7- À l'écoute

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― Dis Merle, tu ne serais pas une princesse à qui une vile créature aurait jeté un sort ?

Gauthier a le regard rêveur et le ton mélancolique. Pense-t-il que si je l’étais, il lui suffirait de m’embrasser pour faire de moi sa tendre aimée ? Je ne suis pas si facile…

Un soupire, puis un second. Mon charmant voisin s’exaspère de trouver un jour l’amour. Puis-je lui en vouloir de désirer cela ? De parvenir à la même facilité que dans les contes de fée. Ces histoires où tout paraît simple… Mais tellement irréaliste.

Il pose ses prunelles dans les miennes. Soupir une dernière fois. Ai-je forcé ma mutation pour le voir ruminer sur un sujet qui m’irrite : l’amour ?

Je finis par lui répondre. Je penche la tête sur le côté comme pour lui signifier : je ne suis pas vraiment une princesse.

Cependant, il y a des chances qu’un mauvais sort m’ait condamné à me métamorphoser. Lequel ? Je ne saurais le dire. Pourquoi ? Encore moins. Mais je maudis la personne qui l’a fait. Parfois, je me dis qu’un vil sorcier a maudit tous les garçons de ma lignée parce que l’un d’eux se serait rebellé… Contre quoi ? Je n’ai pas encore d’idée fixe.

― Si tu étais une princesse, serais-tu capable de m’aimer ? Moi, ton sauveur !

Peut-être…

Toujours aussi frustrant le fait qu’il ne m’entend pas.

Mais qu’importe, j’ai la sensation qu’il saisit chacune de mes réactions. Gauthier est vraiment attentif aux moindres de mes gestes. J’apprécie sa capacité à saisir l’ombre de mes réponses. En soi, rien n’est bien compliqué, un enfant pourrait en faire de même. Je ne suis pas né merle, et même lors de mes transformations je reste plus humain qu’oiseau. Je connais le concept de peut-être, oui et non. D’ailleurs, un merle apprivoisé pourrait en faire de même. J’en suis certain.

― Et si au contraire tu étais un sorcier ou un magicien. Quelqu’un de mauvais.

Non… Et puis si je l’étais, ça ferait un bon moment que je me serais désenchanté.

Il sourit devant mon hochement de tête, et poursuit dans son délire :

― Ça ne te dit pas de reprendre forme humaine pour que nous puissions bavarder ?

Je remue la tête négativement. Manque de bol, je ne peux pas décider de me dé-métamorphoser. Il va falloir attendre six heures du matin pour retrouver une apparence humaine et tu seras certainement sous la couette à broder de beaux rêves.

― Bon… Tant pis. C’est déjà bien que tu sois là. Je voulais te voir. Te parler de ma journée et de cette femme qui m’a jeté le pire des regards. Je l’ai en horreur ! C’est tellement mal élevé.

Méchante femme ! Comment a-t-elle osé te regarder autrement qu’avec de l’affection ? Comment peut-on ignoré ton mignon petit minois…

Je parle comme papy, mais ce que j’aimerais qu’il s’abreuve de mes mots. Oui ! Je voudrais poser ma main sur son épaule et bavarder avec lui toute la nuit, tout le jour, toute la semaine.

Parle-moi et je t’écouterai jusqu’à l’aube.

Il humecte ses lèvres devenues sèches. Sa bouche a tendance à s’entrouvrir malgré son envie.

― J’ai commencé mon premier jour de travail.

Génial ! c’était comment ?

― L’ambiance aurait pu être pire. J’ai sympathisé avec deux de mes collègues, George et Anabelle. De bonnes personnes si tu veux mon avis. Ils m’ont fait un rapide topo sur les tâches à accomplir, rien de différent à ce que je faisais à Bordeaux.

Alors, il vient de Bordeaux.

Je m’approche de lui et me pose sur la table autour de laquelle il s’est assis. Dis m’en plus.

― Je te sens curieux. Est-ce que tous les merles sont comme toi ?

