[Dossier MedFan] Cheval mon ami

12 minutes de lecture

Aujourd'hui je me lance dans une série de billets sur les contextes sociaux, historiques, militaires et la vie telle qu’on peut la concevoir dans un monde médiéval teinté de fantastique.

L’idée m’en est venue en lisant divers textes dont l’action se situe dans des mondes fortement imprégnés de culture médiévale, textes qu’on pourrait ranger dans la catégorie « médiéval fantastique ». Cette catégorie peut d’ailleurs englober pas mal de récits tagués « fantasy », du moins s’en rapprocher suffisamment pour que mes billets restent valable dans tous les genres qui en découlent.

En quête de crédibilité

L’idée derrière tout ça, c’est d’échanger des connaissances sur des sujets qui touchent de près les backgrounds ou éléments qui émaillent les récits MedFan, rendent leurs univers crédibles ou au contraire, les décrédibilisent. Parmi tous ces sujets, qui peuvent aller de « mangeait-on dans une assiette au haut moyen-âge » en passant par « quel type d’armure portait un fantassin des royaumes occidentaux au début de la Renaissance », j’ai envie de commencer avec un thème qui me tient très à cœur : le cheval ! Vous allez voir que c’est un sujet vaste...

Sept cavaliers quittèrent la ville au crépuscule par la porte de l'Ouest qui n'était plus gardée

Dans la plupart de nos chers romans MedFan, on prend son cheval comme on démarre sa bagnole le matin, la goule enfarinée. La bête fringante est là, toujours prête, pétant la santé, piaffant de pouvoir à nouveau porter les tonnes d’armures, d’armes, de coffres et sacs de ravitaillement divers. Car, souvent, notre cheval combine à lui seul tous les avantages de la Porsche Carrera (rapidité, agilité, vivacité), du break familial (coffre immense) et de notre bonne vieille routière Citroën (fiabilité, faible consommation, autonomie quasi illimitée, facilité de stationnement).

Vu comme ça, on se demande pourquoi on a abandonné nos montures pour passer au moteur à explosion ! La Révolution Industrielle ne serait-elle qu’un leurre ? On nous aurait menti pour nous vendre du pétrole ?

Remettons en lumière quelques paramètres qui me paraissent importants (bien que souvent occultés dans nos romans) tant ces animaux, pourtant essentiels, sont traités comme des éléments quasi magiques, sans qu’on daigne leur accorder un seul paragraphe d’attention.

Qui veut voyager loin…

Ménage sa monture… ça peut paraître évident, mais qui tient compte de l’endurance d’un cheval ?

Combien de bornes peut-on parcourir sur le dos de son pur-sang fétiche avant de le crever sous l’effort ?

Un cheval, en tant qu’élément essentiel du voyage, ne doit pas être traité à la légère. Si on se réfère aux courses d’endurance organisées de nos jours, nos chers amis équins peuvent parcourir sans encombre jusqu’à 160 Km en une journée. MAIS, il faut tenir compte de paramètres propres à nuancer cette distance :

- Le cheval porte-t-il un ado de 45 kilos, bottes en caoutchouc incluses, ou un chevalier lourd avec armes et armure ?

- S’agit-il d’un pur-sang arabe ou d’un percheron ?

- L’animal est-il bien nourri, avec picotin et botte de foin, ou doit-il se débrouiller tout seul pour brouter les rares brins d’herbe qu’il pourra attraper dans la limite que la longe de son licol, accroché à un arbre, lui accorde ?

- L’équipage voyage-t-il sur des routes carrossables romaines ou doit-il traverser une région inhospitalière, faite de sentiers mal balisés, de chemins de traverse qui finissent en cul-de-sac dans des massifs forestiers grands comme la Bretagne ?

De mon expérience de randonneur à cheval, je peux dire qu’une monture bien entretenue, entraînée, bien nourrie, conduite par un cavalier léger, sans bagages, sur des chemins balisés et avec carte, boussole et guide, peut parcourir sans encombre 30 à 50 kilomètres, pépère, sans trop tuer l’arrière-train de son cavalier.

De là, je peux donc extrapoler que ce même cheval, portant un cavalier équipé pour la route (couverture, bardas, popotte, épée, maille, gourde, sac de nourriture) pourra effectuer à peu près le même trajet tant qu’il ne doit pas passer par un col enneigé, couvert de pierres et de nid de poules.

