Lock (2/3)

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Il ne jeta qu’un bref coup d’œil à l’extérieur avant de s’engager dans les ruelles mal éclairées des bas-quartiers de la cité-État de Mogrador. Progresser de nuit sans se rompre le cou exigeait de la concentration. La chaussée était étroite, irrégulière et il manquait bien la moitié des pavés. Une conséquence durable des barricades montées lors des émeutes qui avaient émaillé la dernière décennie.

Quelques lumières aparaissaient de temps en temps aux fenêtres, mais Lock ne se souciait pas d'être vu. Il n’y avait rien d’inhabituel à voir la jeunesse désœuvrée de la ville basse déambuler en pleine nuit. Arrivé à la limite du pâté de maison, il se glissa jusqu'à l'angle du dernier bâtiment et risqua un coup d'œil dans la rue suivante. Un feu crépitait dans un bidon, entouré par une dizaine de badauds agités, riant et braillant sans respect pour le sommeil du voisinage.

Le gang de Travis, fidèle au rendez-vous et ils ont l'air d'avoir abusé du jakou, ils ne me remarqueraient peut-être même pas… Mais mieux vaut tout de même jouer la prudence. En plus si je rentre par en-bas, Elia va me tomber dessus direct.

Il leva les yeux vers les toits. Même en plein jour, y cheminer relevait du suicide avec toutes les tôles cabossées et les poutres branlantes qui s’y succédaient. Le jeune homme en avait pourtant fait son terrain de jeu et, si près de chez lui, il pouvait y progresser les yeux fermés. Lock tendit un bras à l’aveugle vers un coin de la ruelle plongé dans les ténèbres, il y trouva une barre métallique et tira doucement pour faire coulisser une échelle rouillée. Il espérait que le léger grincement provoqué ne serait pas suffisant pour alerter le gang. Lorsqu'il posa le pied sur le premier barreau, Lock étouffa un juron. Sa semelle avait dérapé et il se rattrapa de justesse.

Le fluide.

Il saisit fermement l'échelle et grimpa. Arrivé sur le toit, le jeune homme risqua un coup d'œil en bas et constata que les voyous n'avaient pas bougé. Il partit dans un numéro d’équilibriste sur les rebords de toitures mitoyennes pour finir par escalader un mur de briques mal assorties et mettre la main sur une longue planche. Il l’avait placée là lui-même, c'était son passage secret privé. Lock fit lentement coulisser la planche vers le toit de l'autre côté de la rue, quelques mètres au-dessus de la tête de Travis.

Avant de s'engager sur son pont de fortune, Lock jeta encore un œil au chef de gang et un rictus naquit au coin de ses lèvres. Travis portait toujours le même imperméable rouge vif avec un col imposant qui encadrait de longs cheveux blonds et une ébauche de barbe. La brute estimait probablement que sa pilosité lui donnait un air viril.

Quel imbécile.

Le jeune homme soupira en rejoignant prudemment la toiture voisine. Une fenêtre au vitrage fendu l’y attendait et une succession de petit coup sur le bas de celle-ci suffit à décoller un carreau. Il se faufila discrètement à l'intérieur et remit le verre en place, mais n'eut pas le loisir de faire trois pas sur le parquet vermoulu qu'il entendit du mouvement dans la pièce du dessous. Des pas précipités dans les escaliers suivirent aussitôt.

— Lock ? C'est toi ?

Le jeune homme ouvrit de grands yeux et se tourna instinctivement vers la fenêtre, mais fuir maintenant n’aurait fait qu’aggraver les choses. Il grimaça en se résignant à affronter le fameux regard désapprobateur de sa sœur.

Elia entra en trombe dans la remise, pieds et épaules nus, tout juste vêtue d’une chemise de nuit rose qui ne dissimulait pas grand-chose. Lock ne put s’empêcher de songer qu’elle aurait eu l’air maligne ainsi en tombant nez à nez avec un intrus ainsi vêtue. Il aurait aussi aimé pouvoir rire de l’aspect débraillé de la jeune femme, avec ses cheveux couleur paille qui partaient dans tous les sens. Il s'abstint cependant, devinant qu’il était la cause de l’inquiétude qui se lisait dans les beaux yeux verts de sa grande sœur. 

Le regard qu'elle lui adressait devint cependant inquisiteur dès l'instant suivant, front plissé assorti.

— Pouah, tu empeste ! Où es-tu encore allé te fourrer ? Et c'est quoi ça ? Montre-moi cette épaule…

— Ce n’est rien, je me suis juste cogné, répondit Lock sur la défensive.

— Tu saignes ?!

Malgré sa dérobade, Elia parvint à le saisir fermement et inspecta la plaie. Le jeune homme ne put retenir un gémissement tandis qu’elle repoussait sans délicatesse la saleté résiduelle .

— Du fluide sur une blessure ouverte, tu es complètement inconscient ma parole ! Ça n'a pas l'air profond mais il faut vite nettoyer ça. Regarde-toi, tu es dans un de ces états… tu t’es aventuré dans les égouts ou quoi ?

