Partie 5 : Fray

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Fray retrouva peu à peu son assurance d'antan, celle qu’il arborait d’habitude à l’hôpital de Ness. Enfin, il retrouvait son domaine de compétences. Le jeune homme se redressa dans une posture un peu plus digne. Xylo vint se percher sur son épaule. Pour la première fois depuis ces trois longues semaines, il savait ce qu’il faisait. Il se tourna vers les deux gardes, souriant.

— Enlevez vos gants, s’il vous plaît, demanda-t-il d’une voix douce.

Les gardes obéirent sans hésiter, poussés par la curiosité. Un cercle blanc se mit à luire dans chacune des paumes de Fray, en même temps que les yeux de son gardien étincelaient. Le jeune homme posa une main à plat sur le poignet des deux gardes. Il inspira profondément.

Fray reconnut les douleurs caractéristiques des courbatures dans les jambes des deux soldats, comme il l’avait prévu. Xylo pouvait les gérer facilement. L’un des gardes souffrait également d’un lumbago, à en juger par la myriade d'épines qui lui labourait le bas du dos. Le jeune homme transféra sans effort cette douleur en lui. A l’hôpital, il avait l’habitude de soulager des blessés graves. Il ne broncha donc pas, et concentra plutôt son attention sur les deux soldats, dont les traits s'éclairaient.

— Comment vous sentez vous ? s’enquit-il.

— Léger… répondit spontanément le garde dont il avait fait disparaître le lumbago

Au bout de quelques minutes, Fray leur lâcha les mains. Il frotta les siennes l’une contre l’autre pour en faire disparaître les picotements, tandis que l’éclat des cercles se ternissait.

— Et maintenant ? demanda-t-il à nouveau.

— Oh… ça persiste dans le temps on dirait… s’étonna le second garde.

— Oui, mais cela ne durera que quelques dizaines de minutes, prévint le jeune homme.

— Merci, en tout cas.

— Merci à vous de vous êtes prêtés à l’expérience…

Fray se tourna de nouveau vers le roi. Il vit de la surprise incrédule dans son regard. Il avait réussi à balayer son scepticisme. Thalas baissa un instant les yeux sur sa main. Le jeune homme en fit de même et remarqua à quel point elle était crispée sur sa canne. Il ne s’agissait donc pas uniquement d’un accessoire d’apparat…

— Comment se fait-il que je n’ai jamais entendu parler d’un tel pouvoir plus tôt ? demanda le roi, en portant de nouveau son attention sur son nouvel esclave.

— Je… je l’ignore, majesté. Personnellement, je n’ai jamais cherché la renommée, répondit Fray en haussant les épaules.

Il y avait autre chose dans ces yeux gris… Serait-ce… de l’espoir ? Oui, l’espoir fou d’échapper enfin à une douleur qui le torturait nuits et jours depuis des années… Fray espérait qu’il serait à la hauteur. Il ne pouvait s’empêcher d’éprouver de la compassion pour ce grand homme qui avait souffert une grande partie de sa vie, sans pouvoir se permettre de le montrer en public.

Le roi retrouva soudain son impassibilité. La foule des sujets s’attroupait derrière le jeune homme, il était temps de poursuivre la cérémonie.

— Bien, conduisez-le dans mes quartiers, ordonna-t-il brusquement.

L’un des gardes s’inclina et lui fit signe de le suivre. Le jeune homme lui emboîta précipitamment le pas, tout en veillant à rester à une distance respectueuse. Qu’allait-il lui arriver désormais ? Thalas allait-il lui demander de faire usage de son pouvoir sur lui en privé, dès la fin de la journée ? Fray se sentit un peu mal à l’aise à l’idée de se retrouver seul avec cet homme qui le troublait autant qu’il l’impressionnait.

Mais le jeune esclave eut bientôt un sujet de préoccupation bien plus terre à terre. Tendal n’avait pas jugé utile de le nourrir avant de l’emmener au palais. N’étant pas de constitution très solide, Fray commençait à avoir très faim en cette fin de matinée. Il n’osait déranger le garde à ce propos cependant. Il tâchait de se concentrer pour suivre ses grandes enjambées qui le forçaient presque à trottiner derrière lui.

