La lettre de réquisition

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Lundi 13 avril 1918.

Ce matin revêtait une apparence ordinaire. Le soleil venait de se lever, rayonnant sur le paysage vallonné de la creuse. Il se reflétait sur les collines vertes et sur les champs de blé et d'orge. La nature s'éveillait aussi. Des lièvres sortaient de leurs terriers pour gambader dans les champs, les oiseaux se répondaient à travers leurs chants, et une laye amenait ses marcassins boire dans la rivière. Un renard s'était aventuré dans le village, et rodait autour des grilles qui délimitait le poulailler de la mère Baboulet. Si la nature démontrait une vie digne des fables de la Fontaine, la vie du village se montrait moins inspirante. Le calme régnait sur St-Hilaire-le-château. Pas un chat dans la rue principale, seule la queue rousse de maître renard qui cherchait un chemin jusqu'aux dames poules dénotait de l’inactivité générale. Les habitants n'avait pas l'habitude d'être couche tard, et la bourgade se réveillait d'habitude bien plus tôt. La seule trace humaine était des yeux qu'on pouvait apercevoir à travers des fenêtres. Ces yeux appartenaient aux mères et aux femmes du village, et convergeaient tous vers la même direction. Puis, à l'endroit même où les regards se fixaient, un vieille homme d'une soixantaine d'année apparu. Il portait une casquette, et un sac en bandoulière bien remplie.

Oscar vivait son 67ème printemps. Son allure était lente, la seule que son âge lui permettait. Son sac pesait sur son épaule, son contenu sur son cœur. Le souffle court, il commençait sa tournée. Depuis le début de la guerre, son métier avait bien changé. Il était désormais bien moins agréable. C'était maintenant une marche pénible où il apportait au mieux un répit, et au pire le désespoir. En s'approchant de la première maison de sa tournée, la porte s'ouvrit avant même qu'il passa le portail du petit jardin. Mme Farejeaux l'attendait de pied ferme, la mine grave. Le pas lent du facteur dissonait avec le rythme cardiaque de Mme Farejeaux.

« Bonjour! Comment ça va-t-i Mme Farejeaux?» Oscar essaya de dire avec un sourire malgré les circonstances.

« Ba pla*! Des nouvelles?» Demanda-t-elle la gorge nouée. Elle avait du mal à se montrer aimable sous la pression de ses sentiments.

« Une lettre du front.»

Elle attrapa l'enveloppe, pour l'ouvrir de suite. Puis elle lut la signature de la lettre : Ton Lucien. Son visage se transforma instantanément, et un large sourire se dessina sur son visage

«Ho, il est encore en vie! S'exclama-t-elle. Ça va-t-i bien monsieur Charpeaud? Vous voulez que je vous offre une infusion au tilleul? Produit de mon jardin!

- Ba pla, ba pla. Ça aurait été avec grand plaisir, mais je ne viens juste de commencer ma tournée, et ma femme m'attend pour le déjeuner à midi pile.»

Oscar aurait peut-être accepter l’invitation dans sa jeunesse, mais sa vitesse ne le lui permettait plus. De plus, son allure instaurait un suspens insoutenable qu’il ne voulait prolonger en aucun cas. Pendant son chemin, il y eu des tremblements d'angoisse, des rires nerveux de soulagement, et quelques larmes chaudes. À la moitié de sa tournée environ, il arriva à la maison des Babeix.

Lors-qu’Eva ouvrit la porte, c'est elle qui entama la conversation.

« Monsieur Charpeaud ! Comment ça va-t-i ? Vous avez des nouvelles ? » Malgré son inquiétude, Eva essayait toujours de montrer bonne figure. Elle esquissa même un sourire en s’adressant au postier.

« Ba pla Mme Babeix. Et vous ? J'ai une lettre pour ici, mais elle ne s'addresse pas à vous. Elle est pour le jeune. 

- Ba pla. Je vais aller chercher Léon.

- Ne vous déranger pas, je vais vous la confier. Ça doit être un appel. C'est la troisième que je donne à un gars de son âge

- Bien... Vous voulez quelque chose à boire ? 

- Non, non, merci. Ma femme m'attend pour midi pile, et j'ai plus mes jambes de 20 ans. Enfin bon, bonne journée à vous quand même. »

Lors-qu’Eva ferma la porte, elle se dirigea vers l'atelier pour remettre l'enveloppe à son fils. Léon l'entendit entrer, et en voyant la mine grave de sa mère, son sang ne fit qu'un tour.

«  Ne me dis pas que papa... 

- Non, c'est pour toi. »

Léon lu son avis de conscription en silence. Ses sentiments étaient mélangés. Comme il avait craint la mort de son père, il était presque content qu'on l'envoie à la guerre. Mais ce qu'il lui en avait dit ne le réjouissait pas.

«  Je dois partir Mercredi. Les réquisitionnés doivent se retrouver à la caserne de la Souterraine. 

- Pars demain, tu coucheras chez ma sœur. On s'est déjà entendue sur le sujet, et elle ne sera pas surprise.

