La fête

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Comme promis, une petite musique pour agrémenter le tout : https://soundcloud.com/kagome-aohane/la-naissance-des-saisons-azmin

*****


Ce jour-là, dans le village rural de Nam, l'ambiance était à la fête. Tous les habitants avaient abandonné leur travail et revêtu leurs plus beaux habits avant de se rendre au temple pour commémorer la Naissance des Saisons. Les chants et danses traditionnels, auxquels participaient les doyens comme les cadets, rythmaient la célébration religieuse.

— Azmin ! Tu viens ? Ça va commencer !

À l’appel de son prénom, la jeune fille aux longs cheveux roux releva la tête du panier qu’elle terminait de tresser.

— J'arrive, Arun !

La tête ébourriffée de son petit frère apparut dans l'embrasure de la porte de sa chambre.

— Tu finiras ça plus tard, il faut qu'on y aille ! plaida-t-il en lui lançant un regard suppliant.

— D'accord, tu as gagné... soupira Azmin en posant son ouvrage.

Elle se leva et ouvrit sa malle à vêtements.

— Attends, Maman m'avait donné des trucs pour toi.

Arun disparut et revint avec un large pantalon de soie vert, une ceinture brodée de fils d'or et un linge blanc.

— Ce sont ceux qu'elle a portés pour la Naissance des Saisons de ses dix-huit ans. Elle voulait que tu les aies, toi aussi, pour la même occasion, expliqua son frère en les lui tendant.

— Je n'avais jamais vu ce sampot, s'étonna Azmin en examinant l'étoffe verte chatoyante.

— Tiens, il y a aussi une lettre.

Azmin ouvrit le pli d'une main fébrile.

"Azmin chérie,

Je te donne les habits de fête que je portais quand j'avais ton âge. Tu trouveras également mes bijoux dans l'enveloppe. Ils sont à toi, je veux que tu brilles en ce jour qui marque ton entrée dans le monde des adultes. Que tous les regards se tournent vers toi, emplis d'admiration.

J'aurais aimé être présente aujourd'hui, mais je dois m'occuper de toute urgence de l'affaire dont je vous avais parlé.

Bisous et à la semaine prochaine,

Maman."

— Trop beau, lâcha Arun lorsque sa sœur étala les bagues, colliers et bracelets sur son lit.

— Merci, maman, murmura la jeune fille, émue. Je te promets que ce jour sera mémorable. Qu'est-ce que tu attends, file, je me change !

Son frère s'éclipsa sans demander son reste. Lorsqu'Azmin sortit de sa chambre, il lâcha la flûte qu'il fabriquait et bondit sur ses pieds, impatient.

— C'est bon maintenant ? On peut y aller ?

Il partit en courant en direction du temple sans attendre de réponse, et Azmin se lança à sa poursuite, amusée par son enthousiasme débordant.

Elle le rattrapa devant l'entrée du bâtiment de bois ouvert exceptionnellement aux fidèles venant célébrer la Naissance des Saisons.

— Je vais voir mes copains ! lui cria-t-il en s'élançant vers la cour intérieure où se tenaient les principales festivités. À plus tard !

Azmin lui adressa un timide sourire en agitant la main tandis que le garçon disparaissait au milieu de la foule. Ses mèches rousses semblables à des langues de feu permettaient de suivre ses déplacements parmi les chevelures majoritairement brunes.

— Bouh !

Le pied faucha ses chevilles, et en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, Azmin se retrouva le nez dans la poussière.

— Tiên ! Tu m'as fait peur !

Elle riposta immédiatement et son amie tomba elle aussi par terre. Il s'agissait d'un rituel entre elles ; elles se saluaient de la sorte depuis leur première rencontre à l'école, où Tiên avait fait un croche-pied à la petite nouvelle. Trop timide pour lui adresser la parole, elle n'avait trouvé que ce moyen pour attirer son attention.

Les deux filles se regardèrent, complices, avant d'éclater de rire.

— Azmin ! Mais quelle gamine tu fais ! se moqua Tiên.

— C'est toi qui as commencé, espèce de prune volante !

Azmin se releva, épousseta ses vêtements et tendit la main à Tiên. Son amie avait elle aussi revêtu un ample pantalon bleu marine cousu de fils d'or, ainsi qu'une veste blanche à présent couverte de poussière. Un petit diadème doré serti d’une gemme de cornaline surmontait ses cheveux bruns, tressés en couronne pour l’occasion.

— Je n'avais jamais vu ce sampot, il est magnifique ! s'émerveilla la jeune fille en ouvrant de grands yeux. Et puis, il te va très bien.