Au delà, je pense qu’on commence à entrer dans l’épreuve d’endurance. Et là, il va falloir penser à plein de choses. Si le cavalier porte plus de bagages (par exemple, parce qu’il va plus loin qu’un trajet d’une journée), plus d’eau, plus de nourriture, plus d’armes, alors le cheval va se fatiguer plus vite, il avancera plus lentement (moins de phases de trot / galop) et il récupérera moins bien. Il aura besoin, en outre, d’une nourriture plus consistante (du fourrage) que l’herbe trouvée en chemin. Il sera même souvent nécessaire de traîner un ou plusieurs chevaux de bât pour porter les équipements et l’avitaillement. Voilà qui va encore ralentir l’équipage…

Taille et poids des équidés

De nos jours, les chevaux de selle font entre 400 et 600 Kg pour une taille au garrot qui va de 1m40 à 1m80. Certains historiens estiment qu'au moyen-âge les chevaux, comme les hommes qui les montaient, étaient plus petits… entre 1m30 et 1m50. Peu d’informations ont filtré sur le « grand cheval » ou destrier, mais il semblerait qu’il ait été à peine un poil plus grand que les autres (d’où son nom ;-)). Les études semblent montrer qu’un destrier aurait pu mesurer entre 1m50 et 1m60 au garrot. Cependant, la plupart du temps durant le haut moyen-âge, les chevaux de guerre ne se différenciaient pas par la taille, mais par leur constitution. Il y a une bonne raison pour laquelle un grand cheval pouvait constituer un handicap : une fois au sol, le chevalier devait pouvoir remonter seul rapidement, en ne s’aidant que de ses étriers si son écuyer n’était pas à ses côtés. Au delà d’1m60, bonjour la galère, surtout si on est blessé !

Charge utile et capacité d’emport

Pour répondre à la question cruciale de la capacité du coffre de notre utilitaire, les chevaux peuvent porter environ 30 % de leur propre poids. Donc, si on part du principe que le cheval standard du guerrier solitaire pèse dans les 500 à 600 kg, cela nous donne une capacité de 150 à 180 kg de charge. Largement assez pour porter l’homme et son armure, plus quelques petites bricoles pas trop encombrantes.

Les chevaux de bât, plus robustes, permettent de porter de 230 à 270 kg.

Une petite pointe à 80 km/h pour se recoiffer ?

En réalité, un cheval de course lancé pleine balle avec un zigoto poids plume en position fœtale sur son dos va tout juste dépasser les 60 km/h (sur une ligne droite de gazon bien préparée). Plus communément, les chevaux de selle galopent à des vitesses qui tournent autours des 20-30 km/h, peuvent pousser à 50 km/h selon le terrain et leur entraînement, le poids de leur cavalier etc.

Voici un petit récap’ des vitesses normales sur sentier (par temps clair, vent dans le dos) :

- Pas : 5 à 7 km/h

- Trot : 14/15 km/h

- Galop : 20-30 km/h, jusqu’à 55 si plusieurs Nazguls vous courent après.

Il existe d’autres allures, plus rares car pas adaptées à tous les chevaux :

- Le tolt, allure non sautée (le cheval a toujours au moins un pied au sol), dont le mécanisme ressemble un peu au pas, mais qui permet à l'animal d'aller aussi vite qu'au galop en se fatiguant beaucoup moins (particularité des chevaux islandais).
- L'amble de course, plus rapide que le galop, mais très fatiguant.

Un cheval peut trotter pendant une heure sans risquer de fourbure. Ce n’est bien entendu pas le cas au galop...

La fourbure, quelle fourberie !

Un cheval poussé dans ses retranchements, qu’on hydrate mal après l’effort (ou eau trop glacée), qu’on ne sèche pas, qui a trop mangé de la bonne herbe grasse des pâturages de printemps, risque de finir à la boucherie après sa première sortie. La fourbure est une maladie qui touche le pied du cheval et peut le rendre inapte à la monte. Il s’agit d’une affection extrêmement douloureuse, qui risque d’amener le cheval à refuser d’avancer. Il sera généralement atteint aux antérieurs, mais pourrait même être touché aux postérieurs. Si cela arrive, votre héros peut dire au revoir à sa bête et continuer à pieds. Je gage que, dans ces conditions, il abandonnera bien vite une partie de son équipement ;-P

Sécurité routière

Avant l’avènement de l’automobile, la principale cause de mortalité sur les routes était… l’accident de cheval. L’équitation est une activité dangereuse. Parmi les causes principales de blessure et de décès, on trouve :

- La chute (à 30 km/h avec 25 kg de métal sur le dos, on a des courbatures le lendemain).

