Le seau (partie 1)

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Norbert colle des affiches dans le métro, c'est son métier. Ça fait quelques années qu'il l'exerce, et lui même ne sait plus très bien quand il a commencé, seules ses mains calleuses, témoins muets, en gardent le souvenir bien profond dans la peau. Tout les matins, il va au dépôt, là où ils stockent tout le matériel, les affiches bien sûr, et puis la colle, le seau, les racleurs, les brosses, bref, tout l'attirail. Il enfourne à peu près trente kilos d'affiches dans sa musette, ça pèse son poids au début de la journée, mieux vaut ne pas être fatigué. Le début, comme il dit, c'est toujours le plus compliqué. Après la pause du midi, ça va déjà mieux, et puis les muscles s'habituent à mesure que défilent les chiffres sous l'aiguille du cadran. Le seau c'est autre chose : il faut faire de la colle plusieurs fois au cours de la journée, alors il est toujours plus ou moins lourd, même à la fin, mais c'est comme tout, on fait plus attention au bout d'un moment ; c'est comme ça, et pas autrement. De toute façon, quand on est perpétuellement en mouvement comme Norbert, on finit par ne plus sentir grand-chose, ni la musette sur le dos, ni le seau au bout du bras, ni même l'odeur si caractéristique du métro, qui, dès l'escalier, prend à la gorge les moins aguerris de ses utilisateurs. L'afficheur lui, reste imperturbable, toujours la même routine, préparer la colle, verser la poudre, l'eau dans le seau, il touille sa mixture sous les regards intrigués des voyageurs. Certains s'arrêtent parfois, ils le regardent faire. Ça doit les hypnotiser un peu, ces gestes qui se répètent, au millimètre. Quand il a des spectateurs, Norbert a presque l'impression d'exécuter un ballet. Au début, ça le déstabilisait franchement ces yeux dardés sur le moindre de ses mouvements, mais avec le temps encore une fois, il a fini par s'y habituer. Il déplie, enduit, dispose, brosse, et recommence, la partition bien ancrée dans sa tête, la musique se déroule comme le papier, il ne loupe aucune note. La symphonie de l'afficheur du métro, on peut l'entendre si on prête l'oreille, dans un moment calme. Quand ils s'arrêtent, les curieux restent au moins pour deux tours : ils veulent voir un assemblage, pas une simple feuille collée comme ça ; n'importe qui pourrait le faire. Ils doivent s'imaginer que c'est compliqué de placer un bout d'affiche exactement au bord de l'autre, pour que de loin, l'illusion soit parfaite. La vérité, c'est qu'au bout d'un moment, ça devient automatique. Bien sûr, des fois il y a des ratés, pas souvent, mais ça arrive, c'est comme tout. La plupart du temps cependant, ça vient tout seul, comme si il était né pour ça, comme si ça faisait maintenant parti de son ADN d'aligner des affiches. Il assemble les visages à la perfection, qu'ils pleurent ou qu'ils rient, il regroupe les parties du dernier joujou technologique à la mode, et reconstruit même parfois des maisons en pièces sur son panneau, bref, il colle décolle et recolle. À la fin de la journée, Norbert repasse par le dépôt, laisse son attirail comme il l'avait trouvé le matin même, un peu en vrac, et il s'en retourne chez lui.


