[Technique d’écriture SFFF] Le MICE Quotient d’Orson Scott Card

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J’ai vainement cherché une édition française des deux opus d’Orson Scott Card sur l’écriture de Science Fiction et Fantasy. Initialement édités chez Bragelonne, « Comment écrire de la Science-fiction et de la Fantasy » et « Personnages et points de vue » ne sont plus disponibles depuis quelques années, sauf en occasion à des prix d’usurier (environ 40 euros le volume). Je me suis donc rabattu sur la version anglaise sur Ebay (5 livres sterling pièce, livrés en trois jours, y’a pas à tortiller).

J’ai commencé par « How to write Science-Fiction and Fantasy », plus court et qui me semblait plus abordable. Et pour une bonne surprise, ce fut une bonne surprise. Card excelle dans le registre pédagogique (il a donné beaucoup de cours, de conférences et participé à de très nombreux ateliers d’écriture). Hormis certains passages sur l’édition et le monde de la SF américaine, tout est intéressant. Depuis les différents types de technologies utilisables pour les voyages spatiaux et leurs implications sur le récit, jusqu’au « prix » de la magie dans la Fantasy.

Et il y a un point qui m’a tout particulièrement interpellé. Il s’agit du MICE Quotient.

Keskecékoitidonk que ce bazar ? Hein ? Me direz-vous ? Eh bien, c’est un acronyme pour définir les quatre grandes catégories d’histoires dans la littérature « spéculative » (comme Card aime appeler la SFFF) : Milieu – Idea – Character – Event. Qu’on pourrait traduire en Français par Monde – Idée – Personnage – Événement (MIPE), ou PIME si vous préférez, ou encore IPEM, MEPI etc. C’est vous qui voyez ;-) Il y a d’ailleurs un petit article sur le sujet sur SF Zone.

Bref, je m’égare. Je vais vous brosser un aperçu rapide de cette nomenclature et ensuite j’aborderai l’intérêt concret qu’elle présente pour un auteur.

« All stories contain four elements that can determine structure : Milieu, Idea, Character, and Event. While each is present in every story, there is generally one that dominates the others »

Commençons par le commencement : Card nous décrit quatre principes présents dans toutes les histoires. Il précise que, même s’ils sont tous les quatre réunis, il y en a un qui domine la structure. Lequel ? Celui auquel l’auteur accorde le plus d’importance. Et c’est pourquoi, dit-il, le processus d’analyse de la structure de sa propre histoire est souvent un processus de découverte de soi.

Voyons ce que sont ces quatre principes :

Milieu

Le Milieu, c’est l’environnement : planète, société, famille etc. Toute histoire possède un « milieu » (un « monde ») mais dans certaines histoires, c’est la découverte et l’exploration de ce milieu qui est au cœur du récit. Les histoires de type « milieu » suivent pratiquement toutes le même schéma : un observateur assez semblable au lecteur par sa vision du monde, atterrit dans un endroit différent, voire étrange, découvre tout ce qu’il y a d’intéressant à découvrir et revient changé par son voyage. Card donne l’exemple des voyages de Gulliver, de Shogun, du magicien d’Oz etc. Sans avoir jamais lu Jules Verne (honte sur moi), je pense que certains de ses récits entrent dans cette catégorie, tout comme le fabuleux cycle de Tschaï de Jack Vance, pour lequel un genre à même été inventé : le « planet opera ».

Idée

Les récits de type « idées » sont basés sur une quête d’informations. Des éléments qui échappent aux protagonistes et que l’histoire va nous permettre de découvrir. Ces récits commencent par la mise en avant d’une question, d’un mystère (ou plusieurs), et finissent par leur résolution. On peut prendre l’exemple d’une histoire qui débute sur un crime et termine par la découverte du coupable et de ses mobiles. En SF, on peut s’interroger sur : « pourquoi cette brillante civilisation extraterrestre s’est-elle éteinte en ne laissant que des vestiges derrière elle ? », « Qui a placé ce monolithe noir sur la lune, et dans quel but ? ». Le protagoniste peut être détective, scientifique, psychiatre, flic etc. En tout cas, il est concerné au premier plan par le mystère à résoudre.

