10-Le beau garçon

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 Cela fait deux jours que je ramène Anabelle chez elle. Séraphin, le gamin qui la drague, est toujours devant chez elle. Elle m’a avoué qu’il ne l’aborde plus depuis. C’est une bonne chose. Mais je ne comprends pas pourquoi il se bute à faire le pied de grue chez elle. Devrais-je attendre qu’il percute avant de pousser la gueulante ou de le menacer ? Il est bizarre ce gamin. Son regard est rempli d’une crainte que je n’arrive pas à saisir. C’est idiot à dire, mais je me demande s’il ne cherche pas à protéger Anabelle… De quoi ? Je n’en sais rien. Mais j’ai le sentiment qu’il n’est pas un méchant. Il ne cherche pas à lui faire peur. On dirait qu’il l’aime vraiment. Puis, est-ce qu’un gamin qui trifouille un porte-clé à l’effigie d’un saint-bernard est psychologiquement dérangé ? Dis comme ça…

Je secoue la tête, espérant que mon sixième sens ne me trompe pas.

Assis sur un banc du parc, un sandwich en main, je mange sans faim.

À l’ombre des passants, je me fais discret. De quoi profiter de la végétation et d’éviter les ennuis avec des petits rigolos. Parfois, il m’arrive de me demander si ce ne serait pas plus prudent de me déplacer avec un masque sur le visage, comme en Asie. Mais ici ça serait suspect. On me regarderait encore plus.

Mauvaise idée.

Il faut que j’arrête de me focaliser sur les gens, et plus sur ce qui m’entoure. La tête penchée en arrière, j’abandonne l’idée de finir mon déjeuner. Je n’ai pas faim comme à chaque fois que sonne midi. Je n’ai jamais eu un appétit vorace. Peut-être parce que je suis conscient que si je mange trop je prendrais du poids. Et je n’aime pas l’idée. Je veux garder un minimum de maîtrise sur mon corps. Autant, je ne peux rien changer pour mon visage, bien que l’envie de faire de la chirurgie m’est passé dans l’idée, (mais avec mon souffle au cœur, je trouve ce désire trop risqué), autant, je souhaite rester mince.

Je pose mon sandwich, attrape mes écouteurs et les enfonce dans mes oreilles. Un peu de jazz coréen pour se laisser aller à la contemplation du jardin et des filles qui se promènent. Jeter quelques regards, farfouiller les environs pour trouver une perle de beauté et rêver le temps d’une pause.

La musique s’active. Elle m’emporte, me fait oublier qui je suis. Je l’écoute. Attentif. Bordés d’illusions. La sérénité m’enveloppe dans un drap de linge propre. Je tourne la tête. Une fille un peu rondelette marche avec élégance perchée sur ses talons fleuris. Le tissu de sa robe légère danse autour d’elle à chaque mouvement que ses jambes potelées actionnent. C’est joli.

Je l’observe sans me faire remarquer. Aspire encore le parfum de son linge que la brise m’apporte. Je me sens l’âme poète, lorsque des éclats de voix me distraient.

Je tourne la tête. Deux gars s’approchent de moi. Oh ! Non… Ça recommence. C’est comme lorsque j’étais gosse et que l’on me persécutait à l’école. Je me sens mal. Mon corps chauffe comme s’il sentait le danger.

Un des garçons, le plus maigrelet, me pointe du doigt avec un sourire à la mode « rappeur », l’autre, plus costaud, se fend la poire. J’augmente le son de la musique, pour ne pas entendre ce qu’ils disent de moi, et cherche un point à l’horizon où j’accroche mon regard. N’importe lequel. Juste une accroche pour espérer qu’ils ne s’attardent pas. Pour croire qu’ils ne viendront pas plus près pour retirer mes écouteurs et commencer à me parler comme à un demeuré.

Les battements de mon cœur accélèrent. Mes poings se ferment. Je les sens qui me regardent, qui se marrent. Ça fait mal comme un fer chauffé à blanc au fond de la gorge.

Ils s’approchent encore. Pourquoi ? Laissez-moi tranquille, j’aimerais crier.

Si je bouge, pense à partir, ils me rattraperont, me tabasseront peut-être en pleine lumière.

D’anciens souvenirs me traversent. La peur s’invite. Elle fige mon corps sans me laisser aucune liberté. J’étire mon regard, trouve le bras tatoué d’un homme en débardeur. Sa peau est dorée. Il marche vite. Je fixe son tatouage, sans chercher à rencontrer l’identité de l’homme. Il semble venir dans ma direction ou celle du chemin qui passe devant mon banc. Il va falloir que je trouve un autre point de vue, pour éviter les deux bouffons qui ne sont plus qu’à deux mètres de moi. Même avec le son à fond dans mes oreilles, je les entends. Je n’aime pas ce qu’ils disent sur moi. Mais je ne pleurerai pas. À mon âge, on ne peut plus se permettre de pleurer comme un enfant. Je serre la mâchoire, les poings. Me force à ne pas faire transparaître la peur qui monte en moi. Je fixe, inlassablement le tatouage, un tourbillon de fleur et des symboles qui me sont étrangers. Le bras se balance. Le poing se serre. Est-ce que la personne est énervée ?

J’entends un cri. Une voix grave, colérique :

― Bande de pécores, barrez-vous !

L’envie de lever la tête me tente. Je ne le fais pas, le regard rivé sur le dessin. Le corps de son propriétaire s’arrête juste devant moi. Il est de biais, fait face aux deux voyous.

Doucement, je retire mes écouteurs et vrille mon regard sur les gars. Leur visage est devenu blême. Tiens ? Que leur arrivent-ils ? Ils ont perdu leur langue ? Intéressant !

