Trystan (2/2)

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Le badge leur donna accès au logement plongé dans l'obscurité. La faible lueur diffusée par une baie vitrée était tout juste suffisante pour leur permettre de progresser. Trystan utilisa brièvement sa torche pour indiquer au groupe de le suivre à l'étage. Mieux valait éviter de nouvelles victimes devant ses compagnons.

Du moins pour l'instant.

Il ignorait ce que ces derniers avaient vu de son agression sur le garde. Sans doute des ombres en mouvement. Trystan avait misé sur la confiance aveugle qu'ils lui accordaient et semblait avoir eu raison : aucun n'avait accordé d'attention au corps inanimé. Il passa le badge devant le boîtier qu'il trouva à côté du vitrage et l'accès au balcon se déverouilla avec un petit bip sonore. Le rebelle s'y engagea en tendant la main derrière lui, vers Raff.

— Le fusil.

Tandis que le jeune homme dégageait l'arme qu'il portait en bandoulière, le chef remarqua qu'ils n'étaient plus que quatre.

— Où sont passés Elia et Dik ? chuchota-t-il.

Les autres se retournèrent comme un seul homme, l'air surpris.

— Ils étaient juste derrière moi en entrant dans le bâtiment, souffla Sonia. Ils nous ont peut-être perdus en traversant la maison ?

Trystan fronça les sourcils, peu convaincu par cette théorie. Un coup d'œil à sa montre le ramena au plus urgent.

— Il est presque l'heure, baissez-vous, chuchota-t-il.

Il s'approcha du vide et plaça la lunette de l'arme contre son œil. Un fusil de tireur d'élite X2, l'une des meilleures armes du genre. Le contact de Diken avait été plus que précieux en lui permettant de mettre la main sur ce dernier outil nécessaire à la réalisation de son plan. Trystan avait été le meilleur tireur de sa promotion, s'il avait su à l'époque qu'il utiliserait un jour ces compétences pour attenter à la vie du dirigeant qu'il vénérait alors...

— Une vue directe sur le jardin de l'empereur ? Comment est-ce possible ? Il n'a pas peur pour sa sécurité ? souffla Sonia à l'oreille du tireur.

— Nous sommes dans la propriété de la Maison Du Vellec, chuchota Trystan. Ils ont une proximité particulière avec la famille impériale, leur ancienne lignée fournit l'essentiel des Premiers Conseillers de la couronne. Le destin des deux familles est lié, si la dynastie en place devait tomber, les Du Vellec seraient entraînés dans sa chute.

— Comment sais-tu tout ça ? s'étonna la jeune femme.

— En fait... chut, c'est l'heure !

Il y avait du mouvement dans son champ de vision, à point nommé. Ses informations se révélaient fiables une fois de plus : l'empereur suivait apparemment le même rituel chaque soir. Il quittait son cabinet de travail à vingt et une heure tapante et traversait un couloir en plein air bordé de fleurs pour rejoindre la chambre de sa fille cadette de six ans, Florianne. Un instant de douceur, d'insouciance, dans la vie surchargée du souverain suprême.

Un homme qui domine le monde ne reste qu'un homme.

Lorsque le monarque apparut dans son viseur, Trystan inspira et expira calmement. Il tira une dernière fois sur le régulateur de puissance de l'arme, s'assurant qu'elle était au maximum, puis pressa la détente. Le tout puissant Quinan, empereur du monde, glissa sur le sol tel un pantin désarticulé. Touché par la décharge cristalline en pleine tête.

Trystan s'était attendu à ce qu'un flot d'émotion le submerge au moment où le point de focalisation de sa haine s'effondrerait. Il ne ressentit qu'un grand vide.

— Tu l'as eu ? questionna Raff fiévreusement.

Une sirène retentit dans toute la ville haute pour répondre au jeune homme. Un mécanisme de monte-charge s'activa au sommet du palais et un énorme cristal apparut, illuminant tout le secteur. Ils y voyaient désormais comme en plein jour à travers un filtre rouge.

— L'ascenseur, vite ! souffla Trystan.

Il n'avait fait que deux pas à l'intérieur de la suite qu'il entendait un cri.

— Que se passe-t-il ? Qui est là ?

— Bonjour Monsieur Du Vellec, salua Trystan d'une voix pleine de dédain.

— Tu es...