Son sourire éclaire mon âme. Il est comme un rayon de bonheur qui caresse mon cœur.

Oui, je suis infiniment curieux de toi. De ce que tu pourrais m’apporter. Oh ! Poursuis !

Il soutient sa tête, joue avec ses boucles, puis reprend le cours de ses explications.

― En soi, le travail est similaire à celui que je faisais. Concernant le reste, je sais que ça mettra du temps pour qu'on ne me voit plus comme…

Il marque une pause, incline la tête. Une ombre mélancolique voile ses beaux yeux verts. Que ressent-il ?

― Ce que je déteste me comporter comme ça. Me plaindre parce que je ne suis pas beau. Combien de personne donnerait leur âme par avoir une vie aussi facile que la mienne ? J’ai tout eu ou presque. Je n’avais qu’à demander pour obtenir. Il est vrai que papa me gâtait seulement si j’avais réalisé un bon devoir, une bonne action, mais mon enfance et mon adolescence ont été belle, malgré le reste. Ma vie est tout de même confortable. Je pourrais mille fois me critiquer à cause de la maladie, mais j’ai bien vécu. À trente ans, j’ai connu tout ce qu’homme « normal » et de mon âge a pu expérimenter. La stabilité financière, une ou deux aventures de quoi connaître le désir charnel, l’amitié, les voyages… De quoi, je me plains ! Pourquoi, je le fais ?

Il s’arrête à nouveau, pose son regard dans le mien. Il a l’air si triste. Comme j’aimerais effacer le voile brumeux qui paralyse ses prunelles. Ses paroles, son engouement et ses idées m’électrocutent. Il ne se doute pas une seule seconde de ce qui se passe dans ma tête. Pourquoi suis-je si attiré par lui, par ses yeux vert étincelant, par sa bouche rouge sanguinaire, par sa mine de chien battu ?

― J’ai goûté un peu à tout. Mais j’ai encore bien du mal à capter une totale sincérité venant des autres. Je t’avoue, j’attends qu’un miracle s’opère. J’aimerais trouver un ange qui ne verrait que mon cœur. Un aveugle pourrait m’aimer. Oh ! Je dis des bêtises.

Il se cale sur son dossier, une jambe sur l’autre, toujours dans une pose élégante. Même seul, il n’ose pas se détendre, lâcher prise. C’est comme s’il a l’impression que le monde pose une attention particulière sur sa maladie. À quel point se sent-il mal d’être qui il est ? Comment en tant que simple oiseau, je peux lui faire comprendre qu’il a tort ?

― Si tu avais vu la réaction de cette femme. J’ai bien cru qu’elle avait vu un monstre. Sur le coup, j’ai regardé derrière moi pour visualiser l’horreur qu’elle avait vu. Mais je savais que c’était moi. Ça m’a fait mal. J’aurais pu en pleurer si je ne m’étais pas juré de ne plus verser une larme parce qu’on me trouvait laid. Tu n’imagines pas comme c’est décevant de ne penser qu’à ça… Parfois, je me trouve si bête. De toute façon, je suis comme elle. Je suis trop regardant, que ce soit avec moi ou avec les autres.

Il rit tristement, passe une main dans son cou épais, la lance vers le ciel, puis la laisse tomber le long de son corps.

― Je suis un gros hypocrite !

Qui ne l’est pas ? Nous le sommes tous à un moment de notre vie, non ?

― Moi aussi, je regarde la beauté d’une personne avant de connaître son cœur. J’irais plus facilement vers quelqu’un de beau, que de laid… Je… Quand je me promène, il m’arrive de donner des notes aux visages des passants. Moi, l’homme qui n’aime pas qu’on se focalise sur son apparence, je fais la même chose que les autres. Au final, je ne suis pas aussi différent qu’on veut bien me le faire croire.

La paume soutenant sa joue, il tend son bras vers moi. Sa main trapue s’approche avec hésitation de mon plumage. Je devine son intention. Un doigt timide farfouille dans mes plumes. Ça chatouille. J’ai envie de rire.