Elle le fixa sérieusement, puis ouvrit de grands yeux tandis que Lock cherchait encore une explication valable. Elia lui faisait parfois peur avec sa capacité à lire en lui comme dans un livre ouvert.

— Tu es vraiment allé dans les égouts ! Mais tu es devenu complètement dingue ou quoi ?! Allez, dans la salle d'eau, en vitesse !

Elle le tira en appuyant délibérément, il en était sûr, sur sa blessure. Lock ne lui fit pas le plaisir de se plaindre et la suivit sans résistance inutile. Au fond, il était ravi d’éviter temporairement l’interrogatoire.

Lock et sa sœur n'étaient pas à plaindre pour des habitants de la ville basse. Leur appartement comportait tout de même cinq pièces, en comptant la remise envahie par les souris qu'ils venaient de quitter. Ils avaient chacun leur chambre et partageaient une pièce à vivre munie d'un four à cristaux, quoique celui-ci aient été rendu obsolète par l'impossibilité de trouver les cristaux pour l’alimenter. L'élément de confort le plus important de leur logis était assurément leur accès à l'une des conduites d'évacuation d'eau potable de la ville haute. Celle-ci leur permettait de se désaltérer et se laver, à condition d’y puiser de nuit.

— Enlève tes vêtements ! ordonna Elia.

Le jeune homme soupira en retira son blouson en prenant soin de dissimuler son trésor. Il retira ensuite le reste de ses vêtements, ne conservant que son vieux caleçon. Il remarqua qu'Elia l'examinait d'un œil critique et regretta de ne pas pouvoir se couvrir au plus vite. La pudeur y était pour quelque chose, mais c’était surtout parce qu’il savait ce qu’elle regardait : les marques sur son corps, les cicatrices qui trahissaient la dangerosité de ses activités ainsi que les bagarres auxquelles il était mêlé presque quotidiennement.

Elia désapprouvait son choix de vie et répétait souvent qu'il pourrait venir travailler avec elle plutôt que d’enchainer les petits boulots ingrats. En attendant, il rapportait bien plus d’argent et de vivres qu'elle à la maison.

Au terme de son examen minutieux, la jeune femme se contenta de lui faire signe de se placer sous l'arrosoir et se mit à pomper. Lock frissonna lorsque l'eau glaciale toucha sa peau. Au moins le fluide était-il tiède lui. Il n'émit naturellement aucune plainte, au risque qu'Elia lui crie dessus. Ce silence momentané lui convenait. Il prit la brosse et s'efforça de repousser les résidus de liquide nauséabonds de son corps.

— Frotte fort sur la plaie, précisa sa sœur.

— Mais ça va se remettre à saigner !

— Tu préfères attraper le mal jaune ? Fais ce que je te dis idiot !

Il serra les dents et obtempéra, l'eau se teinta aussitôt de rouge. Après quelques minutes, Elia lâcha le manche de la pompe manuelle pour fouiller dans leur commode. Elle en sortit une épingle, du fil et une paire de ciseau. Au moins un intérêt à son travail au dispensaire : ils avaient toujours de quoi soigner ses blessures et la jeune femme était vraiment douée pour les premiers soins.

— Tu ne vas pas me dire ce que tu es allé faire là-dedans ? demanda-elle finalement en achevant la suture.

— Je cherchais un nid de teks. Le vieux Fred est de nouveau envahi, assura-t-il. J'ai été surpris par une purge intempestive.

Elle plongea ses yeux émeraudes dans les siens, cette couleur invraisemblable qu’ils partageaient. Selon lui c’était d’ailleurs la seule chose qu’ils avaient en commun.

— Juste une bonne action désintéressée hein ? rétorqua-t-elle en tordant la bouche d'un air équivoque.

— Qu'est-ce qui t'étonne ? J'aide beaucoup nos voisins !

C'était vrai en un sens, tant qu’il y avait une récompense à la clef.

— Tu ne t’en tireras pas comme ça, on en reparlera, lui assura Elia. Mais je travaille tôt demain et n'ai pas encore réussi à fermer l’œil. Va te coucher toi aussi et veille à ce que la maison soit propre quand je rentrerai !

— Pas de problème.

Elle le regarda fixement et Lock soupira intérieurement. Trop ravi de lui échapper, il n’avait même pas songé à râler sur les tâches ménagères. Par chance, elle se contenta de se pencher pour récupérer la pile de vêtements souillés. Il bondit pour saisir son blouson au vol.

— Tu ne vas quand même pas le remettre comme ça ? s’indigna-t-elle.

— Je n’en ai pas d'autre je te signale. Laisse, je vais le laver vite fait. Il sera à peu près sec demain.

— Il y a un gros trou...

— Je peux m'en occuper, va te coucher sœurette.

Elia demeura encore immobile un moment, mais finit par secouer la tête et sortit en marmonnant des choses inintelligibles. Lock vit la porte se fermer sur elle avec soulagement, puis jeta un dernier coup d’œil à son trésor. Un sourire germa sur ses lèvres.

Il ne va pas en revenir !

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