Chapitre 1 : Rencontre fortuite (2/4)

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  — Nous ne verrons rien, se plaignit Lem’tili.

  — Je doute qu’il y ait réellement quelque chose à voir, réagit Tol.

  — Pourquoi donc ?

  — Lors d’une des dernières ventes de ton mari, j’ai entendu le client dire que le roi et sa suite voyageaient toujours dans des carrosses aux tentures tirées.

  — Quelle étrange idée ! Qu’ont-ils à cacher ? Je me rappelle une visite de Minktal’zen, dans ma jeunesse, où le roi et ses ministres avaient traversé la ville en saluant la foule.

  — J’en ai entendu parler, intervint Fanielle. Il paraît même qu’ils lançaient de la monnaie. Et pas de la menue monnaie…

  — Les légendes se construisent vite, répliqua Lem’nar. J’y étais aussi, et les seules choses à y être lancées étaient nos acclamations. Désolé de briser le mythe…

  — Et pourquoi serait-ce différent cette fois-ci ? Pourquoi se cacheraient-ils ? demanda la jeune mère.

  — Parce que les temps ont changé, Fani, répondit son mari. Il paraît même que le…

  Il fut interrompu par des cris remontant la rue, suivis par un tumulte grandissant. Des cris provenant des rangées de gardes royaux qui, à tour de rôle, annonçaient l’approche du souverain comme il progressait dans la ville.

  — Le Naïsmineï Minktal’malith !

  — Le Naïsmineï Minktal’malith !

  L’annonce passa face à eux puis s’éloigna progressivement, supplantée par le brouhaha de la foule en liesse. Bientôt, les exclamations explosèrent tout autour alors qu’ils ne pouvaient encore voir les véhicules royaux. Lorsqu’enfin ceux-ci apparurent au coin du bâtiment qui leur barrait la vue de son majestueux tikmineï, la canopée disparut derrière un rideau de pétales multicolores virevoltant des façades.

  Les deux hommes en eurent les yeux embués de plaisir et de fierté, autant que leurs épouses qui pourtant ne pouvaient que deviner, au travers des interstices mouvants de la foule, le luxe des carrosses. Comme prévu, ni le minktal ni ses sarali ne furent visibles, revers qui n’empêcha en rien l’adulation collective.

  Les deux enfants, eux, n’en avaient cure et se dandinaient sur les épaules de leurs porteurs, à leur en faire perdre l’équilibre. Les pétales colorés, dans leur chute chaotique, avaient éveillé en eux une irrépressible envie de tous les capturer.

  L’effervescence ne dura que cinq minutes, le temps pour le cortège de disparaître dans le centre-ville. Après quoi, les gardes royaux s’attelèrent à un autre de leurs offices : disperser la foule. Poussées par le mouvement de recul général, les deux familles n’eurent d’autre choix que de rebrousser chemin. Au grand désarroi de Toli et Mati, qui jouaient des pieds et des mains pour descendre afin de ramasser les trésors tombés au sol. En retour, leurs montures de fortune durent faire montre d’intransigeance pour les tenir en selle : les redéposer maintenant eût été risquer de les perdre dans la marée Pensante.

  Après une vingtaine de minutes de jeu de coudes, au moment de voir reparaître leurs habitations, les deux familles hoquetèrent de surprise. Les Sidalmin, car leurs enfants leur avaient fait remarquer qu’il neigeait ; les Fallamin, car deux gardes locaux se tenaient face aux larges portes closes de l’atelier.

  Non sans appréhension, Lem’nar s’approcha des indésirables visiteurs — les gardes en tenue sont rarement de potentiels clients — tout en se forçant un sourire de circonstance.

  — Je peux vous aider, messieurs ?

  Il n’avait pu s’empêcher de joindre les mains et de se les malaxer nerveusement, ce qui attira l’attention de l’un des gardes. Ce dernier redressa la tête et s’adressa alors au marchand sur un ton sec et martial :

  — Vous êtes le gérant de cet établissement ?

  Les paroles avaient explosé de sa bouche, surprenant Lem’nar et le déstabilisant un peu plus.

  — En… en effet.

  Il s’était attendu à un reproche, à une mise en garde, voire même à une arrestation liée à un manquement dont il n’avait idée, mais rien de tout cela ne se produisit. Les gardes s’écartèrent simplement pour dévoiler une tierce personne qui les accompagnait. Chétive en comparaison, elle leur tournait le dos et lisait, à un écriteau, les offres de services du marchand et de son bûcheron d’ami. Absorbée par sa lecture, elle ne semblait pas avoir remarqué l’attention qui lui était portée.

  L’invitée surprise était une femme d’un âge certain, couverte de vêtements mêlant plusieurs épaisseurs de tissu marron et relevés de franges de fourrure épaisse. Et pas n’importe quelle fourrure : dans les tons gris-argenté aux poils fins et drus, il ne pouvait s’agir que d’une peau de loup des neiges, une espèce insaisissable des contrées froides bordant la Mer Désolée.

  Lem’tili vint rejoindre son mari sans bruit et lui dénoua les mains pour en prendre une dans la sienne. Son visage rayonnait, car à défaut d’une identité, l’origine non fineï de la personne lui paraissait évidente. Ses vêtements, en effet, en disaient autant sur sa provenance que sur son statut, fait dont Lem’nar n’avait conscience pour ne pas avoir passé autant de temps que sa moitié avec Fanielle.

