1- Le merle

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Dix-neuf heures cinquante-cinq.

Je passe mes mains sur mon visage, tente de me mettre en condition. Mon regard s’étend par-delà ma fenêtre.

Le ciel se maquille d’ombre. Il fait éclore les étoiles sur le noir voluptueux de sa peau insaisissable. Je rêve un instant qu’en ce lundi treize avril, ma silhouette garde forme humaine, mais la désillusion s’invite lorsque la lune croissante me sourit. Mon estomac s’agite. Ma température augmente. Mon corps se contracte. La douleur est vive. Je la sens, qui sillonne mes veines, mes muscles. Horreur ! Elle m’aspire, me plonge dans un mal qui s’apaise le temps que dure la mutation. Elle m’attrape dans son sillage, me violente, tort chacun de mes organes. Le temps de revêtir mon fardeau s’impose. Mon secret éternel jaillit dans le silence nocturne. Mes bras deviennent ailes, mes jambes, pattes, ma bouche, bec. Des plumes sombres recouvrent mon corps devenu fragile. Elles se courbent sous la brise printanière, s’ourlent avec légèreté et élégance.

Humain, j’étais, en merle, j’apparais.

Fichus gènes qui n’en font qu’à leur tête !

La porte de ma chambre s’ouvre, sur mon grand-père. L’inquiétude habituelle trahit les traits de son visage. Il me sourit tristement et se pose à côté de moi, sur le lit défait, dans lequel j’avais tenté de boucler mon devoir de littérature. Assommant.

  • Ça va fiston ? L’infusion que je t’ai donnée a apaisé la douleur ?

Je hoche la tête positivement, même si pour le coup, je mens délibérément. Papy sait très bien que rien n’atténue la brûlure qui se lève lorsque mon corps mute. Lui aussi a subi « les gènes » ! Enfin, je me réjouis, selon lui, la douleur diminue lorsqu’on atteint les vingt-quatre ans, encore trois ans à serrer les dents. Trois ans à faire semblant d’être occupé tous les treize du mois, de vingt heures à six heures du matin.

  • Tu sors ce soir ? demande-t-il.

Je penche la tête, incertain. Épier les nouveaux voisins, me tente. Sept ans que je suis chez grand-père et je n’ai jamais vu l'ombre d'un humain, dans cette maison secondaire emprisonnée d’un lilas sauvage.

  • Léonys, tu vas faire l’oiseau voyeur ou non ? Ne me mens pas, cette fois-ci.

Peut-être… J’hésite et en même temps, je me demande qui est la personne qui a laissé traîner un volume de Twiligth sur le trottoir. Une jeune fille adoratrice de love story et des créatures de l’ombre ? Une fleur bleue, éprise par l’étrange et ces mystères. Est-ce qu’une demoiselle comme elle serait prête à m’accepter moi, le joli garçon au secret inavouable ?

Papy me caresse la tête du bout de son doigt et rit :

  • Comment un colosse d’un mètre quatre-vingt- dix peut tenir dans le corps d’un merle ? C’est fascinant !

Voilà qu’il se moque à nouveau. Pas tout le monde a le pouvoir de se changer en chat sauvage ! Puis moi, j’ai des ailes. Sans doute, la seule partie que je préfère de cette anatomie de piaf.

  • Bon, je te laisse. N’oublie pas de te reposer. Ne passe pas toute la nuit dehors.

Papy se lève et referme la porte derrière lui, comme si de rien était. Depuis ma première transformation, il a été là pour moi alors que ma mère m’avait rejeté les yeux pleins d’effroi. Elle me craignait. Enfin, comment lui en vouloir ? Dans la réalité, ça n’existe pas les métamorphes… Dans ma réalité ça n’existait pas non plus, d’ailleurs. La frousse que j’ai eu ce jour-là ! Un truc de fou… J’étais persuadé de délirer à cause du pic de fièvre que j’avais eu.

Un saut sur le bord de ma fenêtre, j’observe la nuit qui s’installe. Toutes les lumières s’allument dans notre impasse, sauf chez nos plus proches voisins. Il n’y a qu’une fine clarté qui émane de ce que j’imagine être une chambre. Et si j’allais rendre visite à ces nouveaux arrivants. La curiosité m’écrase.

À tir d’ailes, je me pose sur la branche du grand mimosa dans leur jardin et contemple le balcon ; celui qui donne sur la chambre à coucher. Une lampe éclaire un mur rose pâle ainsi que l’univers de cette femme que j’imagine. En analysant la parure de lit et la sobriété de la pièce, je me demande si j’ai bien affaire une jeune de demoiselle. Elle doit être plus vieille que moi à en constater par les caissons de dossier qui sont bien ordonnés sur le bureau, par la paperasse entassée sur le recoin d’un petit meuble, près d’une bibliothèque fournie de bouquins.

Ça m’intrigue ! Qu’est-ce qui pousse une femme adulte à emménager avec sa mère ?

Avant-hier matin, Papy a vu une femme, la soixantaine bien entamée, entrer par le portillon. Sans doute la propriétaire. Monsieur Henry lui a rapporté que le mari était mort et qu’elle l’avait mal vécu, que son mioche était venu s’installer pour s’occuper de son cas, semblait-il, pas terrible. Juste des bruits de quartier, rien de bien concret.

Sur la table du balcon quelques plantes vertes, cactus et chrysanthèmes s’affrontent. Un livre ouvert s’étend sur le marbre. Solitaire. Impatient. Une trace de marqueur jaune fluo peinture une phrase. J’appuie ma vision, décrypte les mots écrits en tout petits. Tiens ? Frankenstein. Quelle drôle de lecture pour une fleur bleue ! Je ne peux m’empêche de l’imaginer douce et fraîche, encore blottie dans le cocon de l’adolescence, avec un penchant pour les créatures monstrueuses au cœur tendre et fissuré.

Je porte mon regard sur la chaise tirée, sur une assiette encore pleine d’une tarte aux citrons. J’imagine que l’inconnue va revenir.

Je patiente… des minutes. Une heure. Personne !

En boule sur la branche, je me retiens à elle et fixe la demeure au charme pittoresque. Est-ce que la jeune-femme qui y habite se montrera ?

Elle finira bien par fermer sa fenêtre ou réinvestir sa chambre, pour y dormir.

Lentement, je ferme les yeux, prêt à passer la nuit à la belle étoile. Mes idées se chevauchent et derrière mes paupières, j’imagine ma voisine : simple avec un sourire qui hypnotise. Naturelle… sans un poil d’artifice. Comme je les aime. Banale au possible.

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