Norbert habite une petite bicoque en banlieue parisienne. Il répète à qui veut l'entendre que chez lui, ça ne paye pas de mine, mais qu'il y est bien, et qu'après tout c'est ce qui compte. De toute façon, au bout d'un moment, on se dit que tout vaut mieux que d'être sous terre, même quand on ne vit pas dans un palace. Les quatre murs n'abritent en général que lui ; parfois, des vieux copains passent boire un coup, jouer aux cartes, écouter de la musique, ce genre de choses. Ça parle d'un autre temps, ça rit, ça triche : le dimanche est un plaisir qui se goûte simplement, mais toujours bruyamment. Un petit godet et un tourne-disque, voilà la recette du bonheur de l'afficheur. De toutes ces années de solitude il ne s'est jamais plaint, et même, depuis quelques temps, s'en accommode mieux encore qu'il ne l'aurait pensé. Il a développé l'impression confuse que le monde autour a opéré un virage, tandis qu'il est resté bien droit sur sa route à lui. Il a du mal avec les gens comme il dit parfois, il n'est pas aigri non, c'est plutôt un bonhomme joyeux Norbert, quoique fatigué, mais il se rend compte qu'il n'a plus grand-chose à dire à la plupart de ses contemporains, il ne les comprend pas, et eux non plus. Enfin, il ne les comprend plus. Il y pense souvent, et il se demande si ça a toujours été comme ça, chacun ses petites affaires dans son coin, il réfléchit, il a du mal à convoquer un temps différent, dont il sait pourtant qu'il a existé ; ce temps, il l'a vécu, c'était il y a une paire d'années déjà. Il se dit en souriant qu'il a eu une sacrée intuition à l'époque, lui qui appréciait encore la compagnie de tous, de choisir ce boulot : pas de collègues, pas d'emmerdes comme on dit à l'entrepôt. De soi à soi, les choses sont toujours plus simples. Bien sûr, quand il a commencé, afficheur c'était un boulot comme un autre, de l'argent à la fin du mois, un toit au-dessus de la tête. Il n'en demandait pas plus. Pas besoin de diplôme, une petite formation et au travail. À l'époque, il se disait que c'était une affaire en or, du pain béni pour un type comme lui. Forcément, avec le temps, on se pose plus de questions, les soucis se frayent un chemin à travers la routine. Norbert lui, a arrêté de se poser des questions : pour lui, elles n'ont pas lieu d'être tant qu'on n'a pas de réponse.


Il faut dire que dans les couloirs du métro, on en voit passer des soucis ; on est un peu plus proches de l'Enfer. Comme dans tout travail, la plupart des journées se suivent et se ressemblent. Norbert garde néanmoins un souvenir plus vif de certaines d'entre elles, qui pour une raison ou une autre l'ont marqué. Quand il survole sa carrière dans son ensemble, il se dit qu'il a tout vu, lui qui est caché dans ses souterrains, lui qu'on remarque à peine tant il fait partie du paysage. Il a parfois l'impression que le monde se dévoile un peu plus dans le métro, comme si sous terre, tout était permis. Bien sur, il passe trop peu de temps à l'air libre pour pouvoir comparer, mais comme la plupart des gens, il se dit que le monde se limite au sien, puisqu'il n'en voit rien d'autre. Derrière ses grands pans de papier, l'afficheur a entendu les conversations changer au fil du temps, il a surpris l'arrivée d'un nouveau vocabulaire, l'émergence d'une nouvelle tranche de la société. Le métro accueille tout ce que la société produit en masse, les nouveaux travailleurs comme les clochards. Il recrache bien vite les premiers, ceux qui restent il les mâche, Norbert le sait. Depuis son poste toujours changeant, il se voit comme un observateur de l'être humain, et se nourrit le jour durant des affects et pensées de ceux qui ne font que passer. Lui, il reste, il voit les choses dans leur ensemble, plein de bouts de vies rassemblés qui finissent par exprimer quelque chose, il examine, observe, analyse. Il aime se dire qu'il ne fait qu'écouter, qu'il ne juge pas ce qu'il entend. Mais le dimanche, avec les copains, il en rigole de ces gens qui se pressent dans les couloirs d'un air important, une sacoche à la main. Ça fait du bien. Quand il est dans un bon jour, il se dit que le monde va mal, mais qu'il vaut mieux en rire, bientôt, il ne sera plus là.

