La mère : la gerbe de blé !

Tra la li tra la li tra lon laine,

Tra la li tra la li tra-a lon la.

La fille aura toute l’anguille,

La mère : la gerbe de blé !»

La mère : la gerbe de blé !»

«Nom de Dieu ! s’écrie la vieille,

Ce procès est mal jugé !

Tra la li tra la li tra lon laine,

Tra la li tra la li tra-a lon la.

Nom de Dieu ! s’écrie la vieille,

Ce procès est mal jugé !

Ce procès est mal jugé !

Car vous autres les jeunes filles

Vous en avez tant que vous voulez

Tra la li tra la li tra lon laine,

Tra la li tra la li tra-a lon la.

Car vous autres les jeunes filles

Vous en avez tant que vous voulez

Vous en avez tant que vous voulez

Tandis qu’à nous, pauvres vieilles,

On n’en donne que par charité.»

Tra la li tra la li tra lon laine,

Tra la li tra la li tra-a lon la.

Il termine avec quelques mouvements harmoniques dont il est le seul à saisir toute l’essence artistique.

Attendant quelques acclamations, applaudissements, ou congratulations qui ne viennent pas, il soupire. D’une part personne n’est sensible à l’aspect musical, et d’autre part personne ne doit avoir découvert le sens grivois caché. Peut-être aurait-il dû être plus direct dans le choix de ses mots, ou vaudrait-il mieux conserver la subtilité quand son auditoir est plus érudit ?

Apercevant la serveuse qui est appuyée contre le montant de la porte de la cuisine, surveillant la salle, il pointe son pouce en direction de sa bouche, signifiant qu’il ne serait pas contre un breuvage. Elle s’éclipse, revient avec un broc et lui remplit son godet, qu’il s’enfile cul-sec sans même savoir ce qu’il contient.

Il ferme les yeux quelques instants. Visiblement, il ne s’attendait pas à avoir de la cervoise. Il se secoue la tête, comme pour se remettre les idées en place, et embraye sur une seconde chanson.

Derrière chez nous y’a t’un village

Derrière chez nous y’a t’un village

Il y a t’un homme de bien malade, j’aime le vin

J’aime le vin, l’amour, mesdames, j’aime le vin

Il y a t’un homme de bien malade

Il y a t’un homme de bien malade

Il n’a personne pour le guérir, j’aime le vin

J’aime le vin, l’amour, mesdames, j’aime le vin

Il n’y a qu’une petite brunette

Il n’y a qu’une petite brunette

Dedans sa main, elle tient un merle, j’aime le vin

J’aime le vin, l’amour, mesdames, j’aime le vin

Et puis dans l’autre un rossignol

Et puis dans l’autre un rossignol

Le rossignol a dit au merle, j’aime le vin

J’aime le vin, l’amour, mesdames, j’aime le vin

Il faut aller en Antleguerre

Il tauf aller en Gangreterre

En Chanvremère, qu’inons-rous faire ? J’aime la fin

J’aime...

Très vite, les effets de l’alcool sur ses neurones lui font perdre le fil. Bien qu’il mette un point d’honneur à ne pas produire à public des chants qu’il ne maîtrise pas parfaitement, le voilà qui cherche ses mots. L’accompagnement comporte également un nombre de ratés qui va en grandissant mais qui restent heureusement bien au-dessus de la compréhension musicale de son auditoire.

Dans la salle, quelques signes de mécontentement commencent à faire leur apparition, indiquant qu’il avait malgré tout des spectateurs attentif, à défaut d’être expressif :

— C’est quoi ce ménestrel à la noix ?

— Deux gorgées et y a plus personnes ? Tu vas pas faire long feu dans la profession, toi !

— Tu veux être payé pour ça ? Apprends donc à chanter d’abord !

— Faudrait un peu moins aimer le vin !

Pour se donner du courage, mais sans se rendre compte que c’est certainement la chose la moins productive qu’il puisse faire à l’instant, il se sert une nouvelle rasade. Cette fois, il fait moins la grimace. Mais il a de plus en plus de mal à aligner les notes et les paroles.