Personnage

Toutes les histoires tournent autour des personnages qui les vivent ou les racontent, mais il existe un type d’histoire qui s’intéresse essentiellement aux personnages en tant que tels : ce qu’ils sont, ce qu’ils deviennent. Ces récits mettent en scène des héros aux prises avec leur environnement et nous montrent comment ils évoluent et se transforment au sein de leurs communautés. C’est le rôle du héros à l’intérieur d’un groupe donné et son changement qui sont au cœur de l’intrigue.

Ces histoires commencent au moment où le protagoniste atteint le seuil de déception, de colère ou de malaise qui va l’obliger à se mettre en mouvement pour évoluer. Et elles finissent quand le processus de transformation s’achève ou échoue, que le héros en soit heureux ou pas.

« […] with rare exceptions, you should still begin the story as close to the point at which the character begins to attempt to change as possible. Few things in fiction are more tedious than reading a character story that begins many years – and many pages – before the character actually attempts to change his life. »

Card insiste sur le fait qu’il n’y a rien de plus frustrant pour un lecteur que de lire une très longue exposition dans laquelle il ne se passe rien d’important pour le personnage clef. Autant dire que lorsque j’ai lu ce passage, j’ai senti la sueur me couler dans le dos en pensant à la structure de mon propre roman, dont l’un des deux protagonistes se met en mouvement au chapitre… ahem… euh… 18 ?

Card précise que, dans ce type de récit, il n’y a pas que le héros qui soit poussé au changement, mais de nombreux autres personnages, du fait des interactions inhérentes à toute communauté. Et souvent, l’intrigue est liée à la résistance des personnages au changement.

Si votre histoire parle de la transformation de plusieurs personnages, regardez quel(s) changement(s) entraîne(nt) le plus de métamorphoses au sein des personnages du récit, et identifiez le protagoniste qui les véhicule. Il y a des chances que ce soit ce personnage-là votre héros. L’histoire va donc commencer quand ce personnage principal n’en peut plus et déclenche le mouvement.

Événement

« In the Event story, something is wrong in the fabric of the universe, the world is out of order ».

Card cite des tas d’exemples : un problème d’apparence (Beowulf), le meurtre surnaturel d’un roi par son frère (Hamlet), ou d’un invité par son hôte (Macbeth), la renaissance d’un ancien ennemi que tout le monde pensait vaincu (Le seigneur des anneaux) etc. Dans tous les cas, un âge d’or du monde s’effondre et le monde est entraîné vers le chaos (entendez par « monde » l’environnement du héros. Ce monde peut être aussi trivial qu’une cuisine dans laquelle tout dérape pour le chef cuisto ;-)). Ce genre d’histoire s’achève quand l’ordre est restauré, que ce soit un ordre nouveau ou, plus rarement, le retour à l’ordre ancien (ou, encore plus rare, quand le chaos ravage le monde et l’emporte).

L’histoire commence généralement, non pas au moment ou l’ordre est perturbé, mais au moment ou le(s) personnage(s) qui peu(ven)t restaurer l’ordre commence(nt) à être impliqué(s) dans la lutte.

La plupart des histoires de fantasy et une grande partie de celles de SF sont de type « événement ».

Et je finirai sur ce sujet par une citation qui méritera à elle seule un article, comme l’a très bien fait le blog SF Zone (dont l’auteur a lu Card ;-)) : « […] writers of event stories don’t write prologues » – l’explication détaillée dans un prochain numéro ;-)

En conclusion, si vous n’avez pas compris où Card veut en venir, vous tenez là une petite aide structurelle pour analyser votre texte et vérifier s’il débute au bon moment et finit quand il se doit… Et notre auteur d’ajouter :

« The most important thing is that you must end the story that you begin. If you promise a character story by the way you begin your tale, then your story can only achieve closure by having the main character end his attempt to change his role – not by solving a mystery ! And if you promise an Idea Story by beginning with a vital question, you can’t achieve closure by having a character find a new role un life. »

Le lecteur de SF/fantasy est quelqu’un qui connaît son domaine, ses classiques, et maîtrise inconsciemment les structures. C’est un lecteur exigeant, pluridisciplinaire, curieux et exigeant. Gardons cela à l’esprit quand nous écrivons de la « fiction spéculative » !

Une citation de Maître Yoda me semble appropriée comme mot de la fin : « Fort est Vador ! Ce que tu as appris peut te sauver ! ».

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