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Sa petite tête d'enfant, candide et innocente, dans cette vieille enveloppe charnelle qui l'emprisonnait, n'était, en fait, qu'un vulgaire déguisement. Une sorte de costume dont on se pare pour se rendre au bal masqué, un leurre, un fard...une chimère.
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Ce long monologue résonne encore dans ma tête, je l'ai entendu, fillette, alors que j'étais en vacances chez ma grand-mère Tara, c'était la veille de sa mort. Les mots vivront à tout jamais dans ma mémoire et je vais tenter d'en prendre un soin tout particulier à vous les retransmettre pour ne pas dénaturer le coeur et les tripes qu'avaient mis ma mère-grand en les avouant aux flammes, comme un lourd fardeau qu'elle devait poser avant de tirer elle aussi sa révérence:
"Cher papa,
Je suis navrée de ne pas t'avoir compris,
Je comprends mieux à présent, comme je suis soulagée de comprendre, de te comprendre,
En partant, aussi triste que fut le dénouement, tu m'as fait grandir, m'élever sur des terrains que je n'aurai même pas imaginé et rien que pour cela jusque dans l'au-delà je t'en suis reconnaissante à tout jamais,
Je déplore comment tu as pu régir ta vie mais j'ai en tête des éléments qui m'étaient inconnus et je te donne mon pardon, ce pardon largement mérité, arrête définitivement de te juger, le jugement est beaucoup trop simple, au lieu de cela je privilégie plutôt l'analyse et la compréhension, une grande sagesse que j'ai tenté finalement de faire évoluer en moi pour me conduire pas à pas sur mon chemin de vie,
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Etrangement, c'est quand tu m'as laissé que j'ai pu imbriquer nos similitudes telles des pièces de puzzle,
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Je t'en suis éternellement reconnaissante, où que tu sois tu n'as peut-être pas toujours brillé dans ta vie mais tu as ta place dans mon coeur et sièges dans le ciel, quelque part, sur l'étoile la plus brillante de la galaxie, notre galaxie".
A tout jamais....
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Guy MASAVI

La salle d’attente était pleine. La rentrée des classes avait concentré soudainement ces saloperies de virus à morve au nez et fièvre explosive fugace. Les mamans apeurées veillaient sur leurs marmots aux visages rouges et vultueux. Calfeutrés dans des bonnets enfoncés jusqu’aux yeux et trois couches de laine diverses et variés sous un anorak, les pauvres gosses vagissaient un peu plus à chaque degré de température corporelle gagnés.

C’était un temps où les antibiotiques étaient obligatoires pour la pérennité du cabinet médical et la bonne marche de quelques grands labos pharmaceutiques. Pourtant, le Docteur Marlin le dirait dix ou quinze fois dans la journée :
— C’est un virus. Déshabillez votre enfant, un peu de sérum physiologique dans le nez et du paracétamol si la température demeure malgré l’effeuillage. On se téléphone si la fièvre persiste ou si le petit a mal quelque part.
— Oui, mais…
— Non ! Madame Michue, pas d’antibiotique, il n’a pas d’angine ni d’otite ni de méningite !
En tout cas pas encore, pensait le docteur Marlin qui n’avait vu mourir qu’un enfant de méningite en trente ans d’exercice. Un de trop… Fallait rester vigilant dans cette marée de bambins fébriles.
La salle d’attente était pleine, oui, et ça toussait et ça crachait ! De quoi alimenter les réservoirs de virus des petits frères et grandes sœurs des morveux fébriles qui foutaient le bordel dans les revues étalées sur une table basse et dans les toilettes.
Au milieu du bocal à miasmes, un homme, le nez dans son magazine allait rater son tour sans la vigilance du Médecin.
Guy Ravier, quarante ans et son éternel sourire aux lèvres même quand il venait pour une otite ou une rage de dents. Ça faisait un bail qu’il ne l’avait pas vu. Il n’avait rien perdu de sa bonne humeur, malgré son « accident vasculaire cérébral transitoire », qu’on lui avait dit à l’hôpital !
— Enfin, transitoire, docteur, pas tout à fait…
Il avait lâché ça à la fin de la consultation, au moment où le médecin allait signer son renouvellement de médicaments que les neurologues de l’hôpital prescrivaient jusqu’alors.
Tout allait pourtant bien, avait-il affirmé au début, d’un ton peut-être tristounet malgré son sourire perpétuel.


— Pas tout à fait ? fit le docteur Marlin en levant les yeux de son bloc d’ordonnances. La consultation n’est pas finie, se dit-il, il a quelque chose à cracher encore, le Ravier.
Trente ans d’exercice ça donne de la bouteille, peu de science en plus, mais une intuition qui ne passe pas forcément par le manuel de pathologie.


