13- Prête-moi ta bouche pour te dire un mot 1

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Gauthier me questionne comme s’il avait remarqué mon anxiété.

Un brasier enfle sous ma peau. La chaleur augmente à chacun de ses mots, chacun de ses silences. À quoi pense-t-il ? Quelles sont les expressions de son visage ? Comment est-il vêtu, ce soir ? Je suis à deux doigts de m’enfumer l’esprit tout seul. Si je plonge ma main dans l’eau froide, une nappe de vapeur s’évadera de ma peau. C’est dingue de réagir comme ça ! J’en ai eu des béguins, mais alors celui-ci, il est particulièrement assommant.

– L’introspection en générale. J’apprécie aussi les biographies des anciens peintres. Et toi ?

– Fantastique, fantasy, romance, politique…

– Fantastique ? Twilight… Effectivement. Tu aimes bien les créatures ?

Ma question est suivie d’un long silence. Je n’aurais pas dû la poser en sachant qu’il se compare à la créature de Frankenstein. Je suis con parfois. Tu aimes bien les créatures ? Non, mais quel naze.

– Plutôt, oui. J’apprécie les histoires qui mettent en lumière des êtres qui sortent du moule. J’aime connaître leur parcours, leur faiblesse et leur force. Savoir le point final de leur vie. Si elle se finit bien ou non. Aviser le pourquoi de cette fin…

Sa réponse déborde d’une admiration qui m’éprouve. Je sens dans sa voix qu’il aime ce genre de lecture. Qu’il affectionne l’étrange. Malgré le fait qu’il soit incapable de s’accepter, il aime les personnages fissurés, aux apparences pas franchement flatteuses. Il apprécie le laid quand il vient de l’autre.

Et si les mutants, les loups-garous, les vampires et les fées existaient ? Si les histoires fantastiques que Gauthier ait pu lire étaient fondées ? Je suis un métamorphe et il y a pas mal de récit dans lesquels un lecteur peut apercevoir l’ombre d’un homme comme moi… Ni a-t-il pas une part de vérité dans chaque histoire ?

Où, là ! Je me fais mal à la tête pour rien.

Quel genre de créature préfères-tu ? demandé-je par simple curiosité.

– Celle pour qui je développe de l’empathie, j’imagine.

– Y’en a-t-il beaucoup ?

– Nombreuses. Disons que les écrivains réalisent leur travail premier ; atteindre l’âme du lecteur. Si je plonge dans leur univers, c’est qu’il est bien dépeint. Si je tombe sous le charme de leur personnage, c’est qu’ils ont su les faire exister…

Ses réponses se modèlent sans hésitation, comme si les questions que je lui pose lui ont été mille fois rabâchées. Par qui ? Lui-même ?

Je me tais, écoute le chant des cigales. À nouveau, mon cerveau se paralyse, je suis incapable d’enchaîner. Pourtant, je meurs d’envie de le connaître sur le bout des doigts. Pourvue que la nuit ne s’achève pas trop vite et que Gauthier poursuive notre discussion.

Après un temps de silence, il reprend la parole pour peaufiner sa réponse.

– J’aime les créatures qui ont des émotions, de la douleur mêlés à de fines taches de bonheur. Je veux m’imaginer en elle. Revêtir leur peau, le temps de quelques lignes. Lorsque je lis, il me faut absolument être transporté dans cet univers en noir et blanc, sinon, je me lasse et abandonne aussitôt la lecture. C’est un peu comme la vie, il y a des journées que l’on ne veut pas quitter et d’autres que l’on cherche à fuir au plus vite…

Il marque une pause. Le son de sa voix me manque, j’ai une envie profonde de me rendre à son portique et de pénétrer dans son jardin afin de me pendre à ses lèvres. Comme j’aimerai les voir s’animer et enchaîner les phrases, les mots. Comme je voudrais scruter chacune de ses expressions.

– Je tiens à te remercier une nouvelle fois de m’avoir secouru, ce midi, avoue-t-il, changeant ainsi le fils de la conversation.

– C’est normal ! Ces types-là aiment faire chier ceux qu’ils ne leur ont rien demandé. Des têtes à claques.

– J’ai cru comprendre.

L’air de la nuit tend son voile de fraîcheur, la chaleur de mon corps s’atténue emportée par l’herbe humide sur laquelle je m’allonge. J’écoute la balançoire de mon voisin s’agiter de mouvements d’avant en arrière.

