Il était une fois

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— Il était une fois, une reine Maléfique qui était douce gentille et généreuse.

— Ce n'est pas très clair, ton histoire.

— Comment ça, "pas très clair" ?

— Et bien, si ta reine est maléfique, elle ne peut pas être gentille et généreuse, et inversement.

— Bien sûr que si.

— Bien sûr que non.

Fradj le barde n'en démordrait pas: il voulait que sa "reine maléfique" soit gentille, elle serait gentille tout en étant maléfique. Ça ne tenait évidemment pas debout, mais il est ainsi, il ne faut pas essayer de le contrarier quand il raconte une histoire.

Il faut dire que Fradj est un gnome de Castelforge. Élevé au milieu de ferroniers, de forgerons et d'ingénieurs, il en a gardé une "logique" qui échappe au commun des mortels. D'un autre côté, son statut de barde et son goût immodéré pour les récits épiques et les histoires de magie l'ont fait passé pour un original parmi les siens.

— Bon, d'accord, dis-je dans un soupir. Ta reine maléfique est gentille. Et elle s'appelle comment ?

— Je viens de te le dire: Maléfique.

— Ah, c'est son nom. Tout s'explique ! Mais pourquoi ce nom.

— C'est à cause des "lois de l'équilibre", répondit Fradj. Toute personne doit avoir une part de "bien" et une part de "mal". Et puisque la magicienne est gentille et généreuse, elle doit porter un "mauvais" nom pour rétablir l'équilibre... elle s'appelle donc "Maléfique".

— C'est une magicienne ? Tu as dit que c'était la reine.

— Et alors ? Une reine peut très bien être magicienne.

— Décidément, elle commence mal, ton histoire.

— Non, elle finit mal.

— Est-ce qu'il y a une gentille fée dans ton histoire ? demanda Firelyne.

— Oh les filles c'est nul ! grogna Mordred. Il leur faut toujours des gentilles fées toute roses.

Mordred, le petit fils du Duc de Galmor, avait sept ans et ma fille Firelyne en avait cinq. Tout deux descendaient directement des Pendragon et essayer de les impressionner avec un conte de fée n'était pas à la portée du premier venu. Fradj avait été prévenu, mais il n'en avait tenu aucun compte... tant pis pour lui.

— Il y a une gentille magicienne, ça ne vous suffit pas ? demanda Fradj.

— Une magicienne, ça ne vaut pas une fée, surtout si elle s'appelle Maléfique... et un conte de fées sans fée, c'est pas un vrai conte de fée. Et une histoire qui commence par "il était une fois", ça devrait être un conte de fées.

— Et bien c'est un demi conte de fées, bougonna Fradj. Et si j'ai commencé par "il était une fois", c'est parce que je ne vais pas terminer par "ils se marièrent et vécurent heureux".

— Papa, il dit que ce n'est pas la peine de se marier.

— Oui, mais ton papa n'est pas un exemple, grogna Fradj.

A ce moment précis, Firelyne devint toute rouge. Ses yeux, habituellement d'un vert très ordinaire, changèrent de couleur et sa pupille ronde se retrécit pour ne former qu'une mince ligne verticale. Fradj recula vivement au moment ou sa barbe commençait à grésiller...

Sans hésiter, je me précipitai sur Firelyne pour lui cacher les yeux.

— Tout va bien ma chérie, fis-je en lui caressant le front. Fradj est un gentil barde, un très gentil barde qui est venu vous raconter une jolie histoire.

— Laisse la faire, laisse la faire ! s'exclama Mordred. Elle va lui griller la barde !

— Il est vraiment gentil ? demanda Firelyne

— Non! répondit Mordred avec conviction.

— Oui! répondis-je avec encore plus de conviction.

— Elle grille encore les barbes ? demanda Fradj en se frontant le menton devant le miroir pour essayer de limiter les dégâts. Je croyais que ce problème était réglé ?

— Les ensorceleuses du château ont eu beaucoup de mal pour lui apprendre à maîtriser ce pouvoir, mais elle progresse... Elle ne grille plus que les méchants et ceux qui disent du mal de son papa.

Après un baiser sur le front, les yeux de Firelyne reprirent leur aspect habituel et Fradj osa revenir.

— Bon, tu la racontes ton histoire ? fit Mordred. Parce que là, je vais m'endormir.

— C'est justement pour vous endormir que je raconte une histoire.

— Oh non ! protesta Mordred, tu triches !

— S'il te plait Fradj, supplia Firelyne, raconte ton histoire.

— Bon, fit Fradj, je la raconte... mais promettez moi de ne pas m'interrompre, sinon j'arrête immédiatement.

— C'est juré, firent ensemble Mordred et Firelyne.

— Parfait, s'exclama Fradj en me regardant triomphalement. Et ça vaut pour toi aussi.

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