Le jeune homme fut néanmoins trahi par son estomac, qui se mit à gargouiller bruyamment, alors qu’ils traversaient un couloir vide. Embarrassé, Fray sentit ses joues s’embraser. Le garde éclata de rire. Il s’arrêta bientôt devant ce qui semblait être les quartiers des serviteurs. Il s’agissait d’une grande pièce bondée, au centre de laquelle trônait une longue table. Les serviteurs présents s'immobilisèrent les regardèrent d’un air interrogateur.

— Je vous présente Fray, il va vivre avec nous à partir de maintenant. Apportez lui donc de quoi manger... Et des chaussures, ajouta le garde, remarquant ses pieds nus rougis de froid.

Les serviteurs obéirent dans la seconde. L’un d’eux invita Fray à s’asseoir, tandis qu’un autre fila en vitesse vers la cuisine. Le jeune homme exprima sa gratitude en prenant place. Il salua ses futurs collègues d’un timide signe de tête. Tous avaient l'air si bien nourris et habillés. En comparaison, le jeune esclave amaigri et grelottant dans sa tunique trop grande ressemblait à un vagabond tombé du ruisseau.

Une femme remarqua ses mains rougies par le froid et posa son plaid sur ses épaules frêles. Fray se confondit en remerciements. Il retrouvait enfin un peu de chaleur humaine. Elle lui répondit d’un sourire et ébouriffa tendrement ses cheveux blonds. Xylo vint se frotter contre elle. Le gardien provoqua d’abord l’étonnement parmis les serviteurs mais il était si mignon qu’il s’attira vite leur sympathie.

Fray frottait ses poignets encore endoloris par les chaînes qu’il avait porté pendant des semaines, lorsqu’un homme posa un bol de soupe et un quignon de pain devant lui. Le jeune homme se jeta avidement sur la nourriture, oubliant tout le reste. D’ordinaire, il savait se servir de couverts mais c’était là son premier repas digne de ce nom depuis bien trop longtemps. Il s’attira des regards désapprobateurs de la part des serviteurs mais il s’en moquait pour l’instant.

Le jeune homme finit son bol en un temps record, il n’en laissa pas une goutte, ni une miette de pain. Ce n’est qu’une fois repu qu’il reprit contact avec la réalité. Il enfila les souliers qu’on lui tendait. C’était si bon d’avoir les pieds au chaud… Jamais auparavant Fray ne se serait douté que porter des chaussures était un tel luxe. Il soupira d’aise. C’était si bon… Puis il se demanda où était passé le garde pendant tout ce temps.

— Eh bien… On dirait que ton ancien maître était avare en nourriture… fit sa voix dans le dos du jeune homme.

Fray tressaillit et se retourna brusquement. Le garde était resté derrière lui pendant tout ce temps ! A en juger par son sourire amusé, il l’avait bel et bien vu se goinfrer comme un malpropre. Le jeune homme sentit ses joues s’empourprer de plus belle.

— Hahaha ! Détend toi, petit gars ! Désormais tu mangeras à ta faim, s’exclama le garde en passant son bras autour de son épaule.

Il l'entraîna ainsi à travers un dédale de couloirs et d’escaliers qui désorienta complètement le jeune esclave. Il devait presser le pas pour rester à sa hauteur. Xylo virevoltait joyeusement autour d’eux.

Son guide s’arrêta enfin devant une double porte, devant laquelle patientent deux collègues en armures. Le jeune homme eut à peine le temps de leur lancer un regard intimidé que le garde poussait déjà les battants de la porte. Il le fit entrer dans une vaste pièce, qui aurait pu contenir toute la maison familiale de Fray. Ce devait être la chambre du roi. Les portes se refermèrent derrière lui, faisant sursauter le jeune homme.

Cette solitude soudaine soulagea Fray d’une partie de ses angoisses. Personne n’observait plus le moindre de ses faits et gestes. Xylo se mit à fureter un peu partout dans la chambre, curieux de ce nouvel environnement. Le jeune homme espérait qu’il ne casse rien au passage. Peu à peu, la curiosité le gagna aussi. Il fit quelques pas prudents, n’osant pas toucher à quoi que ce soit.

