[Le scénario] Les cours du soir des Utopiales

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En 1998, de passage à Poitiers, j'avais assisté par un hasard complètement fortuit à la naissance d'un festival qui allait devenir le plus grand rendez-vous de SFFF (science-fiction, fantasy, fantastique) de France. A l'époque, il s'appelait Utopia. J'y avais croisé Moebius, Caza, Jack Vance, Florence Magnin, Siudmak et bien d'autres illustres noms de la SF. Neuf ans plus tard, échappé de Paris pour atterrir à Nantes, quelle ne fut pas ma surprise de retrouver ce festival métamorphosé et déplacé du Poitou à la Loire-Atlantique ! Et quelle chance aussi...

Depuis, c'est devenu mon rendez-vous annuel incontournable.

Je ne vous décrirai pas ce festival extraordinaire, si le cœur vous en dit allez jeter un œil sur le site des Utopiales et vous pourrez vous faire une idée de cette énorme fête de la SF. Vous pourrez aussi trouver sur le site ActuSF des retransmissions de conférences et des reportages sur les événements de chaque journée.

Chaque année, le festival propose des cours du soir orientés sur la SF (en particulier des séances avec des scénaristes de BD ou de littérature SFFF). En 2013, j'avais assisté aux cours d'Arleston (Lanfeust et Troll de Troy) et de Régis Hautière (Aquablue, diverses collaborations avec Romain Hugault etc.). Ces séances, bien que très intéressantes, m'avaient moins marquées que celles de cette année, dont je vais vous faire un rapide compte-rendu.

Cette année donc, je me suis inscrit à deux cours. Celui de Stéphane Melchior et celui de Thierry Smolderen, deux scénaristes de BD.

J'avoue que j'ai été très agréablement surpris par leurs interventions, vraiment très intéressantes.


Stéphane Melchior

Scénariste de BD et de dessin animé, Stéphane Melchior a eu un parcours « atypique ». Mais qui, dans ce milieu, pourrait se targuer d'avoir suivi un parcours « typique » ? Après des études de droit et de sciences politiques, il se lance dans l'histoire de l'art avec l'ambition de devenir conservateur. Les aléas de la vie font qu'il trouvera finalement un job chez Flammarion, avant d'enchaîner les aventures dans le monde de l'édition. Après deux crises du livre, il devient scénariste de dessin-animé et adaptateur de bande dessinée. Il a notamment adapté le célèbre roman de Pullman, « Les royaumes du Nord » et s'attaque en ce moment à « Gatsby le magnifique », de Fitzgerald.

À travers le cours, S. Melchior nous a montré des exemples de ses travaux et de sa méthode de travail. Méthode particulière à la BD mais qui rejoint les techniques d'écriture du cinéma : tout commence par un pitch (l'équivalent du « résumé »), puis un synopsis, suivi d'un séquencier et d'un séquencier dialogué (l'équivalent de la continuité dialoguée du cinéma).

Pour son séquencier, il travaille d'abord en scène par scène puis en case par case. La vue de son document de travail montre qu'il n'y a pas besoin d'outils spéciaux. Lui utilise Word et insère des images (photos glanées sur le net) dans ses descriptions afin de fournir des indications à son graphiste.

Pour vendre son projet, avant d'attaquer l'écriture du scénario, il rédige une sérieuse note d'intention (j'écrirai un papier plus tard sur ce document d'importance cruciale pour les éditeurs). La note d'intention est un plaidoyer pour son projet, qui en présente les grandes lignes et permet de le « vendre ». Bien sûr, dans le cadre de l'adaptation BD d'une œuvre existante, il existe des contraintes qu'on ne trouve pas dans la rédaction d'une œuvre de fiction originale.

Stéphane Melchior nous a confié deux informations sur ce qui, jusqu'ici, n'était que rarement exprimé aussi clairement par les auteurs : leurs ressources économiques. S. Melchior s'estime heureux de gagner aux alentours de 6000 euros pour un scénario qui lui a demandé 3 mois de travail. Ce qui revient à un revenu de 2000 euros par mois. Il n'est pas entré dans les détails du système d'aides ou d'assedics, je ne peux donc pas dire comment un auteur peut s'en sortir pendant les périodes de « creux ».


Thierry Smolderen

Grosse pointure du scénario et personnage captivant, autant que ses œuvres. Thierry Smolderen est un scénariste belge et professeur à l'école des Beaux-Arts d'Angoulême. J'avais lu, quelques mois plus tôt son « Souvenirs de l'Empire de l'atome » et j'en étais resté sur le cul. C'est donc avec une grande excitation que je me suis inscrit à son cours. Et j'avoue que je n'ai pas été déçu !

Voici un compte-rendu des points forts de cette rencontre.