- Je vais devoir annuler toutes les commandes... 

- C'est bien le cadet de mes soucis... 

- Je vais prévenir les clients du villages. »

Léon pris sa veste, et marcha jusqu'à la porte d'entrée, laissant sa mère s’asseoir sur une chaise qu'il comptait livrer l'après midi, la tête dans les mains.

En sortant, une plume lui piqua la joue. Il était certain d'avoir aperçu un éclair rouge au coin de la rue. Puis, son attention se tourna vers Oscar. Lorsqu’il le dépassa, il se retourna pour le saluer. Il remarqua aussi que le village était drolement séparer en deux. Devant le facteur, toutes les portes étaient closes, et le silence régnait. Derrière lui, on commençait à sortir de chez soi. Certaines ouvraient leur porte, une bassine remplie d'un tas de vêtements pour se rendre au lavoir, d'autres s'étaient réunis pour partager les nouvelles. Il entama un sourire amusé, avant de reprendre son chemin.

À onze heure, Eva reçut la visite de la mère Baboulet. Elle apportait des œufs.

« Alors ya-t-i des nouvelles de notre bon Oscar ? 

- Léon part à la guerre, et je n'ai pas de nouvelle de Georges. Et vous des nouvelles ?

- Ha. Fallait bien s'y attendre pour le petit gars. Pour moi, pas de nouvelle, bonne nouvelle. Pas de perte pour moi aujourd'hui... Enfin, si... J'ai perdu une poule. »

*: Ba pla : patois creusois qui signifie ça va. Je ne suis pas sûr de comment il s'utilise... Je serais reconnaissant que vous me confirmez son usage si vous êtes du coin (encore plus si vous me donniez d'autres expressions de la vie courante)