Tout dans cette pièce lui paraissait démesuré. Son regard fut d’abord attiré par la grande fenêtre qui donnait sur un impressionnant panorama de Tahndor et ses environs. Le jeune homme aperçut même la mer pour la première fois. Il resta de longues minutes à s’abîmer dans la contemplation de l’horizon. Le monde était si vaste… Cela lui donnait le vertige. Il finit par détourner les yeux de la fenêtre. Il découvrit un grand bureau en bois massif, couvert de feuilles de parchemin, de bouteilles d’encre et de plumes.

Fray sursauta en croisant son reflet dans l’immense miroir ouvragé. Il ne se reconnaissait qu’à peine. Ses yeux glissèrent enfin vers le lit, où il aurait pu coucher toute sa petite famille sans se sentir à l’étroit… Penser aux siens, désormais si loins de lui, fit revenir l’angoisse dans son coeur. Xylo le perçut et revint de son exploration pour sauter dans ses bras. Le jeune homme serra son gardien contre lui, il enfouit son visage dans sa douce fourrure de lumière.

Finalement, Fray revint près de la fenêtre et s’assit face au panorama. Il contempla les sujets d’Ushar réduits à la taille de fourmi grouillant dans les rues de la capitale. L’agitation provoquée par l’anniversaire du roi se prolongea dans la journée. Puis la population se dispersa lentement à mesure que le soleil descendait sur l’horizon et embrasait la mer. Le jeune homme ne se laissait pas de ce spectacle.

Absorbé par la beauté du paysage, Fray n’entendit pas Thalas entrer dans sa chambre. Il sursauta en entendant sa voix.

— La vue te plait ? demanda-t-il.

— Hein ? Heu… Oui messire, bafouilla-t-il en se redressant comme un ressort.

Le roi s’assit sur le lit et poussa un profond soupir. Le jeune homme jetait des regards angoissés un peu partout, ne sachant que faire.

— Tu l’as vite compris… Je souffre depuis plus de vingt ans maintenant… Je doute que ton pouvoir puisse y faire grand chose. Mais, même si ce n’est que pour un instant, ce serait idiot de ne pas essayer. Il te faut mes mains, c’est cela ? Dit il en ôtant ses gants sombres, révélant de longs doigts maigres et chargés de bagues.

Fray hocha la tête. Il avait l’impression que le roi venait de dévoiler une partie très intime de son être. Le jeune homme prit une grande inspiration pour se ressaisir. Xylo vint se percher sur son épaule. Les paumes de Fray étincelèrent et il saisit les mains du roi.

Le jeune homme avait déjà soulagé la douleur de beaucoup de patients, durant sa jeunesse. Des blessés de guerre, des grands brûlés, des soldats qu’il fallait amputer, des femmes enceintes donc l’accouchement se passait mal… La douleur du roi était tout cela à la fois. Xylo ne tiendrait pas longtemps. D’une minute à l’autre, Fray allait devoir affronter un véritable raz de marée de souffrance innommable…

Le jeune homme inspira et expira profondément, il ferma les yeux. Puis il encaissa la vague douloureuse presque sans broncher. Comment faisait le roi pour supporter cela à longueur de journée ? Comment tenait il seulement debout ? Fray supporta l’horrible douleur pendant plusieurs minutes qui lui parurent durer des heures. Il allongea son souffle au maximum, mais il finit par lâcher les mains du roi avant que son trouble ne devienne trop évident. Le jeune homme ne voulait pas que Thalas sache qu’il ressentait la douleur qu’il supprimait chez les gens qu’il touchait. Il avait peur qu’en sachant cela, il ne le rejette. Et que sa famille en paye les conséquences. Fray prit donc sur lui pour contrôler le tremblement de ses genoux et sourire.

— Comment vous sentez vous, majesté ? demanda-t-il enfin.

Fray espérait être à la hauteur des attentes du roi. La première personne depuis des semaines à le traiter comme un être humain, et non comme un chien.

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