Derrière de chez... mon père... il y a... un moulin

Derrière... de chez mon père... il y a un... un moulin

Le meunier qui l’habite est... un joyeux... blondin

Le meu...

Encore plus forte qu’avant, l’insatisfaction du public parvient jusqu’à lui sous forme de sifflements et d’insultes :

— Retourne donc dans les jupons de ta mère et revient quand tu pourras tenir un verre !

— Boire ou chanter, faut te décider !

— J’ai un goret qui chante mieux que ça même sans l’égorger !

— Ouais, qu’on arrête de l’égorger… Ou alors qu’on l’achève vite !

— On pourrait pas avoir un vrai chanteur à la place ?

Il y met un terme, avec une voix hésitante :

— Vous… Vous croyez que c’est facile ?… J’voudrais bien vous y boire… heu… vous y voir, moi !

Il tente un nouvel accord, encore raté.

— Ho et puis… Tiens !

Il se lève, vacille avant de prendre la décision de s’asseoir sur la table plutôt qu’y garder un équilibre très précaire, et s’apprête à balancer son instrument sur l’un des spectateurs mécontents, mais il est coupé net dans son élan par un autre, qui lui lance :

— J’espère que tu sais faire autre chose dans la vie, sinon faut t’inquiéter pour ton avenir, mon gars !

Blessé dans son orgueil, le ménestrel fixe intensément du regard l’individu.

Le feu dans la cheminée se ravive subitement et violemment, l’espace d’un instant, faisant sursauter tout le monde, surtout le groupe qui est juste à côté.

Sa voix est alors plus grave, sans être plus sûre.

— C’est l’acl… L’aclo… L’aclool ! Et si vous voulez tout savoir : oui, j’sais faire autre chose.

Le dernier homme qui lui a parlé s’affale et se retrouve le derrière dans la poussière. Il se retourne et voit que son tabouret se trouve maintenant plusieurs pieds en arrière.

Des murmures commencent à parcourir la salle.

Un autre client se recule en hurlant, constatant que la nourriture de son assiette s’est transformée en des millions d’insectes noirs et grouillant.

Guillaume tente d’attirer l’attention du jeune chanteur imbibé, par des gestes discrets de la main, lui demandant de se calmer.

C’est peine perdue.

