09- Le départ

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Pauvre Pattie !

Il est de ces histoires gravées dans le marbre de la mémoire collective qui racontent l’exil forcé de quelque paria, chassé pour avoir refusé d’entrer – ou n’avoir su comment s’y prendre pour ce faire – dans les cases que la société moulait pour chaque individu. Le marbre dans lequel on burine les destinées exceptionnelles des exilés raconte parfois des fadaises, mais on ne rature pas dans le marbre. Au prix où sont les plaques, on s’efforce de bien faire. Et si on a un coup de ciseau maladroit, on assume. Ainsi était, sans doute, la destinée de Pattie, mais elle pouvait s’estimer heureuse. L’histoire des autres Hodh était généralement inscrite dans le sable. Et à la craie. En petits caractères, du genre de ceux qu’on ne lit pas quand on vend son âme contre un espace publicitaire. Un coup de vent, la marée ou le passage d’un crabe avaient tôt fait de faire oublier leur existence. C’était un gazouillis d’œuf à peine éclos n’ayant provoqué aucune réaction dans un océan bleu de piaillements tonitrués.

Une partie de la Hordhe jeta des anathèmes impliquant notamment la façon dont Pattie plantait mal les choux et repiquait odieusement les carottes. Alors que la paria était hors de portée de voix, la mère s’évanouit dans un glapissement si strident qu’une chouette dans le lointain régurgita sa pelote de réjection en pétant. Le père maudit une dernière fois l’horizon. La bagarre générale qui avait notamment participé à l’éviction de sa fille était partie pour durer jusqu’au souper. On mangea un peu du maïs qui avait grillé et soufflé, on le mêla de saindoux salé à défaut d’avoir du beurre salé ou simplement du sucre. On trouva qu’il manquait quelque chose à la vie pour que cette soirée s’achevât dans la sérénité. S’ils avaient eu un minimum de présence d’esprit, ils auraient inventé les soirées qui vont avec le maïs soufflé. Hélas, le lendemain, ils iraient échanger le maïs contre des graines de blé et passeraient à côté de la révolution du maïs quand on en mangerait pour la première fois, avec du beurre salé ou du sucre au choix, lors d’une course de taureaux pour sacrer le roi de la population locale. On appellerait ça le sacre du roi de la pop’, ou carrément du « pop’ » parce qu’on n’aimait pas les mots trop longs dans le coin. Ce soir-là, le roi de la pop’ mourrait empalé par le taureau vainqueur, mais personne n’en aurait cure. Tout le monde se goinfrerait de maïs soufflé. Et si tout le monde allait parler de la cérémonie du pop’ encorné, c’était pour se remémorer à quel point ils se seraient empiffrés. Et tout se mélangerait parce qu’on a compris depuis belle lurette que c’était ainsi qu’a été inventé le popcorn.

Mais revenons à Pat’. La nuit n’allait pas tarder à tomber. Il devait y avoir, au plus, deux heures de lumière avant que la nuit ne fût définitivement tombée. Derrière elle, les derniers replats de marécages salins où était empêtré Bois-La-Barne. Sur sa droite, le soleil couchant jouait à cache-cache avec la canopée de la forêt d’épineux, et sur sa gauche, la campagne mal aplatie laissait jaillir ici et là des fermettes et des borderies déjà closes d’où s’échappait la fumée du repas à venir. Et il y avait cette colline au sud que la route contournait de chaque côté. À gauche, dans l’Est déjà sombre, le chemin était plus rapide, mais en contournant par l’Ouest, elle profiterait plus longtemps du soleil. Pat’ pouvait tout aussi bien aller tout droit. Après tout, il y avait des gros richards en haut de la colline.

