3- Entretien avec un merle

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― Je m’appelle Gauthier, j’ai trente ans. J’ai emménagé avec ma mère après la mort de mon père il y a trois mois. Grâce à mon nom et l’influence de mon père, j’ai pu être transféré dans une nouvelle bibliothèque du centre-ville.

Laquelle ? Il ne peut pas me comprendre dans ce corps. À quoi bon poser des questions ?

Je fais l’œuf sur le muret, écoute mon nouveau voisin. Celui qui aime les vampires et les créatures fantastiques, au vu de sa lecture de ce soir. Il n’est pas comme moi. Dans le langage commun, les gens diraient de lui : « trisomique », « différent ». Pourtant, il ne parait pas si éloigné de moi. Dans sa façon d’être décontracté, il garde un maintien irréprochable. Il n’est pas affalé sur sa chaise. Non, il a le dos droit sur son dossier, les jambes croisées, un bras las qui soutient l’autre. Ses épaules sont étroites mais bien plus alignées que les miennes. En soi, si je l’avais vu de dos, je n’aurais pas repéré sa « différence ». Étrangement, alors que je plonge mon regard dans le siens, je me sens honteux de penser comme ça.

Je fixe son fascié aplati et large où une mâchoire ovale coupe l’arrondi de ses joues. Des boucles épaisses et châtaines cassent ce côté poupon. Ses yeux bridés ourlés de long cils sur les extrémités lui donnent un air de poupée. Je me laisse happer par le vert électrique, saisissant, de ses iris. Son nez porcin, moucheté de tache de rousseurs, appuie ses traits enfantins sans pour autant le figer à un âge en particulier. Sa bouche boudeuse gorgée de sang et ses lèvres épaisses lui offrent un charme atypique.

Regardant chaque partie de son visage, je m’aperçois qu’il est plutôt mignon. A-t-il vraiment trente ans ?

― Je ne pouvais pas la laisser seule. Elle était si triste. Elle pleurait tant.

Il poursuit le fil de sa pensée, égal à s’il discutait avec lui-même.

Sa manière de parler comme s’il avait une patate chaude sur la langue ne me déplais pas. Sa diction est nette, ses mots, simples et doux.

― Elle a tellement fait pour moi. Jamais elle ne m’a abandonné quand les spécialités disaient que j’aurais du retard. Elle a dépensé de l’argent, du temps pour me prouver qu’ils se trompaient. Maman, elle savait que je comprenais tout. Avec un temps de recul, mais je comprenais. Elle et papa ont tout fait pour contredire la vie qu’on me destinait. Tu sais l’ami, j’ai mis du temps à apprendre à lire ou à écrire. Jamais ils ne m’ont lâché. Surtout mon père. Quand j’ai eu quatorze ans, nous avons fait une balade en forêt. Il s’est arrêté devant un boulot et il m’a dit : « Fils, ta mère et moi, nous ne sommes pas éternels, un jour, tu seras seul et… ». Ils ont toujours eu peur que je ne sache pas m’adapter, alors ils ont tout mis en œuvre pour m’élever comme un enfant sans handicap. Je suis content qu’ils aient pu prendre cette décision. Aujourd’hui, je sais que je peux vivre seul.

Une famille essaie toujours, avant de perdre espoir.

En même temps, une maison secondaire aussi grande ne peut que laisser présager un sacré héritage familial.

Je ne peux m’empêcher de me demander à quel degré est sa trisomie ? Y a-t-il un genre d’échelle ? Ce gars me plaît dans sa façon de parler, de se tenir. Quelle étude a-t-il fait ? Je suis si curieux de lui, maintenant. Encore plus qu’avant. Pourvu que la nuit s’éternise.

Il reste songeur un moment, le regard plongé vers l’horizon. À quoi pense-t-il ?

― Je suis un peu anxieux pour demain. Comment réagiront mes collègues ? Est-ce que pour eux, je serais un quota ? Me lierais-je vite d’amitié avec eux ?

Son visage se crispe, il soupire, ses lèvres s’arrondissent. Je n’aime pas la tristesse qui se dégage de ses yeux.

Confie-toi encore ! J’ai envie de te connaître. Parle-moi de ta vie… De tout. Une vague d’intérêt m’envahis et me pousse à l’écouter jusqu’au bout de la nuit.

― Tu sais, je n’ai jamais aimé ma différence. Déjà petit. Je ne comprenais pas pourquoi je devais être comme ça. Ma psychologue avait beau me dire que personne n’est pareil et que la différence est partout, rien ne m’empêchait d’en souffrir… Tous ces regards dans la rue, dans la vie. Parfois, j’ai l’impression d’être une bête curieuse.

Non, ça s’est moi !