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Alors, où est le problème ?
Le problème, c’est que – quoi que nous fassions – nous ne mesurons jamais assez l’impact de nos décisions.
Ainsi, à Paris, dans le 9ème arrondissement, une dame d'un âge avancée, bien mise de sa personne, presque distinguée, pousse la porte du magasin de musique :
− Bonjour, Monsieur, je voudrais un harmonica...
− Bonjour, Madame. Quel genre d’harmonica, je vous prie ?
− Quel genre d’harmonica ?
− Oui, je veux dire : quelle marque, quel modèle ? Dans notre magasin, nous avons presque tout ce qui se fait, en terme d’harmonica.
− Euh... Pardonnez-moi, cher Monsieur, mais je n’ai aucune idée de la marque, encore moins du modèle.
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− Ah oui, tout à fait : il me faudrait un harmonica en chrome, s'il vous plaît.
− En chrome ? Navré, chère Madame : nous en avons en acier inoxydable, en laiton, en bois et en plastique, mais en chrome, à ma connaissance, ça n'existe pas.
− Mais si, vous savez bien...
La dame hésite, cherche ses mots. Elle a l'air aussi à l'aise qu'un batteur de rock au milieu d'une chorale baroque. Elle claque des doigts, mais pas en mesure, fouillant dans sa mémoire :
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− Vous voulez dire « diatonique » ?
− Oui, c'est ça ! Celui qui n'est pas en chrome. Mais moi, il me faut l'autre, celui avec le chrome, chromosome, je ne sais plus...
Le vendeur, avec un petit rire à peine dissimulé – un peu dissimulé quand même, pour ne pas avoir l’air de se moquer de sa cliente – lui lance :
− J’ai trouvé ! Vous voulez acheter un harmonica chro-ma-tique !
− Ce doit être ça... Si vous le dites… Après tout, c’est vous, le spécialiste.
Le vendeur s’approche de l’armoire qui contient les harmonicas chromatiques. A peine a-t-il entré la petite clé dans la serrure, que la dame lui prend le bras et lui demande :
- Rassurez-moi, Monsieur : on y voit bien toutes les couleurs ?
- Je vous demande pardon ?
- Eh bien, oui : avec l’harmonica chromatique… On y voit bien toutes les couleurs ?
Le vendeur, jusque là impassible – il en a entendu d’autres – ne peut réprimer un petit rire :
− Euh... Non, pas vraiment : on ne s’en sert pas pour voir des couleurs, on s’en sert pour jouer de la musique.
Devant l’air éberlué de sa cliente, la prenant pour une débile mentale :
- Un instrument de musique, c’est un corps sonore dont on se sert pour jouer de la musique. C’est pour quoi on appelle cela un instrument de mu-sique ! Pour jouer de la mu-sique !
Et, pour placer un bon mot :
- Notez que, si cet instrument permettait effectivement de voir une couleur, ce serait du bleu, à cause du blues.
− Ah, donc c'est bien ça ! Parce que les daltoniques, c'est le rouge qu'ils ne voient pas. Donc le bleu, c'est bon, c'est pas le daltonique !
− En fait, si : la plupart des bluesmen jouent du daltonique, Du… Diatonique, pardon.
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− Euh… Si, on le peut. D’ailleurs, de grands harmonicistes s’y sont essayé. Slim Harpo, par exemple. Papa Lightfoot, également. Et d’autres…
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− Ah oui, tout à fait. Même si, pour le blues, je préfère quand même…
Le vendeur s’arrête net, se met à réfléchir et se dit qu’après tout, cette femme ne connaissant rien à l’instrument, puisqu’elle en veut un en chrome, il pourrait bien lui refourguer son harmonica chromatique le plus cher. Il en a justement un plaqué or, en vitrine.
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Le vendeur, balbutiant :
− Euh, M… Ma… Madame… Je n'ai pas d'harmonica de couleur bleue... J'ai des chromatiques, oui, mais ils sont sans couleur… Juste en métal… Enfin, le peigne est en bois, mais les capots sont blancs… À part un modèle en vitrine, beaucoup plus beau que les autres, qui est jaune.
− Le peigne, dites-vous ? Vous vendez aussi des accessoires de coiffure ?
Des accessoires de coiffure… Le magasin s’appelle Harmonica World, on ne voit que des harmonicas en vitrine, la boutique n’expose que des harmonicas de toutes marques, de tous modèles, de toutes tailles et sa cliente se croit dans un salon de coiffure…
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- Mais non, Madame ! Nous sommes dans un magasin de musique ! Mu-sique ! Nous vendons des instruments de musique, qui servent à jouer de la musique ! Il n’y a rien pour se coiffer, se pomponner ou se raser la tête !
- Hé-ho Monsieur, inutile de vous énerver comme ça ! C’est vous-même qui avez parlé de peigne !
- Oui, bon… C’est vrai… Mais le peigne, c’est un sommier sur lequel les plaques d’anches sont vissées. On l’appelle couramment le « peigne » car il ressemble à un peigne, avec des dents en bois. Bref, pas d’harmonica bleu, juste des harmonicas métalliques, dont un magnifique en vitrine.
- Bleu ?
Là, le vendeur explose :
- Jaune !
- Mais enfin, Monsieur… Inutile de vous mettre dans cet état-là… Et puis, vous m’embrouillez : c'est vous qui me parlez d'harmonica bleu et maintenant, vous me dites que vous n'en avez pas ?
Afin de ne pas péter un câble, le vendeur prend une grande inspiration, réfléchit un moment et fait une proposition à sa cliente, tellement absurde, qu’il a lui-même du mal à croire que c’est lui qui prononce ces mots :
− Vous savez quoi ? Revenez dans une heure, je vais vous préparer un harmonica chromatique que je peindrai moi-même en bleu.
Une heure plus tard, la vieille dame pousse de nouveau la porte d’Harmonica World.
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− Monsieur, j'ai bien réfléchi... Si mon fils veut jouer autre chose que du blues, aura-t-il besoin d'un harmonica d'une autre couleur ?
Le vendeur, qui était en train de faire sécher la peinture bleue à l’aide d’un sèche-cheveu, est en train de se demander s’il va finir par le vendre, son harmonica. Et si la dame change d’avis, à qui va-t-il vendre un harmonica peint en bleu ?
− Écoutez, Madame : au point où j’en suis, je peux vous le faire arc-en-ciel, si vous voulez !
Cette fois, c’est la cliente qui se met en colère :
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Le vendeur est désemparé :
- Vous savez quoi ? Je vais vous faire un harmonica passe-partout : un peu de bleu pour le blues, un peu de vert pour la country music et du rouge pour le jazz. Ne me demandez pas pourquoi : les jazzmen aiment le rouge. Regardez Dee Dee Bridgewater, par exemple : elle est souvent vêtue de rouge. Et Django Reinhardt aussi portait souvent une veste rouge. Et une cravate rouge. Comme ça, ce ne sera ni gay, ni triste : ce sera un véritable harmonica passe-partout !
− Passe-partout ? Mais non, c'est pour un passe-temps, Monsieur, je n'ai pas besoin de clés !
− Si, celles de Fort Boyard, marmonne le vendeur qui la voit bien mariée au Père Fouras.
− Comment ? Parlez plus fort, s'il vous plaît.
− Je disais : si, pour jouer de l'harmonica, il vous faut la clé de sol...
− Monsieur, vous m'embrouillez encore ! Tout ce que je vous demande, c'est un harmonica chromosome bleu mais qui serve aussi pour les autres couleurs et qui soit bien pour en faire un passe-temps, mais pas un passe-partout. Ce n’est pourtant pas si compliqué, tout de même !
Le vendeur commence sérieusement à perdre patience : elle radote sérieusement, la vioque.
Tout à coup, une idée lui passe par la tête :
− Non, mais j'ai bien compris... D’ailleurs, vous savez, on peut jouer des blues noirs et des blouses blanches. Ce sont deux styles très différents : le premier est épris de liberté, l'autre se joue plutôt en confinement. Savez-vous lequel des deux votre fils préfère ?
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− Mais ces personnes en blouse blanche pourront apprendre à mon fils à jouer de l'harmonica ?
− Oui. Et à vous aussi, si vous le désirez.
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