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jojosephine

21h. C’est terminé. Quelques minutes de retard comme à chaque fois. D’ailleurs, nous ne relevons même plus... De l’habitude naît la lassitude...
  La pression de la journée se dissipe doucement mais laisse place à un vide abrutissant. Ce vide qui s'immisce insidieusement, sournoisement. Il rôde, il attend patiemment, que l'énergie vous quitte, pour prendre sa place, pour s’y lover tranquillement, assurément. De jour en jour s’imposait à moi la décision de me retirer, de m’éclipser. Une coquille vide ne peut prendre soin de l’autre. Pour s’occuper de l’autre, nous devons en échange donner une part de nous-même. Pas une grande part, ni même consciemment, mais c’est une obligation. J’en suis convaincue. On ne peut être dans le soin sans être dans le “soi”.
Il m’était devenu impossible de m’occuper de l’autre, de m’en approcher, de l’écouter, de le toucher. Je ne pouvais plus. Il me semblait que mes gestes étaient devenus mécaniques, impersonnels et tellement dépourvus d’humanité. La discordance entre l’image que je devais donner et ce que je ressentais se faisait chaque jour un peu plus pesante, un peu plus suffocante.
Mon être criait, pleurait, était dans une rage folle… Mon paraître lui était impassible, lisse. Je me suis même surprise à sourire encore une fois, à une patiente cherchant vainement une occupation, un contact, un renseignement, une réassurance... Tout ce que je ne pouvais plus fournir. Je détourne le regard, prends la fuite.
Mes pas me trainent un peu plus loin, mécaniquement, me rapprochant davantage de la délivrance. J'aperçois une collègue au loin les sourcils froncés, concentrée sur son ordinateur, elle souffle … Elle souffre… Je continue, tourne dans un autre couloir, fuis… Encore. Le bruit des roues sur le sol, le bip incessant des sonnettes, les sonneries oppressantes des téléphones. Tous ces bruits synonymes d’activité, d’attention, de réponses, d'immédiateté… Tous ces sons, toutes ces odeurs qui resserrent un peu plus l'étau déjà lourd au creux de moi.
  Enfin les sous-sols. La vie insoupçonnée grouille dans les entrailles de cet établissement. Toute la logistique, les raccourcis, les rencontres se pensant discrètes. Qui finalement n’ont de discrètes que l’illusion.
  J’arrive face à cette porte métallique. A l'intérieur mes vêtements, ceux de ma vraie vie ceux du dehors, ceux de l’après, confinés, mis à l’abri comme protégés. Il fait froid. Il fait toujours froid ici. Les vitres cassées. Les douches servant davantage de stockage que de lieu d'hygiène. Le carrelage cassé. Les trous de souris. Oui, des souris! Les courants d’air incessants qui semblent vous mettre en garde pour vous préparer aux avalanches de frissons que vous allez devoir affronter au cours de votre journée. Pas de miroir ou de glace. Tant mieux, je suis incapable de m’y regarder, de m’y retrouver. Ce reflet n’est pas le bon, ce n’est pas moi, ce n’est plus moi. Je suis devenue cet être impersonnel, conforme, uniformisé.
  Mon costume de scène, ma blouse, n’est même pas à la bonne taille. Un reste, une tenue qu’il restait dans la réserve sur laquelle nous sommes venus coller une nouvelle étiquette, un nouveau matricule… Jusqu’à la prochaine fois, jusqu’au prochain départ… La mettre me rend malade mais moins que de la retirer… Je deviens une autre avec. Elle me donne un rôle à tenir, me dicte mes attitudes et mes gestes. Elle est mon armure, ma carapace. Elle me protège des agressions physiques, verbales et surtout elle me met à distance des attaques plus violentes encore, celles qui touchent mon âme. Les blessures, les maladies, les souffrances, les vies qui cessent et qui font cesser celles de ceux qui restent, des survivants… Cette blouse, elle me tient, me porte. Je suis assise ici dans le froid, et l'appréhension de la retirer me ronge. Si je l’enlève, comment vais-je tenir debout ? Cette blouse ne tient que du vide.
  Mais comme à chaque fois je vais trouver la force, du moins mon corps va se rappeler des gestes, les automatismes et je vais l’enlever, la glisser dans le sac (le bon sac, celui de la bonne couleur, pour aller dans la bonne machine, pour suivre le bon protocole) et je vais rentrer chez moi. Comme à chaque fois, endosser une nouvelle tenue, un nouveau rôle, une nouvelle discordance. Abandonner une nouvelle fois, comme à chaque fois, lâchement, mon être englouti sous ce par-être.