- L’écrasement : un cheval de selle, on l’a vu plus haut, c’est déjà entre 400 et 600 kg. Pour un destrier équipé on peut approcher de la tonne. Si le cheval culbute et roule sur lui-même avec un cavalier sur le dos… au revoir Président ! Un exemple historique : Guillaume le Conquérant. À l’époque les selles étaient de véritables fauteuils, avec un haut rebord devant (le pommeau) et derrière. Quand son cheval lui est tombé dessus, le pommeau de la selle lui a écrasé le ventre, déclenchant une hémorragie interne, conduisant à une mort lente et douloureuse…

- Le coup de sabot (j’ai assisté à une scène étant jeune : un cheval mécontent de se retrouver au box a fait exploser le mur de brique d’un coup de postérieur. Imaginez si quelqu’un s’était trouvé derrière… entre le mur et le cheval !).

Il existe d’autres situations qui peuvent se traduire par des blessures : choc avec un objet en pleine vitesse (branche d’arbre : j’en ai pris une un jour dans le casque, il y avait un trou de la taille d’une pièce de 10 centimes dans le plastique. Sans le casque, c’était dans mon crâne qu’on pouvait passer le petit doigt…), morsure (là, c’est bénin, surtout si on est couvert de maille ou de cuir bouilli ;-), mais une morsure à la main, ça peut faire des dégâts), prise de longe, pied bloqué à l’étrier et cavalier traîné derrière sa monture (fréquent chez les cavaliers débutants, plus rare si l’étrier est pourvu d’un système de sécurité ou protégé par une coque en bois ou en cuir, comme pour les selles western).

Les parties du corps les plus lésées en cas d’accident sont la tête (trauma crânien dans la plupart des cas), la colonne vertébrale, les épaules (luxation), les bras (fractures, entorses). De nos jours, sauver un accidenté peut encore se révéler délicat s’il est perdu en forêt, sans téléphone etc. Alors imaginez au moyen-âge !

La chute, si elle se traduit par un traumatisme, risque d’être fatale

Le cheval, un produit de luxe à usage spécifique

Eh non, tout le monde ne peut pas s’offrir une bête de course. Le cheval reste l’apanage des riches. Les paysans les mieux lotis peuvent en employer pour les travaux des champs, mais ça reste des cas rares avant la renaissance. L’emploi du cheval commence à se démocratiser à partir du XIIIè siècle.

Au moyen âge, les chevaux ne sont pas distingués par race mais par fonction :

- Destrier ou « chargeur », animal destiné à la guerre et entraîné au tumulte des batailles,

- Roncin (ou roussin), cheval le plus courant, employé (par exemple) par les écuyers ou les chevaliers les plus pauvres,

- Coursier (plus léger que le destrier mais malgré tout suffisamment puissant pour aller au combat),

- Palefroi (cheval de selle, monture des femmes, très apprécié par les nobles pour les cérémonies ou la chasse),

- Affrus (cheval de trait),

- Sommier (cheval de bât).

En dehors des destriers ou des chevaux entraînés (roncins, coursiers), inutile d’espérer lancer un cheval dans une mêlée d’armes. Les chevaux sont des animaux sensibles et facile à effrayer. Un bruit subit et la bête fait un écart (entraînant parfois son cavalier vers le sol, la tête la première). Le fracas des armes, les cris, l’odeur du sang : autant de choses qu’un cheval non entraîné essaiera de fuir par tous les moyens.

Un peu de coquetterie

Les chevaux de guerre, en tant qu’éléments essentiels de la vie du chevalier, étaient rarement sacrifiés bêtement dans les batailles. Ils étaient même souvent laissés à l’arrière pendant que le chevalier combattait à pieds… Toutefois, avec l’avènement de la cavalerie lourde et des charges de chevaliers, l’animal était souvent paré de quelques customisations protectrices du plus bel effet. Parmi elles, signalons la barde de cuir bouilli, rembourrée (plus employée que la barde de métal, lourde et pas forcément plus efficace, généralement réservée aux tournois), et le caparaçon, ensemble de tissus couvrant le cheval par dessus la barde. Ces éléments apparaissent aux environs du XIIème siècle.

