Partie 9 : Fray

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Fray sentit le feu lui monter une énième fois aux joues lorsque le roi lui passa la perle autour du cou. Personne ne lui avait jamais offert de cadeau. Tout ceci était si nouveau pour lui… Il ne savait plus trop comment réagir.

— Majesté c’est… c’est trop d’honneur que vous me faites… bredouilla-t-il

Deyidra interrompit le fil de ses pensées en éclatant d’un rire cristallin.

— Alors là c’est une première, mon roi ! Vous vous êtes vraiment attaché à quelqu’un…

Fray leva les yeux vers la guérisseuse. C'était une femme d'une cinquantaine d'années au regard doux rehaussé par une paire de besicle sur le bout du nez. Il dégageait d’elle une sagesse bienveillante. Disait-elle vrai ? Le jeune homme n’osait y croire. Toute sa vie, on lui avait fait comprendre qu’il n’en ferait jamais assez pour les autres. D’un autre côté, Deyidra devait connaître Thalas depuis des années… La perle autour de son cou vira au blanc éclatant.

— Fray m’a démontré qu’il pouvait m’être grandement utile… Il a donc bien le droit de se tenir près de moi, fit la voix du roi dans son dos.

Le jeune homme sentit son coeur se serrer. L'éclat de la perle se ternit. Était ce donc tout ce qu'il représentait aux yeux du roi ? Un cadeau utile ? Deyidra prétendait le contraire… qui devait il croire ? Une chose était sûre ses chamboulement intérieurs semblaient beaucoup amuser les deux amis. Fray se sentit un peu oppressé par l'attention qu'on lui portait.

Deyidra finit par avoir pitié de lui.

— Allons, détends-toi, gamin ! Personne ne te fera de mal ici… dit-elle en posant la main sur son épaule.

— Aïe ! S’écria le jeune homme, qui ressentit une vive brûlure à ce contact.

Deyidra fronça les sourcils et retira sa main.

— Désolé… C’est ma… heu… ma marque, bafouilla-t-il, confus.

— Montre-moi ça, ordonna la guérisseuse.

Fray obtempéra. Il pivota pour tourner le dos à Deyidra et tira sur la manche se sa tunique pour dévoiler son omoplate saillante et la marque que Tendal y avait laissé. La guérisseuse ôta ses besicles et s’approcha. La brûlure semblait en cours de cicatrisation.

— Est-ce ton ancien maître qui t’as fait cela ? Ces pratiques barbares sont interdites en Ushar, gronda Thalas.

Fray ne put s’empêcher de tressaillir à cette réaction de colère, même si elle n’était pas dirigée contre lui. Le roi saisit doucement ses mains, pour le tranquilliser.

— Cette marque est bien étrange, commenta Deyidra, toujours penchée sur son épaule, on dirait la marque d’un démon… Mais c’est fort peu probable. D’une part, ton ch… ton gardien aurait rompu son pacte avec toi. D’autre part, ce genre de marques doit être tatoué pour être efficace, pas brûlé au fer rouge… C’est sans doute un vieil emblème familial.

— Je vois, lâcha Thalas.

— Attendez, je dois avoir un onguent pour calmer les brûlures… marmonna la guérisseuse en fouillant dans sa sacoche.

Deyidra sortit un petit pot contenant une pâte verte qu’elle appliqua délicatement sur la marque encore à vif. Fray ne broncha pas. La guérisseuse pansa ensuite la brûlure d’un geste expert. Puis elle se redressa et remit ses besicles. Le jeune homme se tourna de nouveau pour lui faire face, il rajusta sa tunique et se confondit en remerciements. Deyidra ébouriffa gentiment ses cheveux blonds et s'inclina devant le roi.

— Bien, je vais vous laisser, mon roi. Du travail m'attend à la tour de médecine.

— Parfait. Tu es invitée au dîner de ce soir, si tu veux. En attendant, travaille bien.

— Très bien. A plus tard, mon roi. Reposez vous bien. Et toi, n’hésite pas à passer me voir si ta marque ne guérit pas correctement, ajouta-t-elle à l’intention du jeune homme.

Fray hocha la tête et s'inclina de même pour saluer le départ de la guérisseuse. Il soupira malgré lui. Un regard de moins pesait sur sa petite personne. Sa perle s'éclaircit un peu.

A peine Deyidra eut elle refermé la porte derrière elle, le jeune homme sentit qu'on l'attrapait par la taille. Il poussa un petit cri de surprise mais n'opposa aucune résistance quand il comprit que le roi voulait l'attirer contre lui. Thalas se laissa tomber sur les coussins, l'entrainant avec lui. Fray se retrouva de nouveau allongé, blotti dans les bras de son maître.