— Merci, c'est ma mère qui me l'a donné, c'était à elle.

— J'ai du mal à imaginer Dahoe dans ces vêtements, mais si tu le dis... D'ailleurs, elle n'est pas là ?

— Non, se rembrunit Azmin. Elle est partie tôt ce matin pour la Forêt Bleue, on a recensé des disparitions. Elle doit aider les patrouilles de recherches à passer la zone au peigne fin, mais ils ont repéré des traces inquiétantes. Sa mission risque de durer plus longtemps que prévu...

— Brr, des traces inquiétantes ? Si ça se trouve, c'est un démon qui mange les gens ! s'exclama Tiên en mimant une créature effrayante.

— Ça n'existe pas, les démons. Ce sont des histoires pour faire peur aux enfants, la coupa Azmin. Bien, et si on allait regarder un peu ce qu'il se passe à l'intérieur du temple ?

— Je crois qu'en ce moment, ils jouent une pièce de théâtre, Le Collier de la Déesse. Allons voir !

Azmin et Tiên se dirigèrent vers l'enceinte sacrée et passèrent le portique séparant le monde des vivants de celui des dieux. L'intérieur du temple était lumineux, les rayons du soleil traversaient de grandes vitres colorées qui perçaient régulièrement les murs de bois. Ceux-ci étaient recouverts de tapisseries polychromes et joyeuses représentant la Naissance, la fête la plus importante du culte des Saisons. Les deux filles avaient elles-mêmes aidé à confectionner l'une d'elles quelques années auparavant. Celle-ci peignait l'une des scènes les plus importantes : la défaite d'Hiver par sa fille, Printemps. La jeune fille casquée terrassait sa mère d'un glaive orné de fleurs et libérait les torrents que sa mère avait avalés et gelés tout au long de son règne glacial. Les deux amies étaient fières de voir leur ouvrage ainsi affichée dans un des temples les plus importants de la région des Plaines.

Elles traversèrent le hall encombré par des étals de marchands et de prédicateurs et débouchèrent dans une petite cour intérieure où avaient lieu les rites en plein air. Les fidèles du village, debout pour la plupart, assistaient à la représentation d'une des œuvres théâtrales les plus connues, inspirée par une légende populaire. Ce récit narrait les aventures d'un valeureux guerrier, dont la fiancée avait trouvé la mort durant son absence. Désespéré, il avait séduit la déesse de la mort afin de s'emparer d'un puissant artéfact, qui lui avait permis de ramener son amante à la vie. Mais la divinité, furieuse d'avoir été manipulée par un mortel, l'avait condamné à une peine terrible.

L'atmosphère joyeuse les mit de bonne humeur, et elles fendirent la foule pour voir les deux comédiens au centre du cercle qui s'était formé. Ils jouaient une des scènes les plus connues de la pièce, un long dialogue entre le guerrier et la déesse.

— Comment ? Tu ne m'aimes pas ? interrogea la grande femme aux sombres atours, effondrée.

— Non, Ma Dame. Mon cœur appartient à ma douce Sao Mai. Vous avez beaucoup de charmes, il est vrai, mais rien ! Non, rien ne saurait me détourner d'elle ! déclara son amant en se détournant d'elle.

— Ah ! Khyentse, menteur ! cria la maîtresse des lieux, en larmes. Mon cœur est transpercé de mille couteaux ! Dans ce cas, pars ! Pars, mortel ! Quitte ces lieux où tu n'es resté que trop longtemps ! Mais rends-moi le Collier de Vie que je t'ai donné en même temps que mon amour !

— Cela m'est impossible, Ma Dame. J'en ai besoin pour revoir ma chère Sao Mai. Mais je vous promets de vous le rendre après que j'aurai retrouvé ma fiancée.

— Misérable ! s'écria-t-elle en se relevant soudain, les yeux enflammés par la colère. Penses-tu pouvoir tromper une déesse de la sorte ? Disparais ! Disparais, si c'est ce que tu souhaites ! Mais je te jure que ton acte ne restera pas impuni ! Je te condamne à devenir un Imura ! Tu es à présent à moitié un démon. Et au bout de mille ans, ta faible nature humaine disparaîtra totalement, ton âme sera dévorée par cette part démoniaque et tu deviendras un monstre à part entière ! Ironique, pour celui qui hait les démons plus que tout au monde ! Souviens-toi, Khyentse ! Les dieux sont immortels et ont la rancune tenace. Tu aurais dû y penser avant de me duper !

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