― J’ai un mal fou à me regarder dans la glace. J’ai envie de prendre une gomme et effacer mon visage. Je sais que s’est mal la façon dont je pense. Mais je n’arrive pas à m’accepter totalement. Je pourrais apprendre tout ce que je veux pour me sentir « normal », ça ne fera pas oublier aux gens mon aspect.

Pourtant, tu n’es pas le plus à plaindre. J’ai vu plus laid que toi, plus ignorant, et pas forcément atteint d’une maladie. Mais je t’accorde que ce n’est pas facile d’être différent. Dis-toi que la beauté ou la banalité ont aussi leurs inconvénients.

Comme je voudrais qu’il capte mes paroles, que nous puissions avoir une conversation ouverte entre deux hommes qui ne sont pas si différents l’un de l’autre.

Il pose sa main sur la couverture de son livre, caresse l’image. La tristesse réinvestit ses traits.

― J’aimerais rencontrer un ange terrestre. Pour que mon cœur soit le premier à être vu. Je ne suis pas aussi ignoble que Frankenstein, je peux dire que mon existence a été douce, enroulé d’amour et de tendresse, pourtant je ne cesse de me comparer à lui.

Il se redresse dans son peignoir de bain. Sa nuque est épaisse, sa peau laiteuse. Il me parait mince. Cela se voit qu’il prend soin de lui. La brise mène à mon bec le parfum du gel douche : caramel, noisette… J’ai envie de croquer un bout de sa peau pour coller l’arôme à mon palais. Gauthier s’approche. Je remarque un léger clopinement au niveau de sa jambe droite, mais rien d’important. L’élégance de sa démarche me captive. A-t-il reçu des cours de maintiens ? Ce que ça doit être chouette d’être riche.

Il s’accoude sur la balustrade en fer forgé, près de moi. Son regard embrasse la végétation de son jardin, bordé de parterre de fleurs et de quelques arbres fruitiers. Il zieute la piscine. Le rêve, quand l’été arrivera. Les saisons chaudes à Toulon sont toujours un véritable enfer pour moi. Je déteste avoir chaud. Plutôt comique pour un sudiste.

Mon voisin se tourne vers moi, appuie la main sur sa joue. Sa bouche se tort, devient plus pulpeuse. Elle n’est pas calleuse, mais lisse comme de la soie. Utilise-t-il du baume à lèvres ?

Il attrape toute mon attention.

― Merle, je rêve qu’une personne m’aime. Qu’elle ne se focalise pas sur mon problème. Mais à l’heure actuelle, je crains que ce ne soit que foutaise. La seule fille qui m’a accordé les plaisirs charnels et une relation « amoureuse » se trouvait être une croqueuse de diamants. En même temps, comme ais-je pu y croire ? Elle était si jolie. Tu l’aurais vu, tu serais tombé fou d’amour pour elle. Mais elle n’était qu’une apparence… Tous ces beaux discours sur l’importance de préférer le cœur au corps, ce n’était que du vent. Un moyen de m’amadouer. Quand, j’ai compris la supercherie, je me… J’ai voulu mourir.

Il retourne la manche de son peignoir et me tend son poignet ni vraiment fin ni vraiment épais. Un long trait blanc le bariole. Je désire poser un baiser sur cette plaie encore vive dans son cœur.

― J’ai fait une bêtise. Jamais je n’aurais dû faire ça pour cette fille… Mais avec le temps, j’ai compris que ce n’étais pas à cause d’elle que je m’étais tailladé les veines.

Il pointe la cicatrice avec son menton.

― Je savais qu’une personne comme moi ne pourrait pas trouver cet amour tant désiré. Il y a des gens qui courent après l’argent, d’autre, pour la reconnaissance, moi, je suis de ces romantique qu’il ne désir que l’amour.

Comment peut-il être si sérieux ? Comment peut-il croire qu’il n’ait pas désirable, qu’il n’a pas droit au bonheur ?

― Souvent, j’ai espoir que dans la nuit mon cœur s’arrête. Je ne me rendrais compte de rien et peut-être que je pourrais renaître dans une forme moins atypique ! Mais ça voudrait dire abandonner ma mère au chagrin infini.

Gauthier bascule sa tête en arrière, alors qu’un sourire discret se forme sur ses lèvres. Son image est saisissante. Il me chamboule de l’intérieur. Pourquoi est-ce que mon cœur s’emballe tout seul ? Qu’est-ce qui lui prend ?

Les yeux dirigés vers les étoiles, Gauthier se tait de longues minutes, contemplatif d’un monde céleste, onirique.

Un chat miaule, me volant un sursaut.

Je comprends que Gauthier ne dira plus rien pour ce soir. Pourtant, je reste campé près de lui, dévisageant le paysage de Nyx, et celui de mon voisin.

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