Le seau (fin)

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Au contact de Masha, il eut l'impression de grandir, d'améliorer sa vision du monde, du moins d'en découvrir une toute nouvelle, qui lui paraissait, par bien des aspects, plus logique. Il se mit à répéter à tout bout de champ et à tout le monde que « l'habit ne fait pas le moine vous savez ».Lui qui avait vécu jusque là avec beaucoup de certitudes les vit toutes ébranlées. Cela ne changea rien en apparence : il allait toujours au travail, voyait toujours les copains, buvait toujours son godet en écoutant son vieux tourne-disque cracher des mélodies entêtantes, il était toujours Norbert. Mais, à l'intérieur, une sorte de sagesse nouvelle déferlait, propice à l'apaisement. Il n'est pas aisé de changer son regard sur le monde et Norbert se battait constamment contre les instincts qu'il avait lui-même façonnés au cours des années. Petit à petit cependant, il se sentit évoluer, à sa plus grande joie. Il ne se moquait plus des types en costard qui marchaient rapidement dans les couloirs du métro. Il ne se moquait plus mais pensait toujours tout bas « à quoi bon » lorsque la rumeur de leurs pas brisait le silence, tôt le matin. Il avait accepté l'impuissance, sans pour autant se sentir résigné ; il vivait, tout simplement. Il aurait pu se laisser couler ainsi des années, des siècles peut être. Dès que quelque chose l'ennuyait un peu trop, il s'en délestait auprès de Masha, dont la voix étrange le rassurait. Après son agression par exemple, c'est à ses côtés qu'il vint trouver du réconfort.


Un soir, alors que Norbert faisait danser son attirail, colle décolle et recolle, déplie, enduit, brosse, recommence, un groupe de personnes s'arrêta derrière lui. Norbert assemblait sur le panneau une réclame de grande marque, comme cela lui arrivait souvent. Lorsqu'un des types lui demanda fermement s'il n'avait pas honte de lui, il ne sut honnêtement pas quoi dire. Honte de quoi exactement ? Il n'avait jamais eu honte de son métier, ni de son allure, il ne voyait pas à quoi l'homme pouvait faire allusion. Un autre se lança dans un long discours, dont Norbert ne retient que l'accusation qui lui était destiné : en collant cette affiche, il faisait le jeu des grandes sociétés, ou quelque chose comme ça. Il était un rouage, et pour ça, il devrait avoir honte. Il s'apprêtait à leur expliquer la situation, qu'ils n'avaient clairement pas compris, lorsqu'une jeune femme du groupe renversa le seau de colle à ses pieds. Dans un grand fracas de métal, il laissa s'échapper le liquide. À partir de là, tout se passa très vite. Les jeunes gens déchirèrent l'affiche de Norbert et, alors qu'il essayait de se défendre, les pieds dans la colle, un poing lui tomba sur le coin de l'oeil. Aveuglé par la douleur, il ne les vit pas s'en aller. Ils avaient pris la musette – presque vide – et avait laissé Norbert étourdi, dans sa colle. À l'entrepôt, Norbert déclara qu'il avait oublié sa musette dans le métro, et qu'il avait perdu sa trace. Malgré l'oeil au beurre noir, personne ne lui posa de question ; à partir d'une certaine heure, l'élan empathique régresse chez n'importe qui, au profit de la fatigue, plus égoïste. Il rentra chez lui et se coucha sans avoir pris le temps de manger –ou d'écouter – un morceau. Il était déjà trop plein. Dans sa tête, il repassait en boucle les paroles du jeune homme, il devrait avoir honte, il travaillait pour eux, c'était un vendu. Au delà de l'injustice qu'il avait subie, ces accusations le perturbaient. Disait-il vrai ? Il ne s'était jamais posé la question lui-même, il n'avait jamais pensé que lui, à son niveau, puisse influencer quoi que ce soit. N'était-il pas, comme tous les autres, impuissant ?


