Chapitre 1

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Léon entendit un coup sourd. Puis sa mère ouvrit la porte d'entrée. Elle entama une discussion avec le visiteur. Sans pouvoir comprendre précisément la conversation, il comprit que c'était Oscar le facteur. Il tenda l'oreil pour saisir le ton de l'échange, sans succès. Réalisant qu'il lui était impossible de se reconcentrer sur son travail, il abandonna la chaise qu'il était en train de fabriquer, et sortit de son atelier. Il vit sa mère fermer la porte. Il attendit quelques secondes qu'elle ouvre l'enveloppe, et en parcourt le contenu. Puis, comme il n'arrivait pas à lire sur son visage, il demanda prudement.

"-Bonnes nouvelles?

-Ça vient de ton père. Ho, il annonce qu'il a poura revenir à la maison la semaine prochaine!"

Elle replia la lettre, et addressa un grand sourire à Léon qui lui rendit.

Depuis le début de la guerre, son père – Georges – constituait son seul lien direct avec la guerre. Il revenait voir sa famille au gré des permissions qu'on lui accordait. À chaque fois, Léon observait le même rituel. Son père déposait ses bottes crotées à l'entrée pour ne pas salir le foyer, puis il embrassait sa femme – Eva – qui l'ayant entendu rentrer était venue à sa rencontre. Ensuite, il se déplaçait jusqu'au point d'eau dans la cour, enlevait ses guenilles de poilus, et se toilettait pour se débarrasser de la crasse qu'il avait accumulée en tant que soldat. Il saisissait le savon et la lame de rasoir que sa femme lui tendait, et rasait sa barbe de près, tout en laissant la moustache qu'il affectionnait. Enfin, il s'épongeait le torse et le visage avec la serviette que sa femme lui avait fournie. Quand il se dirigeait vers son fils Léon, il était habillé en civil. Après avoir témoigner son amour paternel par une accolade, il lui posait toujours la même question « Et l’atelier, comme il va-t-y?»

Puisqu'en son absence, Léon s'occupait de l'affaire artisanale de la famille. Les Babeix étaient connus pour leur habilité de menuiser. On se déplaçait des villages et hameaux environnant pour prendre commande de meubles en tout genre ; lit, table, armoire, et commode par exemple. Ils étaient aussi connus pour être de bons entrepreneurs. Par la prospérité de la famille, ils participaient à celle du village; il n'y avait pas que des Babeix dans l'atelier. La famille employait des apprentis et des menuisiers parmi les habitants de Saint-Hilaire-le-château.

Naturellement, l'activité avait ralenti depuis le départ de Georges et de bon nombre d'ouvriers. Mais Georges voyait bien les efforts de Léon pour maintenir une production, aussi réduite soit elle. Selon lui, Léon savait comment travailler le bois. Son fils lui avait aussi démontrer sa capacité à gérer la boutique. Il ne dissimulait pas la fierté que celà lui procurait. La guerre avait eu au moins le mérite de prouver que son fils possédait les épaules pour tenir l'affaire après sa retraite. Il tirait de cela une grande satisfaction.

L'autre satisfaction que Georges goûtait à chaque fois qu'il revenait chez lui, était la nourriture qu'il y mangeait. Quand les civils ne pouvaient se procurer qu'une miche de pain, les soldats n'avait que la moitié d'une à se mettre sous la dent. Georges ne dérogeait pas à cette règle. Lui qui était bon vivant et aimait la bonne chaire, était ravi de s'extirper de son ordinaire pendant ses permissions. Ainsi que le reste du village, la guerre n'empêchait pas les Babeix de cultiver leur potager. Leur jardin regorgeait de quoi satisfaire l'appétit de Georges : des haricots verts longs et fins, des pommes de terre bien rondes, des topinambours diformes, des courges ou encore des navets. Il n'hésitait pas non plus à partir à la chasse avec son fils. Lorsqu'ils ramenaient un faisans Eva s'occupait alors d'enlever les plumes rouges et ors de l'oiseau, de le vider et de le cuisiner. Il appréciait aussi la pêche. Loin du vacarme béliqueux, il trouvait dans le coulis de l'eau un calme appaisant. Toutes ces ressources que la campagne recèle, constituaient un formidable complément au pain fade des tickets de rationnement. Comme tout les habitants en profitaient, le marché noir n'était pas developpé (ils n'en avaient pas besoin). En revanche il était d'usage de faire des échanges entre voisins. La mère Baboulet, voisine des Babeix, donnait volontiers plusieurs œufs contre une perdrix ou des topinambours. Ceux désireux de s'enrichir, n'avaient qu'à envoyer leur production à la ville. Mais la famille Babeix n'y voyait pas d'intérêt.

En somme, si Léon souhaitait que la guère se termine au plus tôt – surtout pour ne pas y participer – il ne pouvait pas se plaindre de la vie qu'il menait. Il pouvait mesurer l'ampleur des privations que son père rencontrait, au plaisir qu'il prenait dans des choses simples. Il l'entendait ce réjouir de dormir dans un lit confortable, avoir un toit quand il pleut, ou encore avoir une assiette remplie. Tout celà n'était qu'un quotidien ordinaire pour Léon. C'était bien quitter ce quotidien qu'il craignait. Le temps ne jouait pas en sa faveur, et alors qu’il ne faisait que vieilir, il voyait la limite d'âge de conscription qui ne faisait que diminuer. En attendant l'heure fatidique, Léon ne pouvait rien faire pour s'y soustraire. Il ne pouvait que s'occupper de l'atelier, et remplir son devoir familial. Jusqu'au jour où on lui exige son devoir national.

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