Ravier avait gardé sa main droite fermée avec l’index relevé, posée sur le bureau. Elle était restée fermée aussi pendant l’examen sauf quand Marlin lui avait demandé de l’ouvrir, de tendre les bras devant lui puis les jambes. Quoi de plus rassurant en somme pour un homme qui fut hémiplégique ?
— Vous sentez bien, là ?
Il lui avait touché les pieds puis les mains et Ravier avait sursauté quand le médecin avait effleuré sa main droite.
La preuve qu’il sentait, non ?
Il sentait ! point barre ! il bougeait ses membres sans asymétrie. Allez hop ! Rhabillez-vous ! Sauf que…
— J’ai bien quelques fourmis, avait-il dit, en désignant sa main du regard et en souriant encore. Mais à mieux y regarder, il souriait comme une grimace et en mâchonnant comme un tic.
Le Médecin avait bien vu son orteil droit et son ongle qui s’incarnait.
— Ça doit faire mal ? Non ?
— Ça dépend…
Et pourtant ça aurait dû…


Il n’était pas normand, il n’était pas bavard, il n’était pas pressé, le Guy, mais le docteur Marlin un peu, si, et la porte d’entrée de la salle d’attente qui grinçait sans cesse, annonçait une fin de consultation tardive.
Pourtant, il avait relevé cette dernière réflexion de son patient.


— Transitoire, pas tout à fait ?
— Oui, docteur, depuis mon AVC j’ai des fourmillements dans la main droite.
— Des fourmillements ? Dans la main droite ?
— Oui, et aussi dans mon orteil droit, un peu à l’intérieur.
— Là où votre ongle est incarné ?
— Oui, c’est cela.
Ravier mâchonnait de plus en plus et ne souriait plus.
— Vous avez quelque chose  dans la bouche ?
— Heu, c’est pareil, docteur, ça fourmille là à droite. Et il désigna sa mâchoire inférieure avec son index toujours relevé. Des fois, j’ai l’impression de sentir comme de la guimauve dans la bouche, c’est presque agréable, mais parfois c’est un chewing-gum au poivre, fit-il avec les yeux qui s’embuaient.
— Vous ressentez cela depuis votre AVC, et vous ne l’avez dit à personne ?
— Je l’ai dit, un peu, mais on me demandait si je sentais. Ben oui ! je sens. Si j’avais mal ? ben non ! En fait si, mais pas normalement.
Son visage se déformait dans un rictus étrange qui traduisait un mal indéfinissable. Il sortit de sa poche un gant de soie noir et l’enfila sur sa main droite.
Le médecin l’observait, il laissait s’exprimer ce malaise étrange chez ce patient si jovial de coutume.
— Je suis obligé de porter ce gant. Je l’avais enlevé pour ne pas faire bizarre dans la salle d’attente. Vous comprenez ?
Il ne comprenait rien encore, le Docteur Marlin.
Des fourmis dans la main, sur un orteil, la bouche ? Pas d’hypoesthésie évidente. Il énumérait mentalement les symptômes. Rien.
— Le gant vous soulage ?
— Oui, docteur, de la peur. De la peur de toucher quelque chose avec mon index.
— C’est douloureux ?
— C’est pas le terme, docteur, c’est effrayant !
— Effrayant ?
— Oui, en fait pas exactement, c’est désagréable et ça me fait retirer ma main comme…
— Comme si vous ressentiez de l’électricité.
— Non, je ne sais pas, c’est terrible, je ne sais pas comment expliquer. Attendez, comment dire ?
À l’évocation de la sensation que lui produisait son index, le rictus s’amplifiait. Il y avait bien une expression de peur et de dégoût sur ce visage. Il prit une grande inspiration.
— La nuit, docteur, je ne peux pas me passer de mon gant, le simple effleurement de mon index par le drap est insupportable.
— Comme une brûlure ?
— Non, comme si j’effleurais une araignée ou un scorpion ou quelque chose d’étranger, auquel je ne m’attends pas.
— Dans la bouche aussi ?
— Non, là c’est comme je vous ai dit, des fourmis et de la guimauve. Mais le soir, c’est intolérable, j’ai même du mal à parler.
— Comme une crampe ?
Le médecin énumérait les sensations possibles qui auraient pu lui évoquer un diagnostic. Mais c’était toujours non et…
— Non, comme un corps étranger dans la bouche pas trop désagréable le matin, insupportable le soir. Ça me donne des douleurs dans la mâchoire et je n’arrive pas à m’endormir parfois.
Il avait enfin dit douleur. Jusque-là, il n’exprimait qu’un tourment pénible. Mais il avait montré sa mâchoire et son muscle masséter qui ne cessait de se contracter avec le mâchonnement. Une douleur, oui, celle d’une crampe, mais la conséquence d’une sensation autre qui l’habitait totalement à présent.
— Et votre orteil ?
— Des fourmis, mais le soir je ne peux plus me chausser.