— Tu devrais te reposer aussi… Tu dois être fatigué de ton séjour avec ton ancien maître, non ?

La seule mention de Tendal suffit à assombrir sa perle. C'était la première fois depuis trois semaines qu'il pouvait se reposer dans un lit, au sec et avec de la chaleur humaine… Maintenant qu'il se trouvait en relative sécurité dans les bras du roi, Fray subissait le contrecoup de toutes les émotions qu'il avait affronté dans la journée. Il avait l'impression d'être submergé par une vague de détresse.

Le jeune homme s'efforça de respirer profondément. Il ferma les yeux et posa son front contre la poitrine nue du roi. Son parfum était si doux… il avait l'impression d'être retourné chez lui. Xylo vint se glisser entre leurs jambes et s'y roula en boule. La petite créature irradiait de bonne humeur. Fray sentit aussi Thalas coller son nez dans ses cheveux et respirer paisiblement. Cela acheva d'apaiser le jeune homme, qui sombra bientôt dans un profond sommeil.

Fray rêva de sa maison familiale. Ses frères et soeurs vaquaient joyeusement à leurs occupations. Comme si ces trois dernières semaines n'avaient été qu'un long cauchemar… il voulut se précipiter à leur rencontre, pour les serrer dans ses bras. Leur dire qu'ils étaient en sécurité, que tout irait bien désormais…

La vision idyllique se brouilla. L'instant d'après, sa fratrie se retrouva à la merci de sept hommes en noir. Ils retenaient chacun d'entre eux, une lame sous la gorge. Fray voulut hurler, mais une poigne de fer s'était refermée sur sa gorge. Paniqué, il s'agita pour échapper à l'étreinte mortelle. En vain.

— Fais en sorte que le roi ne puisse plus se passer de toi… ou ils en paieront le prix, chuchota une voix inconnue à son oreille.

Puis les hommes en noir disparurent dans les ténèbres, entraînant leurs jeunes prisonniers avec eux.

— NOOOOOOON !!! hurla le jeune homme en se réveillant en sursaut.

Fray roula sur le dos et ouvrit les yeux. La marque dans son dos lui faisait mal. Il ne reconnut pas tout de suite l'endroit où il se trouvait. Il s'assit sur le lit, jetant des regards terrifiés autour de lui. Le jeune homme était en sueurs et sa respiration saccadée. Sa perle vira au noir abyssal.

Xylo vint se caler dans ses bras pour le réconforter. Fray se rappela enfin où il se trouvait et pourquoi. La douleur dans son dos s’estompa. Il remarqua aussi le regard interrogateur et encore embrumé de sommeil que Thalas posait sur lui.

— D… Désolé de vous avoir réveillé… bafouilla-t-il

— Ca ne fait rien. Dis moi plutôt ce que tu as vu… ordonna le roi en se frottant le visage.

Encore sous le choc, Fray tenta de reprendre le contrôle de sa respiration et d'organiser ses pensées… il ignorait la teneur de vérité de ce cauchemar, mais ses songes n'avaient jamais eu une telle acuité… Le jeune homme passa une main sur sa gorge, pour vérifier qu'elle était bien intacte. Il serra Xylo contre son coeur pour se donner du courage.

— J'ai… j'ai vu des hommes en noir… menacer ma famille… Ils … ils avaient chacun un couteau sous la gorge… et je pouvais rien faire… rien faire…

Fray éclata en sanglots. Il replia les bras sur ses genoux et posa le front dessus. Comment avait-il pu oublier sa famille ? La culpabilité l'écrasait.

Le jeune homme sentit soudain le roi se déplacer dans le lit pour s'approcher. Puis son bras vint l'attirer contre lui. Fray s'abandonna en toute confiance à l'étreinte rassurante. Mais il tremblait de tous ses membres et n'arrivait pas à se calmer.

— Tu dois retenir une chose Fray, dit Thalas d'une voix apaisante, ici au palais, sous mon toit, dans ma chambre, et surtout dans mon lit, à mes côtés… tu ne risques rien. Personne ne peut entrer ici avec de mauvaises intentions sans avoir la tête coupée.

Le jeune homme hocha la tête en reniflant. Les paroles de son maître ne le rassurèrent qu'à moitié. Il lui faisait certes confiance concernant sa propre sécurité, mais tout roi d'Ushar qu'il était, Thalas ne pouvait pas protéger sa famille…

Fray parvint néanmoins à se calmer un peu. La tendresse du roi à son égard le touchait profondément. Le jeune homme sentit sa grande main glisser dans ses cheveux et lui caresser la tête. Pour une raison qui lui échappait, ce geste si simple apaisait son coeur meurtri.