T. Smolderen commence son échange avec la petite dizaine de participants par une réflexion sur l'inspiration. Il explique qu'au sein d'un genre donné, comme la SF ou la fantasy, on est tenté de piocher nos idées et nos références dans d'autres œuvres du même genre. Cela induit, selon lui, un risque de récupération d'ensembles stéréotypés. Le stéréotype est un danger pour l'auteur car il ne permet pas de générer un récit qui surprenne le lecteur. Il prend l'exemple de la création des personnages et explique que si on doit introduire dans notre récit un savant fou, la plus mauvaise idée serait de calquer ce personnage sur ce que la science-fiction nous donne comme archétypes de savants fous. La meilleure solution consiste à chercher un exemple de savant réel et de s'en servir de modèle. Il suffit alors d'aller chercher des biographies et de les lire pour avoir de la matière à créer un personnage qui ne sera pas englué dans les schémas de genre.

Au passage, j'attrape la référence d'un livre que Smolderen nous recommande de lire : « Story » de McKee et je vous la transmets si le sujet vous intéresse.

Après ce premier échange autour de la substance des personnages et du contenu, échange émaillé d'exemples très intéressants tirés de films comme « Retour vers le futur » (sujet d'actualité ;-)), Smolderen aborde sa façon de travailler. Les informations qu'il nous donne confirment ce que Stéphane Melchior nous a dit lors de la séance précédente : le travail de BD utilise la séquence comme premier découpage. La séquence est caractérisée par une unité de temps, d'action, et de décor. Sa longueur moyenne correspond à 3 à 5 pages de BD. Ça peut être plus ou moins, mais dans des cas très particuliers. À la fin de chaque séquence, le scénariste pose un « point d'interrogation », effet narratif destiné à relancer l'intérêt du lecteur.

En BD, le scénariste doit faire preuve d'une grande imagination visuelle, sans quoi, il risque de ne pas éveiller l'intérêt du lecteur. Chaque image, chaque dialogue, doit être l'expression d'une tension. Il faut en particulier (et c'est valable pour l'écriture littéraire) éviter les éléments routiniers. Il ne faut pas créer de situations qui ne serviraient qu'à affirmer la crédibilité de l'histoire (par exemple, décrire des scènes du quotidien uniquement pour planter un décor de monde de fantasy). De même, il faut éviter de fournir des explications au lecteur (que ce soit sur le background, les sentiments et motivations des personnages etc.) sans lui avoir préalablement donné envie ou besoin d'entendre une explication. Le récit doit donc être constitué de points d'interrogations que l'auteur viendra résoudre juste ensuite. En revanche, Smolderen rappelle qu'il ne faut jamais truffer une histoire de sujets de questionnement qui ne trouvent pas de réponses. Cela rejoint le post que j'ai rédigé sur l'effet « seconde chaussure » il y a quelques semaines (pour ceux qui me suivent).

Thierry Smolderen fait ensuite référence à la théorie des « intelligences multiples » de Howard Gardner et introduit les concepts de sept intelligences dans les principes d'écriture. L'idée c'est de susciter l'intérêt du lecteur en générant des dysfonctionnements dans un des plans de compréhension :

- Intelligence verbale (là, Smolderen prend des exemples chez Hergé : les jurons du capitaine Haddock, la surdité du professeur Tournesol, les tics de langage des Dupont etc. pour générer des effets comiques).

- Intrapersonnelle

- Interpersonnelle

- Corporelle-kinesthésique

- Spatiale

- Musicale

- Mathématique - logique

Je ne détaillerai pas ces concepts. S'ils vous intéressent, je vous invite à aller lire le livre ou à jeter un œil sur Wikipédia.

Au sujet de l'attention du lecteur, Smolderen prend un exemple amusant : il raconte que lors d'un trajet quotidien en voiture, à force de routine, on finit par ne plus faire attention à ce qui se passe et, une fois arrivé chez soi, on est parfois incapable de se souvenir du voyage. C'est comme si le trajet était passé sans qu'on y fasse attention. En revanche, pour peu qu'un chien vienne à traverser la route et qu'on soit obligé de piler, on imprimera cet événement et le trajet deviendra marquant. Il explique alors que, dans un récit, on doit toujours être en train de freiner pour éviter des chiens... car les descriptions des trajets quotidiens n'ont aucun intérêt pour le lecteur. Il faut donc penser en contre-pieds et en contrastes. On doit rendre le lecteur perplexe et le sortir de sa routine.

En BD, on fait en sorte de créer de la surprise en bas de la page de droite afin de pousser le lecteur à tourner la page. Smolderen nous confie alors quelques uns de ses secrets de fabrication : compter les mots dans les bulles de façon à ne jamais dépasser 20. Scinder parfois les bulles en deux afin de générer du rythme, alterner les ambiances diurnes et nocturnes de façon à crée des contrastes de lumière etc.

Enfin, lors des échanges avec les participants, il avoue que la conception d'une histoire lui prend entre 3 et 20 ans... tiens tiens, ça me rappelle quelqu'un ça :-*.

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