Le docteur Marlin s’était penché sur le dossier de Ravier, dans la lettre du spécialiste qui se réjouissait de cette hémiplégie gauche spontanément résolutive.


« Seule une légère hypoesthésie de la main persiste curieusement à droite. L’IRM ne révèle qu’une lésion dans la région thalamique gauche en faveur de multiples emboles liés à une pathologie valvulaire cardiaque connue et un traitement anticoagulant insuffisamment dosé. »


Thalamique, l’index, la mâchoire inférieure, le gros orteil un peu à l’intérieur. Des mots qui s’associaient doucement et faisaient sens dans l’esprit du médecin.
— Le matin après une bonne nuit quand j’ai pu m’endormir assez tôt malgré ces foutues fourmis, ça peut aller, mais au fil de la journée ça monte ! Et je vous dis pas le soir. Je ne bouge plus, je mâchonne mon chewing-gum fantôme. C’est comme un orage.
Ma femme me trouve absent, je luis dis que je suis dans ma bouche, elle ne comprend pas. Je suis dans ma bouche, dans ma main, je suis ailleurs dans mes sensations. Si, j’ai mal dormi, si je parle trop, si j’ai faim, si je respire trop fort et trop vite, té, après l’amour, docteur, je ne sais pas où la mettre ma main, c’est comme l’onglet l’hiver quand on a trop longtemps touché la neige, et ma bouche devient une fourmilière grouillante et le chewing-gum du bois mâché, l’orage une tempête d’aiguilles.
J’en peux plus, docteur, si ça continue, je vais me flinguer !
Il avait tout dit, le Guy, et ne souriait plus.
Parce qu’il était dans un espace d’écoute où il pouvait enfin jeter son masque de joyeux de commedia dell’arte et exprimer la réalité de son état avec l’autre masque celui d’un profond tourment. Il pleurait et avait parlé par vagues entre deux sanglots. Il avait donné de l’affect à ses sensations.
Mais quelque part, donner des noms à ce ressenti innommable, de la fade guimauve au chewing-gum à goût poivré, de la fourmilière à la tempête d’aiguilles, à l’effleurement d’un insecte venimeux. Paraphraser sa souffrance c’était faire un pas vers la reconnaissance de son entourage qui n’avait comme seule référence erronée pour expliquer la torture physique qu’il endurait : la douleur.
Et ça aurait été si simple à expliquer.
J’ai mal ! Point barre ! J’ai le droit de chialer ! Et merde !


Le docteur Marlin avait tout entendu, il était presque aux anges. Il avait son diagnostic, et quand Ravier lui avait avoué son désir de suicide, il l’aurait parié.


Le thalamus, cette région au centre du cerveau, grande régulatrice de la sensibilité, celle qui suggère ou non au cortex de pleurer ou de tressaillir à telle ou telle sensation ou bien de la négliger. Quand le thalamus est lésé, on ne ressent plus qu’un grand n’importe quoi dans les zones concernées, qui fait d’une caresse une menace, de la simple perception d’une région de son corps une tempête de paresthésie. C’est un grand bordel innommable dans tous les cas, mais pas une douleur comme le commun des souffrants l’entend.


Ces cons de l’hosto, s’étaient bien fait piéger par le sourire indéboulonnable de Guy, sa pudeur pour exprimer ses sentiments qu’il cachait sous une jovialité de façade.
Pi, des emboles valvulaires, ça peut partir à droite et à gauche. À droite ce fut sur le cortex pariétal moteur pour une hémiplégie massive, mais transitoire. À gauche ce serait une minuscule nécrose thalamique pour une tempête sensorielle sur quelques centimètres carrés de surface corporelle, et pour la vie.
C’était bien cela, une sensation indéfinissable, une hyperesthésie de l’index, mieux une allodynie qu’il disait doctement le professeur à la fac, il y avait bien longtemps.
Des zones éparses touchées, mais bien délimitées et sans liens apparents comme pour ce patient : un orteil sur son bord interne, la bouche sur le maxillaire inférieur droit, la main droite et surtout son index. Une découpe en carte de géographie et en îlots qu’il disait le patron de neurologie.
Et pi, c’est pas une douleur, ou pas vraiment ou parfois, plutôt, une sensation erronée de douleur. C’est une souffrance indéfinissable que les stress rechargent, le manque de sommeil, la faim ou l’hyperventilation. Té ! Comme quand on fait l’amour qu’il disait le Guy.