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Lorsque j'étais petite, nous vivions dans une vaste maison au grand jardin pittoresque. Mon père possédait une petite Passat blanche. Lorsqu'elle démarrait, elle faisait un bruit extrêmement spécial. Certains matins, alors qu'il partait travailler tôt, ce bruit particulier pouvait me réveiller doucement avant que je ne replonge dans le monde du sommeil.
Un beau vendredi soir d'automne, dans une atomsphère chargée d'un orage en approche, nous devions partir tous ensemble en vacance. Nous attendions que mon papa revienne du travail pour partir. Comme il n'arrivait pas, ma maman nous envoya jouer dans le galta durant l'attente. Pour les plus petits, nous allâmes jouer dans l'insouciance sans sentir que l'air se chargeait d'anxiété. Plus tard, un monsieur que je ne connaissais pas, vint sonner chez nous. Ma maman le fit entrer. L'inconnu en uniforme lui demanda si ce porte-monnaie était celui de son mari. Elle alla se recoqueviller dans la cuisine avant d'écouter ce que ce monsieur voulait lui dire. Il partit. Plus tard un curé vint chez nous. Nous étions tous assis à l'écouter dans un canapé du salon. Je n'oublierai jamais ce face à face avec cet homme d'église, ami de la maison. Il commença à parler et utilisait des termes très compliqués que je ne comprenais pas. Il parlait de mon papa, d'un train, du coeur et d'hôpital. Il parla de trois jours. Comme les mots s'accordaient bizarrement dans ma tête et que je ne savais pas si je comprenais, une voie aigue sortit de ma gorge " Mais ...mais il est mort ?" Jamais peronne ne me répondit. Je ne vis que des yeux baissés. Mon dernier souvenir de la soirée, c'est moi qui me mouche dans la salle de bains d'en bas avec un de mes frères qui me regarde de ses yeux plissés engloutis par les larmes, la bouche en carré où n'en sortait qu'un cri presque silencieux qui semblait venir de loin.
Au milieu de la nuit, je revois la porte de ma chambre qui s'ouvre et des tantes et oncles qui viennent nous parler comme en plein rêve. La chambre est sombre, les gens chuchotent et la seule lumière provient du corridor où du monde y est amassé pour parler à voix basse.
Depuis cet évènement, il fut une période où je faisais un rêve récurrent. Nous étions dans la maison peuplée d'une luminosité sombre, avec mes fères et soeurs, lorsque le bus familial arrivait. On savait qu'il venait grâce à notre ouïe. C'était le même son que faisait la Passat de mon papa. On courrait à la petite fenêtre près des escaliers qui donne sur le parking et on apercevait le bus d'un violet sombre qui faisait sa marche arrière. Au volant du véhicule, une forme humanoïde, imposante et sombre. Rien que le souvenir ravive ma cadence cardiaque et la paranoïa. Il y avait une règle lorsqu'elle arrivait. Se cacher pour qu'elle ne nous trouve pas en premier. A chaque fois, le même scénario se déroulait. Je me cachais, elle me trouvait et me mangeait le ventre. Toujours. J'avais beau prendre les meilleurs cachettes, elle me trouvait la première. Cela m'obsédait au point que la journée je cherchais des lieux pour lui échapper ne serait-ce qu'une fois. Je me souviens particulièrement de deux de ces cauchemars. Dans le premier des deux, un gros tas de plumes rosées montait jusqu'au plafond du salon. Mon plus grand des frères et la plus petite des soeurs se sont mis à quattre pattes et s'y sont faufiler pour disparaître dans le tas. J'étais sidérée par l'évidence de leur cachette et me réjouissais car pour moi, c'était sûr que je ne serai pas la première dénichée cette fois-ci. D'autant plus, la mienne s'avérait excellente: blottie dans un panier et recouverte de vêtement. La corbeille en question contenait le linge sale. Sûre de moi j'en oublia le chronomètre. Au moment de me glisser dans la cachette, l'ombre me saisit le bras et mon ventre ressenti cette chatouille abdominale douloureuse qui perdura même au réveil. La frustration marqua au fer rouge ce cauchemar dans mes souvenirs. Le deuxième qui peuple ma mémoire, ce fut le plus spécial et le dernier de la série cauchemardesque. Cette fois-là fut exceptionelle: il n'y avait pas juste mes soeurs, mes frères et moi. Il y avait toute la famille. Un gigantesque souper où les adultes mangeaient autour d'une table abondante illuminée par des chandelles flamboyantes. Un de mes frère, mon cousin et moi-même nous trouvions dans l'escalier lorsque le bus arriva. Les deux graçons courrèrent à l'étage se cacher sans donner l'alerte. Moi, je me précipita à la cuisine. Mais je ne mis en garde personne. Le four était arraché comme s'il y avait des travaux et c'était l'entrée d'un tunnel qui partait à angle droit sur cinq mètres environ. Je me cacha dans le trou poussiéreux et attendit. J'entendait le brouhaha de la salla à manger où les grands papotaient dans l'insouciance du danger en approche. Le remord me rongeait et dans mon esprit se formait déjà les cris du carnage. Pourquoi tant de lâcheté ? Je n'en pouvais plus. Cette fois il ne m'aurait pas. Je m'extirpais du sommeil avant la fin du rêve, en pleine conscience de ma victoire et de mon égoisme profond envers les personnes de ma famille. Le monsre et le bus ne sont plus jamais revenus dans mes rêves. Je n'ai plus entendu le son de la voiture. Je le reconnaitrais encore mais son souvenir se brouille dans me tête au fil des années.
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