Lina (1/2)

6 minutes de lecture

— Donc, Adelaïde est l'aînée des enfants de l'ancien empereur et c'est elle qui aurait dû hériter du trône. Quelqu'un a manigancé pour que son frère prenne sa place... mais pourquoi ?

Lina leva les yeux au ciel. Lock avait des lacunes énormes sur bien des sujets, mais sa méconnaissance de la politique de Mogrador atteignait des sommets.

— On n'a pas de certitude, il y a plusieurs raisons possibles. Notre théorie est que que celui - ou ceux - derrière ce complot voulaient un souverain plus malléable.

— Comment ça ?

— Adelaïde a été formée à diriger depuis sa plus tendre enfance, elle a passé l'essentiel de sa vie dans les pas de son père. Gauvain, Aurora et Florianne ont été laissés beaucoup plus libres, ils n'ont pas été éduqués avec autant de poigne. Passe-moi le coffret là-haut, attention à ne pas le laisser pas tomber.

— Celui-là ?

Il saisit l'objet indiqué et le tendit à Lina, qui rejoignit le cockpit de la navette dans laquelle ils se trouvaient. La jeune femme sortit de la boîte l'ultime élément nécessaire au voyage qui se préparait : un Nova. C'était une pierre de petite taille - destinée à l'entraînement - mais il faudrait s'en satisfaire. Elle l'avait subtilisé à l'académie, ce qui lui vaudrait indubitablement une expulsion, si ce n'est pire.

Cramée pour cramée…

Quand elle revint sur le pont, Lock avait le regard perdu à l'extérieur, là où les attendait Aurora.

— Tu dis qu'elle n'a pas été formée à diriger, ce n'est pas l'impression qu'elle me donne, fit remarquer le jeune homme de but en blanc.

Lina sourit et vint se placer à ses côtés.

— Aurora a toujours eut un sacré caractère, elle aurait pu faire une bonne impératrice j'en suis sûre. Gauvain est d'un autre bois, c'est un garçon rêveur et naïf, le sénat va le mener par le bout du nez et elle le sait. Si on ne fait rien, sa famille risque gros. Allez, viens.

Ils descendirent la passerelle et Lina se saisit de la commande de la navette pour activer le mode furtif. La soute se referma puis des panneaux réfléchissants se mirent en mouvement et le vaisseau disparut tout bonnement. À condition de ne pas regarder avec trop d'attention, ils ne voyaient plus que le tas de gravats qui se trouvait derrière l'appareil. Lock accueillit le changement avec une de ses habituelles exclamation de surprise,  mais Lina tourna plutôt son attention vers son environnement.

On appelait cet endroit "la décharge", un nom justifié à plus d'un titre : toutes sortes de détritus finissaient ici, en bordure de la ville, plutôt que d'être traités. Parmi ces derniers, il y avait les cadavres des traîtres. Bon nombre avaient été jetées dans des fosses communes dans les environs, particulièrement au cours de la dernière décennie. Les mouvements d'opposition à la lignée des Pennlass se multipliaient, mais jusqu'alors Lina ne se sentait pas concernée par ces remous. En ce lieu, elle ne pouvait s'empêcher de frissonner.

La terre était argileuse, morte, des failles se creusaient un peu partout et absorbaient avec avidité les liquides écœurants qui s'échappaient des piles d'immondices. Une véritable purée de pois recouvrait la lande, elle dissimulait la cité à leur vue et rendait l'atmosphère encore plus lugubre. Comme si cela ne suffisait pas, restait à aborder la question de l'odeur.

Si on reste encore longtemps, je vais défaillir.

Aurora se tenait pourtant là, debout, immobile au milieu de cet enfer sur terre et le regard perdu dans la direction où devait se trouver Mogrador. Elle n'avait pas émis une plainte depuis leur arrivée, des heures auparavant. Elle n'avait pas dit grand-chose.

— Il fera bientôt jour, j'ai peur qu'on ait fait tout ça pour rien, murmura Lina en approchant de son amie.