— C’est le syndrome thalamique ! Il n’y a pas de traitement et certains finissent par se flinguer, avait dit le professeur de Neurologie dépité, avec sa verve crue qui faisait le bonheur des étudiants dans le grand amphi des cinquièmes années.
C’était, il y a trente ans. Mais il avait bien lu, le docteur Marlin, là, par hasard, pas plus tard qu’hier, dans une revue médicale posée sur sa table de nuit, lui bien au chaud dans son lit entre deux appels téléphoniques nocturnes.


« Certains antiépileptiques donneraient des résultats encourageants sur les douleurs neurologiques ».


— Ba, si ça marche pour les sciatiques, peut-être aussi pour des souffrances thalamiques ? Va savoir, hein ? Soyons fous ! pensa-t-il.
Oui, il fallait l’être, sans doute, dans ce métier, et aussi être plein de doutes et d’interrogations, là où les certitudes d’autrefois devenaient des doutes.
Il reprit son bloc pour prescrire .


Prégabaline 25 mg 1 cp par jour à augmenter progressivement de 1 par semaine jusqu’à 3 cp par jour.
C’était ça ou lui tendre un flingue, alors…


Il se leva pour accompagner le Guy qui essuyait ses larmes.
— Allez, M. Ravier, ça va aller mieux. Dans trois semaines on fait le point et vous n’hésitez pas à me contacter sur mon portable quand vous le désirez.
Une poignée de main, les yeux dans les yeux, virile et confiante.
L’homme reprit son masque de ravi.


Le docteur Marlin avait peut-être sauvé une vie, mais il était crevé, là, et il restait dans sa salle d’attente, dix patients et leurs bobos.
— Non, Mme Du Much, pas d’antibiotique !


L’horloge du village sonnerait 21h quand il rentrerait chez lui pour soigner ses marmots la morve au nez, un tympan un peu rouge et son épouse anxieuse qui le supplierait de leur donner des antibiotiques.

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Défi
Blake Spume

Aujourd'hui je vais vous raconter trois histoires qui me sont arrivées, comme ça vous comprendrez peut-être mieux ce que que peux nous apporter … un livre.


Il a quelques mois j'ai découvers un café et dans ce café il y avait des étagères dans le fond de la pièce et sous le bar. Dans ces étagères il y avait des livres et mon père me dit: “Tu peut en prendre un.” .
Comment ça en prendre un?
Demain tu reviendra avec un des tiens et tu le mettras à la place de celui que tu as pris.


Sur le coup j'ai été époustouflé devant un tel concept, il fallait avoir une sacrée confiance en les autres pour faire ça sans surveiller ni rien. Je me suis dis que cette confiance venait d'un amour profond pour les livres. Un livre ça se partage:
Eh frangin j'arrive pas à dormir, tu lis un peu à haute voix?


Un livre ça s'échange:
T'as fini ton livre? Moi aussi, on échange?


Un livre ça se donne:
Frangin tiens! Et lis la première page: “Le plus doux des amours est l'amour qui unit deux frères.”.


Nous en sommes à la deuxième histoire. Un livre se garde toute une vie. C'est dans les années 40, lors de la seconde guerre mondiale que mon grand-père, patient dans un hôpital apprend à relier les livres, ces livres il les a ramenés. Aucun de ces livres, que je sache, ne s'est désagrégé et je sais que plus tard ils seront dans ma biliothèque puis dans celle de mes enfants et ça c'est le plus beau des cadeaux.


Enfin voici le troisième et dernier récit. Un livre est un plaisir des sens. J'ai découvers un jour une librairie, une petite librairie qui paraissait invisible pour les passants, dans cette librairie il y avait des rayons sur les murs mais surtout des amas de livres posés en tas à même le sol, des piles et des piles. Un euro cinquante, deux euros, ce n'était pas cher, peut être parce que les livres étaient anciens, une chance pour moi qui considérait que justement ils avaient, comme ils étaient anciens, plus de valeur. J'en pris un et mis mon nez entre ses pages, je caressais les pages d'un autre et enfin je feuilletait les pages du troisièmes.



Tout ça pour vous faire comprendre qu'un livre peut devenir votre ami de toute une vie.
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