– S’ils s’en étaient pris à quelqu’un d’autre aurais-tu fais la même chose ?

Sa voix est empreinte d’une certaine mélancolie. Pense-t-il que je l’ai aidé parce qu’il est « différent » ? Sa question sonne dans ce sens-là… Elle me laisse pantois. Lui expliquer ne serait pas compliqué. Lui faire comprendre l’attirance qui me pousse à le regarder, serait plus complexe. De toute façon, je n’y compte pas. Pour qui me prendrait-il, si je lui avouais de but en blanc « tu me plais » ? Non, je préfère garder ça pour moi. Savoir jusqu’où cet étrange magnétisme me portera.

– Je l’aurais fait pour un autre. Sachant que je ne les aime pas et qu’ils se pissent dessus quand on commence à se montrer hostile, c’est tout bénéf… je t’ai évité un désagrément inutile, je leur ai foutu la honte et ça m’a fait plaisir, répons-je.

Son rire me parvient, drôle et entraînant, comme celui d’une biquette dans une prairie. Je ne peux résister à l’envie de partager ce moment avec lui. Il déclenche mon amusement et je le rejoins. Nous rions dans nos jardins respectifs. Si grand-père me voyait, il me prendrait pour un fou ! Je l’entends qui me dirait : ça va mieux toi ! Sinon, on a un bon psychiatre dans le coin, tu veux le numéro.

Si parfois, il lui arrive d’être sévère, il n’en reste pas moins taquin. Un peu comme Marc mais avec cinquante ans de plus.

– En tout cas ils ne l’ont pas volé, affirme-t-il, dans une voix amusée et devenue discrète.

Je remarque que le bruissement de la balançoire a cessé et j’entends une marche légère qui frôle l’herbe. Tout à coup, mes poils se hérissent en sentant la présence d’un corps non-loin du mien. Gauthier s’est déplacé et s’est assis devant la haie. La chaleur dans ma poitrine revient et induit mon corps d’une fine pellicule de sueur. Mon cœur bondit. J’ai la sensation d’un autre corps sur le mien, d’un souffle chaud contre mon oreille, d’une main qui descend aux creux de mes reins. Mes joues irradient de flammes épaisses. Y a-t-il une chance pour que mes réactions ne soient pas causées que par la présence de Gauthier ? Puis-je croire qu’il s’agisse de l’animal qui sommeille en moi ? Peut-être qu’une discussion s’impose avec mon grand-père.

– Léonys ?

Le ton de sa voix me parait préoccupé

– Oui !

– T’ai-je fait l’impression d’avoir besoin d’aide ? hésite-t-il.

– Oui. Tu semblais mal à l’aise, prêt à te laisser insulter tout en les ignorant. J’ai bien vu la peur qui embrumait tes yeux…

– Quelle honte ! À mon âge… J’aurais dû me montrer ferme. Les gronder.

– On ne gronde pas des types comme eux. On les ignore. C’est préférable. Attendre qu’ils se lassent, et partirent. Tu n’as pas à avoir honte.

– Probablement que non… Merci.

– Arrête de me remercier, tu vas me gêner. Je ne suis pas un super héros.

Juste un humain avec une capacité hors-norme.

– J’aimerai avoir la possibilité d’être courageux et de pouvoir me défendre seul. Mais disons qu’avec mon handicap rien n’est jamais simple. Rares sont ceux qui me prennent au sérieux.

– Et pourtant, nous faisons quelque chose d’extrêmement simple à l’instant même.

– Discuter, dans la nuit, derrière une haie… ? Oui… C’est simple. Facile. C’est plutôt inattendu, aussi ! rit-il.

– Mais pas déplaisant. Ça me fait penser à Roméo et Juliette. Caché dans la nuit deux inconnues se découvrent.

Son rire retentit à nouveau.

– Je ne sais pas si nous pouvons nous comparer à eux. Il manque une pointe de romantisme, d’ailleurs nous ne sommes pas amants et personne ne veut nous séparer.

– Le sommeil le fera ! raillé-je sa dernière remarque.

Bien que je me sente la capacité de lui parler jusqu’au petit jour, j’entends dans sa voix l’intonation de la fatigue. Il finira par m’abandonner, mais en attendant, j’attends qu’il poursuive.

– C’est la première fois de ma vie que je parle à un inconnu, de la sorte. N’est-ce pas bizarre ? tout à coup ?

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