  De l’habitude naît la lassitude.
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Claire KAPL
Le tabou du deuil périnatal... encore trop peu connu.. ça existe... pour beaucoup nos anges n’existent pas...
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Défi
Sam K

Enfant unique, il avait passé toute son enfance entre ses parents qui se déchiraient, se disputaient, se réconciliaient pour mieux se séparer à nouveau.
Ce manque de stabilité émotionnelle avait bouleversé et marqué ses plus tendres années. Impossible pour lui de s'identifier à un père comme le sien, faible, dépendant aux substances hallucinogènes, promettant chaque jour de changer sans jamais y parvenir.
Difficile aussi d'avoir une relation quelconque avec une mère qui aurait pourtant souhaité avoir un foyer harmonieux mais qui, malgré toute sa bonne volonté, ne parvenait pas à changer son époux, et qui passait la plupart de son temps à larmoyer et à pleurer sur son sort.
Malgré ce contexte peu équilibrant, Amandah grandit tant bien que mal. Il avait peu d'amis, préférant la solitude à la compagnie des êtres humains qui le décevaient tant et qu'il ne comprenait pas.
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Ses cheveux blonds étaient coupés en brosse et rasés sur les côtés, il avait différents piercings sur tout le visage comme s'il voulait le dissimuler ou l’enlaidir, un anneau dans le nez relié à une chaîne accroché à une oreille, et des vêtements sombres, déchirés et ornés d'épingles à nourrice finissaient son look de punk.
Il attirait plus les regards inquiets, inquisiteurs, et étonnés que la sympathie de ses congénères. Il donnait l’impression de vouloir repousser, choquer, provoquer aussi un monde qu'il comprenait difficilement, dans lequel il ne trouvait pas sa place, et qui l'avait déjà bien déçu à son jeune âge.
N'étant pas enclin à étudier, il passait de petits boulots en petits boulots sans jamais vouloir se fixer nulle part.
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Puis au fur et à mesure que le temps passait, ils se rapprochèrent peu à peu, échangeant quelques paroles qui devinrent rapidement des conversations.
C’est alors qu’ils prirent l'habitude de repartir ensemble le soir, prenant les mêmes transports, ignorant les regards curieux des gens qui les regardaient et se demandaient ce que deux personnes aussi différentes pouvaient faire ensemble.
Elle était si simple dans sa façon de se vêtir, de se coiffer d'une simple queue de cheval, qu'elle détonnait avec lui. Mais ils s'en moquaient tous les deux.
Elle s'aperçut bien vite qu'il était d'une grande sensibilité, et découvrait chaque jour des trésors de gentillesse et de douceur qu'elle n'aurait jamais soupçonnés.
Sa voix, lorsqu'il s'adressait à elle, était douce et étrangement peu sûre comme s'il redevenait celui qu'il était vraiment, un petit garçon ayant grandit trop vite et trop seul. Il la touchait beaucoup et lorsqu'elle le voyait se comporter avec les autres de par ses attitudes provocatrices, elle comprenait le cadeau inestimable qu'il lui faisait en étant lui même avec elle.
Elle aurait bien continué longtemps à marcher à ses côtés tant elle se sentait en sécurité avec son géant blond, mais réalisa avec douleur qu'il était plus accro aux psychotropes qu'à elle.
Ne voulant sombrer dans son monde hallucinogène, et sachant que seule elle ne pourrait l'en sortir, elle s'éloigna de lui à grands regrets, déplorant et pleurant la belle histoire qu'ils auraient pu écrire ensemble.
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