La princesse secoua doucement la tête.

— Il a toujours été insupportable, arrogant, convaincu d'être bien plus intelligent qu'il ne l'est. Mais il reste l'un des meilleurs combattants que Mogrador ait jamais formé, il s'en est forcément tiré.

— Il n'y a eu aucun rapport concernant une évasion...

— Un évadé de l'aile politique ? La publicité serait calamiteuse, la sécurité minimaliste de cette prison est bien assez souvent relevée au sénat. L'information aura été étouffée.

Lina soupira, elle admirait les certitudes de son amie. La pilote se mit à faire les cents pas, elle détestait rester inactive. Elle repéra bientôt les restes d'un Goël-III, un vieux modèle de chasseur. C'était l'un de ces engins qu'elle avait piloté pour sa toute première fois. Sa mère avait été folle de terreur en se rendant compte que sa fille de quatre ans s'était envolée.

Elle passa la main sur le métal, écarta un peu de crasse et de terre des vitres et des portières. Le ciselage de l'une de ces dernières était encore lisible, il représentait un aigle aux ailes déployées.

Ce doit être un rescapé de l'ancienne flotte, avant la création des Nova.

Un cri résonna derrière elle, la jeune femme reconnut la voix de Lock et le distingua vaguement sur un monticule. Il faisait des gestes en direction de la ville. Le temps qu'elle rejoigne Aurora, deux ombres se détachaient nettement dans la brume. Elles approchaient.

La pilote se saisit de son pistallin et plaça le cran sur le troisième niveau, létal. Les bandits étaient rares dans cette zone, la vie y était rare en fait, mais elle préférait se montrer prudente.

— Range ton arme gamine, commenta soudain une voix familière.

Lina sursauta et se tourna en un éclair pour découvrir un homme dans leur dos. Il lui adressa un clin d’œil en levant les mains légèrement en l'air, à l'écart de l’arme qu’il portait à la ceinture qui retenait un pantalon usé et visiblement trop large. Avec en outre un vieux polo et un veston criard, il avait le look parfait du brigand. Ou du fouilleur de poubelles.

Aussi dure est la chute, mais comment cet abruti est-il parvenu à se glisser derrière moi sans que je ne le voie arriver ?

— Tu en as mis du temps Erran, persiffla Aurora en faisant comme si de rien n'était. C'est qui ces deux-là ? ajouta-elle en désignant les personnes en approches.

— Des gens de confiance.

Lina retourna son attention vers les deux ombres. Elle découvrit bientôt un petit bonhomme dégarni et aussi mal vêtu que son compère. Il était accompagné d'une jeune femme qui le dominait de la tête et des épaules. Cette dernière portait une tunique qui n'avait rien de noble mais qui, au moins, était adaptée à sa morphologie. Quand ils furent à quelques pas d'eux, l'inconnue retira le foulard qui cachait ses traits, révélant un joli visage encadré par une chevelure d'un blond rayonnant.

Lina était encore à fixer cette inconnue lorsqu'elle entendit une exclamation de surprise. Lock avait fini par les rejoindre.

— Elia !

La pilote eut juste le temps de se tourner pour pour voir son camarade la dépasser en courant.

— Lock ? répondit une petite voix incrédule.

Tous deux se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, sans prêter attention à l'assistance pour le moins surprise.

— Tu es... le frère d'Elia c'est ça ? compris Erran, premier à se remettre.

Lock se tourna vers eux et confirma d'un bref hochement de tête. Il dirigea ensuite sa sœur vers Aurora en lui tenant la main.

— Cette réunion de famille est touchante, mais j'ai peur que nous ne devions abréger, commenta brusquement la princesse avant qu'il n'ait pu ouvrir la bouche. Je dois être présente à une réception au palais cet après-midi et j'aimerai pouvoir me reposer un peu avant.

— Toujours aussi charmante Aurora, salua le petit homme chauve.

— Zack, répondit cette dernière avec une moue de dégoût. Tu étais obligé de l'amener lui ? demanda-t-elle en se tournant vers Erran.