― Tu es vraiment bizarre ! Je me demande si tu n’es pas l’oiseau d’un de mes voisins. Il t’aura appris des tours. Comme moi avec Larson, mon bulldog américain. Peut-être que tu « appartiens » au beau garçon d’en face ?

Est-il en train de parler de moi ? M’a-t-il vu ? Quand ?

― Oui, il est vraiment beau… Divin même. Quand je l’ai vu poser mon roman sur la boîte aux lettres, je suis resté béat d’admiration. Il doit avoir le monde à ses pieds. Quelle chance.

Tu parles d’une chance… Comment peux-tu le concevoir ? C’est un fléau !

― Je rêverais vivre une journée dans sa peau.

Pas sûr, mise à part si tu veux goûter à l’insipide, à la superficialité.

― Je me demande quel genre de vie il a.

Je suis plus isolé que tu ne le crois.

Arg ! La sensation que je lui fais, est la même que celle des autres. Il a raison en disant être superficiel. Il me juge juste sur mon apparence. Je n’aime pas ça.

― Ah ! Gentil Merle, que me réserve-t-on pour demain et les autres jours ?

En se disant, il penche sa tête vers la fenêtre de ma chambre laissée ouverte. Il se lève et s’appuie sur le muret et visualise la pièce indistincte à cette distance.

― Que penserait-il de moi si je me montrais à lui ? Réagirait-il avec une grimace ? Ou ferait-il semblant de ne rien voir en me tapant l’épaule amicalement ? Quel est son prénom ? Que fait-il ? Pourquoi vit-il chez son grand-père ? Est-ce bien son grand-père au moins ?

Il se tourne vers moi. J’aime qu’il se pose des questions à mon sujet. Je sens mes joues rosir, mon cœur s’accélérer.

Alors toi aussi, tu ne sais pas comment m’aborder ?

― Je me suis bien dit que j’allais le remercier avec un petit mot, mais je me suis ravisé. Et s’il était curieux ? En plus, le postiche qu’il a laissé à mon intention commencée par « Mademoiselle ».

Un rire s’échappe de ses lèvres. Ses joues remontent. Ses yeux se plissent, rieurs.

J’aurais dû attendre de le rencontrer avant de lui rendre son bouquin. Au temps pour moi !

― Bon, il est tard Merle, je vais aller me coucher. Tu reviendras demain ?

Je hoche la tête négativement et observe la mine boudeuse de Gauthier. Il est si mignon que je garde un doute sur le fait qu’il n’ait que trente ans. Pourquoi me paraît-il si jeune ?

Décidément, cet homme m’intrigue. J’aimerais savoir si son comportement changerait, si j’avais l’audace de le rencontrer et de me présenter. Ce n’est pas rare que je créé des tensions et des jalousies autour de moi. Sans même m’en rendre compte. Et si je me dévoile et qu’il me déteste parce que je suis ce qu’il aimerait être ? Serait-il bon que l’on sympathise ?

J’aimerais essayer.

Cela me donnerait l’occasion de parler de moi, de mon cœur, de la vérité qu’il semble idéaliser à mon propos. Mais à ses yeux serais-je légitime ? Un gars séduisant qui se plaint d’être beau, c’est comme une fille mince qui se plaindrait de ne pas prendre un gramme. Pas facile à accepter lorsque la personne qui écoute est complexée !

A-t-on le droit de l’être quand on a mon visage ?

Complexer…

***

Six heures du matin sonnent, mon corps reprend forme humaine avec en prime de la douleur une sensation de malaise. La bile me monte aux lèvres alors que papy entre dans ma chambre à toute allure et me jette une bassine avant que je macule mon tapis de vomi.

Pendant une bonne demi-heure, je crache mes tripes, dégobillant mon repas de la veille, des glaires et pour finir du vide.

― J’ai omis qu’une transformation forcée engendre la nausée, commenta papy. Ça va fiston ?

― Ça pourrait aller mieux.

Ce que je n’aime pas vomir ! J’y réfléchirais à deux fois avant de muter pour épier mon voisin, désormais.

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