Autre point essentiel de l’équipement du cheval : le fer. Son développement permet des voyages plus longs, en particulier dans les terres humides du Nord de l’Europe. Il est utile pour les campagnes militaires en terrains variés et, en assurant la protection et le soutien du pied du cheval, il améliore son efficacité. La perte d’un fer lors d’un voyage doit donc réclamer des soins de maréchalerie.

La selle : durant le haut Moyen Âge, elle ressemble à la selle romaine dite « à quatre cornes », utilisée sans étriers. Puis, le développement de l’arçon rigide sécurise le cavalier et permet de mieux répartir le poids sur le dos du cheval, le soulageant considérablement.

Par la suite, la haute selle de guerre devient plus commune, élevant le troussequin pour former un véritable siège. À ce sujet, je dois préciser que les selles de monte en amazone ne deviennent efficaces qu’au XIXème siècle. Jusqu’alors, les femmes montent donc à califourchon, comme les hommes… (je sais, j’ai collé une scène où une femme monte en amazone dans mon roman, je trouvais que ça faisait classe… honte sur moi :-/).

La charge

Un peu de méthodo maintenant. Petit exemple de charge :

Arrivé en vue de l’adversaire, le chevalier descend de son roncin et enfourche son destrier. Puis il pique des deux et lance sa monture au trot. Arrivé à environ 30 mètres, il lance le galop. Plusieurs raisons à cela : le cheval est alourdi par l’armure et le cavalier, plus il se lance tard, plus il a de chances d’arriver à pleine vitesse. Grâce à la selle renforcée et aux étriers, le chevalier peut poser sa lance sur le troussequin et maximiser la puissance de l’impact. Le cheval et l’homme ne font plus qu’un, le choc est donc d’une rare violence. Toutefois, le but de la charge n’est pas toujours de tuer l’adversaire. S’il s’agit d’un cavalier en face, le but devient de le démonter (d’où l’expression désormais célèbre et commune : « j’vais t’démonter »). Un chevalier capturé vivant représente plus d’argent que mort. Son cheval est une prise de guerre très recherchée.

Garçon, l’addition siou plait !

Le prix d’un destrier est généralement de sept à sept cent fois supérieur à celui d’un cheval ordinaire. Le roi Venceslas II de Bohême possédait un cheval « évalué à un millier de Marks » (fin XIIIème). Un document du XIIIè siècle mentionne qu’un châtelain français ne peut pas dépenser plus d’une vingtaine de marks pour un roncin. Les chevaliers possèdent au moins un cheval de bataille, un cheval de selle et un de bât, quelques sources de la fin du Moyen Âge mentionnent que des chevaliers montent vingt-quatre chevaux différents sur une campagne, mais cinq chevaux est sans doute la moyenne.

En raison de leur prix, les chevaux attirent les convoitises. Les marchands de chevaux comptent alors parmi les hommes d’affaires les plus riches.

Pour vous donner une idée de prix au moyen-âge, un cheval standard coûtait le prix de 4 à 5 bœufs, tandis qu’une monture plus évoluée pouvait coûter plusieurs hectares de terre. En Angleterre, au milieu du XIIIème siècle, un cheval de guerre coûte 80 livres (c’est le prix d’un bâtiment), quand un bon cheval de monte coûte 10 livres et un cheval de trait 10 à 20 sous.

En selle !

Ce petit topo ne serait pas complet sans une remarque d’ordre scénaristique. Le cheval, on l’a vu, est un élément important de la vie médiévale. Il devrait donc l’être aussi dans un récit MedFan. Les exemples d’auteurs qui en ont pris la mesure sont nombreux, à commencer par le Maître himself, J. R. R. T., qui a créé nombre de montures attachantes, de Grispoil à Bill le poney en passant par les terrifiantes montures des Nazguls. Je ne connais pas de cavalier qui n’ait noué de lien d’empathie ou d’affection avec son cheval, même s’il ne lui appartient pas. Ce lien devrait donc logiquement apparaître dans nos histoires, un minimum (ne serait-ce que dans les soins apportés aux chevaux à l’issue d’un long périple).

Pensez aussi à rester crédibles : le cheval est un animal doté d’un minimum de sens de conservation. Ce n’est pas parce que son cavalier lui demande de sauter du haut d’une cascade qu’il le fera. Le plus probable, c’est qu’il s’arrangera pour que son cavalier saute tout seul...

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