— Sans son aide on serait encore coincés dans la ville haute. Et je serais mort depuis des années, ajouta le soldat.

— Quel dommage qu'il ait été là alors ! soupira la princesse.

Lina les laissa échanger leurs politesses en se rapprochant de Lock et Elia. Elle sourit à cette dernière.

— Salut, j'ai beaucoup entendu parler de toi ! Je suis Lina Albrand, la responsable de ton frère à l'académie. Il est très prometteur !

Son interlocutrice lui adressa un regard méfiant, elle avait de larges cernes sous les yeux. Par quoi en était-elle passée pour arriver là ? Comment la sœur de Lock avait-elle été mêlée à cette histoire ?

— Alors tu étais vraiment à l'académie ? demanda finalement Elia à son frère. J'étais perdue, je ne savais pas quoi faire...

— On a beaucoup de choses à se raconter je crois, assura Lock.

— Il faudra attendre encore un peu, tempéra Erran d'une voix forte. Venez.

Tous les six se regroupèrent en cercle et les regards convergèrent naturellement vers Aurora.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Recommandations

Manon Dastrapain
Après deux ans passés à rêver de Ramah et de Danapi, Mahaut a découvert son destin. Malheureusement, il semble l’emmener tout droit vers le mauvais idéal.

Tandis que le mouvement qu’elle a initié croît en taille et en pouvoir, Mahaut est confrontée aux dissensions et aux menaces inhérentes à sa position de meneuse. Tout en luttant pour préserver la beauté de Danapi pour tous les rêveurs, elle va devoir effectuer des choix périlleux, dont les conséquences pourraient bien changer l’avenir de l’Humanité.
11
9
10
55
É. de Jacob

Ce jour-là, nous nous étions réunis sur les Plaines d’Abraham, à Québec, sept de mes amis et moi – autant filles que garçons. Nous avions joué à toutes sortes de jeux, tels que le baseball, le volley-ball et le football. C’était une splendide journée d’été. Aussi avions-nous prévu d’y pique-niquer à la fin de l’après-midi. Ce que nous fîmes après avoir placé côte à côte deux tables de pique-nique gracieusement fournie par la Commission des champs de bataille nationaux. Chacun avait apporté un mets de son cru. Abstraction faite du plat de Marc – qui franchement était dégueulasse : c’était une sorte de bouillie sans texture ni saveur qui déplut à tout le groupe, y compris à lui-même –, nous nous étions bien régalés.