  Quelques mètres en retrait, s’amusant de la joie de ses enfants, cette dernière finit elle aussi par être attirée par le petit attroupement face aux portes. La jeune mère, à la vue des mêmes habits, en devint instantanément blême. Mais bien plus que les atours, ce fut la chevelure de la dame qui la troubla : en grande partie déjà grisonnante, des mèches d’un roux identique au sien y avaient résisté à l’usure des ans et témoignaient sans coup férir d’une origine béonide. Automatiquement, un mot s’imprima dans son esprit que ses lèvres ne purent contenir :

  — Une matriarche…

  Un mot à peine susurré et qui, pourtant, malgré la distance, fit réagir l’intéressée. Doucement, en accord avec son rang et son âge, elle se retourna pour présenter à l’assemblée un visage creusé de rides et empreint d’une sagesse d’un autre temps. Ensuite, tendrement, elle sourit, et Fanielle comprit qu’il ne s’agissait pas d’une vision. En quelques pas rapides, elle vint s’agenouiller face à elle.

  — Mère…

  Par réflexe, les deux gardes portèrent leurs mains aux pommeaux de leurs épées. La matriarche calma aussitôt leurs ardeurs d’un subtil signe. Puis elle laissa échapper une voix enrouée qui évoquait, à qui pouvait les entendre, les chants printaniers des douces forêts béonides :

  — C’est toujours un plaisir d’être accueilli par l’une de mes semblables. Mais relevez-vous, jeune femme. Vous n’êtes pas de ma tribu, et ne me devez pas de telles formalités.

  Elle accompagna sa requête d’une paume qu’elle tendit à Fanielle. Celle-ci la regarda avec respect, hésita un instant puis obtempéra avec douceur. Elle avait du mal à cacher son émotion et ne trouva pas ses mots. Lem’nar en profita pour prendre le relais :

  — Bienvenue dans notre ville, madame. Et surtout, bienvenue dans notre humble établissement.

  La réaction de Fanielle avait convaincu le marchand qu’il avait face à lui un personnage d’exception. L’appellation de “Mère” en particulier, cheftaine de tribu, n’était pas passée inaperçue.

  — J’ai eu l’occasion, poursuivit la dame, de me laisser dorloter par l’une de vos créations au palais local. Et depuis, je n’ai plus qu’une seule envie : rencontrer les mains expertes qui en sont les artisanes.

  Ravi par la flatterie, Lem’nar s’empressa d’ouvrir son atelier et d’y convier son prestigieux hôte. De loin, Tol assistait à la scène. Ses enfants en ébullition avaient délaissé leurs pétales. Ils couraient maintenant en tous sens pour rattraper les flocons de plus en plus bedonnants qui trouvaient leur chemin au travers des hautes ramures. Le bûcheron, lui non plus, n’avait pas mis long à comprendre l’improbabilité de cette rencontre, et fit juste un signe à sa femme pour lui indiquer qu’il la rejoindrait une fois leurs petits monstres lassés de leur chasse.

  À l’intérieur, Lem’tili conduisit la matriarche vers l’arrière-boutique où son mari s’attelait déjà à raviver l’âtre. Cette pièce était celle où ils accueillaient leurs futurs clients, car ils l’avaient fignolée avec tous les attraits dignes des riches acheteurs. Le mobilier, entre autres, équivalait peu ou prou au nécessaire de vie de tout noble tourné vers l’ostentation. Ce n’était bien sûr qu’une vitrine de leurs arts combinés, une façade cachant la vérité moins luxueuse — quoiqu’enviée par les autres lemi moins fortunés — de leur propre habitat.

  Alors que Lem’tili invitait la matriarche à prendre place dans un divan — qui tenait plus du nuage que du canapé rembourré —, elle et Fanielle se posèrent sur des chaises ciselées de non moindre qualité. C’est alors seulement qu’elles remarquèrent que les deux gardes leur avaient emboîté le pas. La surprise se dessina sur leur visage, car les escortes n’étaient pas censées pénétrer chez l’habitant. Cette réaction amusa leur hôte.

  — Ce sont mes gardes attitrés. Ils ne me lâchent pas depuis mon arrivée d’hier.

  Lem’nar ne manqua pas de relever une pointe de cynisme dans la voix de la dame. Lui qui, de par ses contacts, était un peu plus au fait des relations entre les peuples, il en conclut que cette présence armée visait tant à protéger la dignitaire qu’à épier ses propos.

  Le feu enfin revigoré, il y plaça une bouilloire pour le thé. Il attendit alors patiemment son sifflement pendant que les femmes entamaient de timides banalités sur la fraîcheur du climat.

  Quelques minutes plus tard, la pièce embaumait d’effluves aromatisés du voluptueux breuvage. Les deux gardes le refusèrent par une formule de politesse toute relative, se contentant de garder une pose silencieuse de part et d’autre de la porte donnant sur l’atelier. La martialité de leur maintien était telle qu’on eût pu les confondre avec deux armures décoratives au diapason du reste de la salle.

  Lem’nar vint ensuite prendre place sur une chaise à côté de sa femme après avoir disposé quelques menues friandises sur une somptueuse table basse ciselée. En négociateur averti, il prit alors la parole comme il se devait :

  — J’espère, madame, que ce divan vous sied.

  — Comment ne le pourrait-il pas ? lui répondit la matriarche dans un sourire. En plus de savoir créer, vous savez recevoir.

  — J’en suis ravi. Sachez que tout ce que vous voyez ici, lança-t-il en effectuant large demi-cercle du bras, peut être commandé si vous le désirez.

  Il fut tenté d’ajouter une boutade pour exclure du lot sa femme et son amie, mais la qualité de son hôte l’en dissuada.

  — Tout cela est charmant, répondit-elle. Sachez que si le troc vous avait convenu, et surtout, si ma demeure n’était pas trois neuvaines de marche par bois, je me serais certainement laissée tenter.

  — Dois-je comprendre, demanda-t-il soudain dépité, que vous n’êtes pas ici pour affaires ?

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