— Tu as donc une famille... Pourquoi t'inquiètes tu tant pour eux ? Sont ils en danger ? En Ushar ? Demanda Thalas, une fois sa respiration revenue à un rythme plus régulier.

— J'ai quatre frères et trois soeurs. Nous venons de la cité libre de Ness. Et je n'ai aucune nouvelle d'eux depuis que… que…

La voix de Fray s'étrangla avant qu'il puisse finir.

— Depuis que Tendal t'as capturé, compléta le roi à sa place.

Fray hocha la tête en silence. Thalas aussi, resta silencieux quelques instants.

— Je vois… Tu penses qu'il leur est arrivé quelque chose ? Demanda-t-il enfin.

Le jeune homme se crispa soudain. Devait-il tout lui raconter ? Il repensa à son mauvais rêve. Il était si net, si tangible… Une main l'avait vraiment étranglé. On aurait dit une vision prémonitoire. Mais Fray n'avait aucun talent de divination... Son cauchemar ressemblait bien à une menace de la part de Tendal, envoyée par le truchement d'un démon…

Mais s'il faisait part de ses soupçons à Thalas, il risquait de s'éloigner de lui… si Tendal l'apprenait, ses frères et soeurs risquaient de le payer cher. Fray se devait de les protéger. Il donna une réponse évasive.

— Je n'en sais rien… et c'est bien ça qui m'inquiète.

C'était la vérité. Après tout, il ignorait les intentions de Tendal… Le roi sembla réfléchir quelques instants. Puis il s’écarta de lui pour se lever.

— Bien. Demain tu partiras pour Ness avec une escorte. Je vais écrire une lettre au Burgrave pour le prévenir, et éviter que tu te fasse tuer avec mes soldats… annonça-t-il en se dirigeant vers son bureau.

Sans son long manteau, Fray vit à quel point la démarche du roi était asymétrique et douloureuse. Mais il avait d’autres sujets de préoccupation pour le moment. La simple idée de s’éloigner du roi le glaçait d’effroi.

— Pour Ness ? répéta-t-il confus.

— Oui, fit le roi sans se retourner, tu iras chercher ta famille et tu les amèneras au palais. Là où ils ne risqueront rien.

Fray était acculé. Il devait lui avouer la vérité. Sa perle s’assombrit. Il rassembla tout son courage pour répondre.

— C’est… extrêmement généreux de votre part, majesté. Mais je ne peux pas accepter…

Thalas se retourna, surpris. Fray déglutit difficilement avant de poursuivre.

— Je ne peux pas accepter parce que… Parce que Tendal m’a dit qu’il s’en prendrait à eux si je ne reste pas auprès de vous… J’ignore s’il vous veut du bien ou du mal… mais il vous cache des choses… et je fais partie de son plan… Tout ce que je sais, c’est que ma famille est en sécurité, tant que je demeure à vos côtés.

Le jeune homme venait de comprendre la nature de son dilemme. S’il s’éloignait de Thalas, il mettait sa famille en danger. S’il restait près de lui, il jouait le jeu de Tendal, qui n’avait pas l’air de vouloir le bien-être du roi… Fray devait choisir entre sa famille et son maître. Bien sur, sa famille comptait énormément à ses yeux. A la mort de sa mère, il avait endossé ses responsabilités, en tant que frère aîné. Il les aimait, il se devait de les protéger à tout prix.

Mais Thalas lui avait donné plus d’affection et de reconnaissance en quelques heures que tout ce qu’il avait vécu durant ses trois semaines de captivité. Fray avait tant manqué de chaleur humaine qu’il s’était attaché à son maître en un temps record. Il se sentait plus en sécurité à ses côtés que partout ailleurs. De plus, le destin du roi était susceptible de bouleverser la vie de tous les habitants de Fasnor. En réalité, il n’y avait qu’une issue à ce dilemme.

Fray se leva à son tour et rejoignit Thalas près de son bureau. Il se plaça face à lui et soutint son regard sans trembler.

— Tuez moi, je vous en supplie… C’est le seul moyen de contrer Tendal…

Il délaça le haut de sa tunique, exposant sa poitrine creuse.

<Sexe explicite à partir du prochain chapitre, si vous avez moins de 18 ans... FUYEZ PAUVRES FOUS ! ou continuez votre lecture... je ne suis pas votre mère, après tout.>

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