Raff abattit le marquis d'un tir de pistallin plein de sang-froid. L'homme en peignoir s'effondra au milieu de son salon sans avoir eu le temps de se remettre de sa surprise. Trystan sourit devant l'ironie de la situation : son acolyte venait de sauver la vie du vieux noble avec son tir paralysant. Un instant de plus et il aurait laissé libre court à sa vindicte d'un tir bien létal.

— Suivez-moi, par ici, annonça-t-il en enjambant le corps pris de spasmes.

Les badges de la garde étaient décidemment bien pratiques : accéder à la cage d'ascenseur ne posa aucun problème.

— En tenue ! ordonna Trystan tandis que la porte se refermait sur eux.

Tous les quatre retirèrent à la hâte leurs combinaisons viciées, révélant les tenues mondaines, dignes de la haute ville, qui se cachaient dessous. Un cadeau des soutiens hauts placés du chef rebelle. Le plan de fuite était très simple : se mêler aux badauds alertés par les sirènes. Moins sûr qu'un nouveau voyage à travers les égouts, peut-être, mais l'industrie de Mogrador allait incessamment se remettre en marche. Le groupe n'avait pas suffisament de temps pour emprunter à nouveau ce chemin.

L'ascenseur s'ouvrit au pied des immeubles des bien nés et Trystan s'en extirpa le premier. Il s'arrêta après quelques pas. Il n'y avait pas âme qui vive sur la place qui s'étendait autour de lui.

Il devrait pourtant y avoir foule !

Le rebelle remarqua un brusque dégagement de lumière du coin de l'œil et se jeta instinctivement au sol, levant presque aussitôt la tête vers ses compagnons. Un rayon bleuté frappa Sonia et laissa un trou large comme le poing au milieu de son joli décolleté. Trystan resta bloqué sur le visage de la jeune femme dont les yeux se révulsèrent, la bouche s'ouvrit sans qu'un mot ne s'en échappe. Elle s'écroula comme une poupée de chiffon, morte bien avant de toucher le sol.

— Artillerie légère, courrez ! s'écria-t-il.

En se relevant, il agrippa un Raff déboussolé et le poussa en avant, puis s'élança vers les bordures de la place. Il vit Fab lui emboîter le pas et l'entendit crier l'instant suivant. Trystan lutta contre ses sentiments, il ne pouvait s'accorder le luxe de regarder en arrière, de se soucier du devenir de son meilleur ami. Ses réflexes militaires prirent le dessus et il se propulsa par-dessus le muret voisin. Le béton explosa juste derrière lui. Le rebelle dévala la pente raide et herbeuse qui donnait sur la route voisine. Il en atteignit la chaussée en un instant et leva les yeux en quête d'un transport providentiel. Il n'y avait rien à l'horizon.

Les vaisseaux ont un succès fou, mais je ne peux pas croire qu'il passe plus de deux minutes sans qu'un transport terrestre ne se présente...

Deux minutes, autant dire une éternité. Des faisceaux lumineux éclatèrent de toute part, Trystan comprit qu'on cherchait à le localiser et se jeta dans le buisson le plus proche. Il brandit le fusil de précision qu'il n'avait pas lâché et le braqua vers la place. Dans la lunette, il chercha ses traqueurs. Il trouva l'un d'eux presque aussitôt, se tenant sur l'une des tourelles dominant les lieux, bien en évidence.

Salopard d'amateur, ça c'est pour Sonia !

Sa cible n'eut pas le temps de s'effondrer qu'il regrettait déjà son geste. Les faisceaux se rassemblèrent, ciblant plus précisément sa position. Le X2 était pourtant prévu pour ne pas laisser de trainée lumineuse lors des tirs.

Le rebelle entendit un bruit lointain derrière lui, un ronronnement qui chanta à ses oreilles comme la plus douce des mélodies. Un véhicule approchait. Il repéra vite les phares d'un transport individuel, un fêtard rentrant de soirée peut-être. Il sortit du fourré au dernier moment, pour ne laisser aucune chance au conducteur de dévier de sa route.

Trystan se retrouva nez à nez avec un jeune homme sorti de nulle-part. Un éclair de lumière explosa entre eux et il baissa les yeux, incrédule, sur son abdomen. Une odeur de chair brûlée lui chatouilla les narines. Deux nouveaux éclairs suivirent et l'ancien soldat d'élite se découvrit à terre sans souvenir d'avoir perdu pied. Quelqu'un se pencha sur lui, une détresse si visible déformant ses traits.

Ces yeux d'un émeraude invraisemblable... On jurerait ceux d'Elia...

Il bascula dans le néant.

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