Le lendemain, il se réveilla nauséeux. Il avait honte. Avant même d'avoir pu décider si oui ou non il devait justement avoir honte de lui même, elle s'était invitée, la honte, et s'était installée en son sein. Lui qui faisait tant d'efforts pour réfréner ses jugements naturellement hâtifs quand ils touchaient les autres, ne pouvait cependant pas s'empêcher de se condamner lui même sans aucune forme de procès. Toute la journée, les mots résonnèrent dans son crâne comme autant de notes de musiques mal accordées, une mélodie dissonante, qui finit par rendre fou. Il fallait qu'il en parle à quelqu'un, mais la honte le rongeait : il ne pouvait pas se rendre ouvertement coupable d'être afficheur, et si les autres n'avaient pas encore remarqué la bassesse de son emploi, ce n'était pas lui qui allait leur ouvrir les yeux. Il ne voulait pas être dans le mauvais camp. Il passa quelques jours dans cet état, sans voir personne, le temps que le coquard se résorbe. Pas ne seule fois il ne songea simplement à changer de métier. Peut-être par manque de diplôme ou d'imagination, il ne se voyait pas autrement qu'afficheur, et ça ne l'avait jamais dérangé jusqu'à présent. La délivrance arriva, comme d'habitude, avec Masha. Lorsqu'il confessa sa mésaventure du bout des lèvres, elle lui sourit. Elle lui dit que tous, ils faisaient parti du système, parce que le système était plus grand qu'eux. Elle lui dit que si ce n'était pas lui, ce serait un autre. Et elle dit que certains avaient le choix, d'autres pas. Elle lui dit tout un tas de choses ce soir-là, dont certaines un peu obscures et qu'il a depuis oubliées, mais il lui sembla retenir l'essentiel : « Chacun suit sa route, l'important c'est de pouvoir vivre avec soi-même ». Il le répéta plusieurs fois pour lui-même, et un paquet d'autres fois pour tout ceux qui croisaient son chemin, et voulaient bien l'entendre.


Fort de cette nouvelle certitude, Norbert reprit tranquillement le cours de son existence. Rien ne pouvait plus l'abattre désormais, il suffisait de pouvoir vivre avec soi-même. Simple comme bonjour. Il aurait voulu partager son savoir avec le monde entier, leur montrer qu'on peut faire autrement. Il aurait voulu dire à ces gens qui se pressent devant les portes automatiques du métro, empêchant ainsi les autres de descendre, que tout ça ne sert à rien. Il aurait voulu tuer ces vilaines habitudes qui font que l'on devient aigri, quelque part dans sa vie, on ne sait plus vraiment à quel embranchement, mais ça s'est produit, il y a longtemps déjà. Il ne désespérait plus cependant de tout cela : au contraire, il était rempli d'espoir, l'espoir de changer quelque chose. Pas sa vie à lui, elle était faite, et par ailleurs elle lui convenait tout à fait. Tout à son euphorie, il ne savait pas bien ce qu'il aurait voulu voir arriver. Ce qui arriva vraiment, il aurait souhaité ne pas en être témoin. Mais la vie a parfois de drôles de façons d'arriver justement, et ce jour là elle ne ménagea pas ses efforts. Norbert collait tranquillement ses affiches, comme tous les jours, à la station Anvers. La rame qui y entrait à ce moment-là émit un bruit étrange, puis s'arrêta net. Quelques cris résonnèrent contre les parois humides du métro.


En regardant l'homme qui s'occupait de relancer la circulation du métro, Norbert ne put s'empêcher de penser que tout ceci était bien trivial. Il observait le morceau de cravate déchirée en bas, sur les rails. Il se dit qu'il n'avait pas du penser à ça, le type, il n'avait pas du penser au pauvre gars qui ramasserait. Qui s'occuperait de faire sortir les passagers, de verser du sable sur les rails, le plus vite possible, pour pouvoir relancer le trafic. Et lui, le pauvre gars, à quoi pense-t-il ? Minutes, retard, circulation ? Il faut penser au plus grand nombre, et le plus grand nombre doit se rendre au travail. Le plus grand nombre ne veut pas d'un cadavre, comme il ne voulait pas de celui de Wolf, des années auparavant. Norbert se dit que peut-être, si il croisait la bande de jeunes, cet homme se ferait agresser lui aussi. Il détourna les yeux, les fixa sur son seau, son seau de colle qui se vide et se remplit, plusieurs fois au cours de la journée, son seau toujours trop lourd. La machine étant bien huilée, le métro repartit, on n'y vit que du feu. Le regard ancré sur son seau, Norbert se répétait en boucle les paroles de Masha. Puis il se dit que rien, jamais, ne s'améliorera.

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