― Vous avez quel âge pour faire des remarques de ce genre ? Blaise, tu crois que c’est avec ces putains de remarques que tu vas pécho Héléna ?

Ils se connaissent ?

Je lève les yeux vers le gars au tatouage, dégluti en m’apercevant que c’est Léonys. Décidément, ce garçon est vraiment beau. Trop beau pour être réel. Un rêve ? Et s’il était celui que je désirais être ? Une sorte d’illusion jetée dans la réalité pour me narguer ?

Un brisement dans les feuillages, un vent léger et tiède caresse mon visage. Une odeur douce, et citronnée s’engouffre dans mes narines. J’ai le cœur qui palpite. Bon Dieu ! Qui est cet ange que tu poses sur mon chemin ? L’est-il ? Un ange ? Voit-il les cœurs ? Pourquoi je me sens toute chose en le contemplant ?

― Héléna s’en fout, c’est la première à le critiquer.

Le dénommé Blaise me pointe d’un mouvement du menton.

― Ça, j’en ai aucun doute ! Bizarre que vous ne soyez pas déjà ensemble ! Ça m’épargnerait de l’avoir sans cesse collée à mes baskets.

― Si tu ne l’aimes pas, pourquoi tu ne lui dis pas ? s’avance Blaise.

Le gringalet à ses côtés, l’empoigne. Il ne semble pas rassuré. En même temps, quand on se retrouve en face de Léonys, il y a de quoi faire dans sa culotte. Surtout avec les traits qui balafrent son visage. Il m’a tout l’air agacé. En suis-je la cause ? Pourquoi me défend-t-il ?

― Je crois lui avoir dit une bonne dizaine de fois. Mais elle doit être un peu conne.

― Sérieux ! Tu ne sais pas ce que tu rates.

― Oh ! Si…

― Tu crois que toutes les filles te courront après pour toujours.

― Et les plus beaux mecs… Ce que je cherche, ce n’est pas la beauté fardée. Manque de bol pour toutes les déesses de ce monde, ironise-t-il. J’ai hâte qu’elles arrêtent de me courir après. Je ne rêve que de ça. Qu’on me lâche la barbe.

Ça se voit qu’il pense ce qu’il dit. Léonys parait soûlé de l’attention qu’on porte à la « beauté ». J’ai un peu honte.

― Blaise, viens, on se barre !

― Ouais, t’as raison. Ça pue le débile mental ici.

Je sais que la réflexion m’est destinée, pourtant, c’est le corps de Léonys qui se contracte, prêt à s’élancer et à cogner. J’ouvre de grands yeux. Qu’est-ce qu’il compte faire ? Je me redresse, tends le bras vers son poignet, ne parviens pas à l’atteindre. Blaise se recule emporté par son ami. Ils savent tous les deux que si Léonys les attrape, ils n’auront pas le dessus. Je fais un pas, effleure la peau de « l’ange » quand une ombre saute sur lui.

― Oh ! Stop, mec. Laisse couler ! Tu fais quoi ?

Un grand type rattrape Léonys avant qu’il envoie son poing dans la figure de Blaise. Il le serre contre lui, leur regard s’accroche l’un dans l’autre. Ils paraissent si proches que je sens une tension étrange passer entre eux. Je me sens un peu gêné devant leur complicité, devant leur corps si massif collés, leurs bras, enlacés.

― Tu te calmes.

― Ouais !

― Je te lâche.

Le nouvel arrivant libère celui que j’imagine être son ami. Nous observons les deux charlots s’éloigner la queue entre les jambes. Je ne sais pas trop quoi dire, alors qu’une jeune fille se présente devant nous. Petite, mignonne, mais avec du caractère à n’en pas douter.

― Y se passe quoi, Marck ? Nysi ! Tu branles quoi ? Pourquoi est-ce que tu te frittes avec ses « glands » ?

Elle n’attend pas de réponse, mais a su apaiser l’atmosphère avec sa remarque.

― Cathy, chérie… Ce n’est rien. C’est la chaleur ! plaisante le dénommé Marck.

Elle l’ignore superbement et tourne son minois vers moi. Aucune expression souligne les traits de son visage lorsqu’elle porte son regard sur le mien. Elle semble se moquer royalement de mon apparence.

― Ces deux blaireaux en avaient après toi ? Ça va ? Ils ne t’ont rien fait ?

Elle me cause comme si j’avais son âge. Comme si nous étions potes.

― Merci, mademoiselle. Ils ne m’ont rien fait, probablement grâce à l’intervention de votre ami, que je remercie.

Je me tourne vers Léonys, lui souris légèrement. Ses yeux n’osent pas se poser dans les miens. Pourquoi paraît-il si hésitant ?

Marck lui tape dans le dos, alors que Cathy murmure un « oups » en constant mon badge de bibliothécaire.

― Nysi, le monsieur te dit merci ! le raille-t-il.

― Heu… De… De rien. Ce sont des cons ! Ne les écoutez pas. Moi, j’adore votre parfum. Noisette, caramel. C’est parfait.

C’est parfait !

Je crois que même lui est choqué de ce qu’il raconte. Ses amies le regardent avec suspicion. Quant à moi, je ne sais pas quoi dire d’autre qu’un « merci ». Quel drôle de garçon !

Sans attendre une autre parole, il tente de reprendre contenance et file droit devant lui avec un air gêné plaqué sur le visage. J’aperçois ses joues rosirent et ses lèvres se rabattent l’une sur l’autre.

Cathy questionne Marck :

― C’était quoi ça ? Il a pris un coup de chaud ?

Marck hausse les sourcils, faisant mine de ne pas savoir, pourtant en analysant ses yeux, j’observe une réponse que j’interprète de la façon suivante : « Je crois savoir, mais je ne dirais rien ».

Ça m’intrigue.

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