Après le repas, tous bien repus que nous étions, nous débarrassâmes les tables des restes de notre repas et nous assîmes en sirotant une bonne bière, bien décidés à profiter ensemble de la merveilleuse soirée qui s’annonçait.
- Racontons-nous des histoires, suggéra subitement Laure.
- Oh que non ! s’objecta Laurent avec vigueur. Je suis pourri pour raconter des histoires. Pourquoi ne pas reprendre nos jeux plutôt ?
- Ouais ! approuva Maxime. Moi non plus, je n’en connais pas.
- Ah, les gars, les apostropha Alice. Soyez ouverts d’esprit pour une fois ! On va s’amuser.
- T’en connais, toi des histoires, je suppose ? lui rétorqua Émile, sarcastique.
Alice fit une moue de dépit et secoua négativement la tête.
- Toi, Jacob, lança à brûle-pourpoint, Josée. Je sais que tu en connais. Pas vrai ?
J’approuvai du menton.
- Parfait. Nous avons notre conteur, trancha Isabelle. Vas-y. On t’écoute.
- J’espère qu’elle est bonne ton histoire, grommela Maxime d’un ton menaçant.
- Je pense qu’elle va vous intéresser, osai-je avancer. Il s’agit d’une légende d’un de mes ancêtres.
- Est-ce une légende connue ? interrogea Laure avec un intérêt évident.
- Je ne crois pas, soumis-je humblement. Il s’agit d’une vielle légende indienne.
- Qu’est-ce que tu veux dire ? T’es pas Indien à ce que je sache, ergota Max d’un ton moqueur.
- Je sais, commençai-je. J’ai toujours été élevé et considéré comme un Blanc. Ce que je me sens, d’ailleurs. Mais l’un de mes oncles a découvert tout récemment que nous avons des ancêtres Micmacs - aussi écrit Mi’kmaq, plus en conformité avec leur langue.
- Wow ! Toute une nouvelle, ça ! s’exclama Laurent d’un ton stupéfait. Tu vas pouvoir un jour avoir une maison sur une réserve et tu ne paieras plus jamais d’impôts. Chanceux, va.
- T’es bête, Laurent, le gratifiai-je sèchement. Pour ça, il faudrait que je me fasse reconnaître comme étant Indien. Ça risque d’être long. Et je ne suis pas sûr de vouloir m’embarquer dans cette galère.
- Quoi ? T’a honte d’être Indien ? me questionna Alice.
- Mais non ! Au contraire. Quand j’étais jeune, des compagnons de classe me demandaient régulièrement si j’étais Chinois ou Indien, à cause de mes yeux bridés. Et cela me rendait fier. J’ai toujours cru que notre famille avait du sang indien. Si vous aviez vu l’une de mes grand-tantes. Elle ressemblait à une vraie Indienne. Elle était la sœur de ma grand-mère paternelle. Sauf que personne ne nous l’a jamais confirmé. Mais...
- Tu viens de dire que ton oncle l’a fait, m’interrompit Laure.
- En effet, acquiesçai-je. Mais cette fois-ci, c’est du côté de ma grand-mère maternelle.
- Ah bon ! intervint Marc. Ça veut dire que tu as du sang indien dans tes deux lignées.
- Je le pense, agréai-je.
- Je croyais qu’il ne fallait pas identifier ces peuples par le mot « Indien », soumit Laure.
- Tu as raison, approuvai-je. Il faut parler d’Autochtones ou de gens des premières nations. Même le mot « Amérindien » ne leur plaît pas. Mais moi, je préfère dire que j’ai du sang indien. Ça me rappelle mon enfance. Et il me semble plus évocateur. Mais bon, nous sommes entre nous, si nous utilisons ce mot, nous ne blesserons personne, non ?
Tous agréèrent.
- Et si tu commençais ta narration, suggéra Laure, qui affectionnait l’art en général sous toutes ses formes et la littérature en particulier. Sur ce point, nous avions beaucoup d’affinités.
- En fait, je vais plutôt vous lire La légende du corbeau, leur annonçai-je.
- Nous la lire ? s’enquit Alice avec surprise.
- Oui, confirmai-je. Je l’ai tellement trouvée spéciale, quand mon oncle me l’a racontée, que je l’ai écrite, dans le but de la faire publier un jour.
- Ah oui ! s’étonna Laure, d’un air tout à fait ravi. Va vite la chercher. J’ai hâte de l’entendre.
Heureusement, mon auto n’était pas stationnée très loin. J’y courus aller retour. Tous les yeux de mes amis étaient fixés sur moi quand je revins vers eux.
- Allez ! Dépêche-toi ! s’impatienta Laure. J’ai trop hâte d’entendre ton récit.
Essoufflé, je pris place en face d’elle et retirai mon manuscrit de sa chemise. Puis, bien que je ressentisse une certaine pudeur – de fait, je n’avais jamais récité à haute voix, devant un auditoire si étriqué fût-il, l’un de mes textes – je me lançai, le souffle court, dans la lecture de La légende du corbeau :
5
9
1
16
MerryMe
Le jour où leurs parents leur annoncent que la voiture qui les accompagnaient depuis leur plus tendre enfance les a quittés, Paul et Maurina, des jumeaux, décident de passer à l'action. Comment remplacer cette voiture irremplaçable et par quels stratagèmes y arriver?

Entre mauvais plans et intrigues, le frère et la sœur vont découvrir le monde sous un jour nouveau.
3
0
11
21

Vous aimez lire Borghan ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0