Grenn - Le Marteau et l'Enclume

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Le même marteau de forge rythmait la vie du petit village de Bruneseaux depuis maintenant seize ans. Le bruit rassurant du métal qui cognait régulièrement contre la fonte contribuait à l’atmosphère paisible du village, tout autant que la criée des marchands, le roulement des carrioles branlantes ou l’odeur du pain fraîchement enfourné.
Seize ans de bons et loyaux services. Bruneseaux possédait — aux dires de ses habitants — parmi les plus jolis portails en fer forgé de tout Cendrelune. Mais plus que son art de la forge, le village appréciait par-dessus tout l’extrême disponibilité et l’immense gentillesse de Grenn. Jamais il n’avait refusé de dépanner un habitant, à toute heure du jour ou de la nuit. Son plus grand plaisir était d’inventer toutes sortes de jouets qu’il donnait aux enfants.
Il ne s’était jamais marié. De mémoire de villageois, on ne lui connaissait d’ailleurs aucune aventure, aucune compagne, aucune amie. C’était un homme très réservé, voire timide. Il était pourtant devenu bel homme,  bien charpenté, les bras puissants, les yeux d’un bleu profond. Il avait une voix douce et chaude avec laquelle il était incapable de prononcer la moindre méchanceté. Mais personne ne savait qui il était vraiment. De toute façon, dans une petite bourgade telle que Bruneseaux, peu importait. Il était le forgeron, voilà tout. Et c'était comme s'il l’avait toujours été.
Il était arrivé encore jeune garçon, accompagné d’un vieux forestier sale et mal embouché. Quelques jours plus tard, Malluyn le vieux forgeron l’avait pris comme disciple. On ne revit jamais l’irascible barbu. Le maître-forgeron, lui, mourut quelques années plus tard. Mais Grenn avait vite appris, ou en savait déjà beaucoup sur le métier, ce qui lui permit de reprendre la forge avec l’assentiment du village.

***

Depuis cette époque, il n’avait jamais délaissé sa forge plus d’une journée. Sauf cette fois quand il s'était absenté presque une semaine après avoir surpris un jeune voleur. Grenn se demandait d’ailleurs où se trouvait ce petit gredin en ce moment, et surtout ce qu’il faisait. Le vieil Adhan avait refusé de le lui dire.
Pour l'heure, Grenn s’acharnait sur un soc de charrue. Il faisait nuit, mais il avait toujours plaisir à travailler sur des outils agricoles, surtout un soc. Tant de métal qui ne servirait pas à forger des armes. Cela le rendait guilleret. Il suait à grosses gouttes et son visage était recouvert de suie. Les muscles de son bras qui empoignait fermement les tenailles étaient tendus à leur maximum. Il souriait alors qu’il voyait les étincelles virevolter au-dessus du foyer, imaginant des petites fées lucioles qui lui tiendraient compagnie.
Soudain, les petites fées lucioles s’enfuirent toutes affolées dans un courant d’air, en direction de la fenêtre. Il se redressa. Il devina la grande porte ouverte laissant entrevoir le ciel de cette nuit étoilée. Ébloui par le feu de sa forge, il eut du mal à distinguer la silhouette à l’extérieur dans le noir, mais il savait.

Il y a seize ans, il avait seize ans. Toute une vie pour tenter d’oublier une autre vie. Il se persuadait du contraire, mais se persuader tous les jours qu’il ne se souvenait plus d’Elle ne faisait que raviver son souvenir. Ses cheveux, sa peau, ses yeux … Des souvenirs qui resteraient vivaces comme des braises au plus profond des flammes de la forge.

Tout comme la douleur que lui infligeait son tatouage sur le bras droit. Il s’était coulé de fines veines de métal dans la peau pour y dessiner une larme. Une marque indélébile, qu’il porterait à vie. La marque des Compagnons. Ses yeux s’habituaient maintenant à la pénombre et il eut la confirmation de la présence d’Adhan.

  • Grenn. Il est temps.

***

Adhan lui avait donné une heure pour prendre le nécessaire. Cela était bien assez pour réunir le peu dont il comptait se charger. Il alla dans le grenier pour remplir sa large besace de pain, de fruits, de viande séchée et de biscuits. Ces derniers étaient réputés pour bien tenir au ventre ce qui était exactement ce qu’il fallait pour de longs voyages.
Grenn jeta un petit coup d’œil dans l’atelier en passant du grenier à la cave ; le vieil homme était en train d’aiguiser la “Demoiselle” sur la meule. Bien qu’habitué au crissement de l’acier sur la pierre, celui de la grande hache du vieil homme le faisait inexplicablement frissonner. D’un œil connaisseur, il doutait d’ailleurs que la Demoiselle ait besoin d’être aiguisée, sans doute voulait-il s’occuper en attendant.
Le forgeron descendit les marches rendues glissantes par l’humidité en direction de la cave. Il ne pouvait y entreposer ni métal ni charbon, à cause des murs suintants et du sol poisseux. Dans l’obscurité de cette pièce, on devinait des sacs de sable pendant au plafond, ainsi que des amas de ferraille déformés et cabossés. Grenn s’isolait ici pour s’entrainer à l’abri des regards des villageois ou des enfants. Il ne souhaitait pas qu’on le voit comme une brute. Il alla directement au fond de la salle dans le noir complet, sans tâtonner, et ouvrit un coffre. Un linge épais emmaillotait un objet volumineux et visiblement très lourd, même si Grenn le soulevait sans peine. Il remonta vers la forge.
Il posa son paquet sur l’établi et retira le linge. Adhan, qui s’était approché, fronça les sourcils et s’adressa à Grenn d’un air de reproche.

  • La douleur que t’inflige ton tatouage de métal n’est-elle pas suffisante ? Faut-il encore que tu t’encombres d’un tel fardeau ?

Le forgeron contempla l’immonde marteau de guerre, ses formes tourmentées et sa couleur de suie, sa masse imposante. Il semblait pouvoir défoncer une porte d’acier sans peine.

  • Je l’ai forgée pendant toutes ces années. La fonte de l’enclume, l’acier du marteau, mes larmes, ma sueur et son sang, fondus dans une même masse.

L'enclume. Sur laquelle ils l'avaient maintenue. Le marteau. Avec lequel ils lui avaient défoncé le crâne. Les larmes. Témoins de son impuissance. La sueur. Toutes ces années à se préparer. Et le sang de Mielle. Sa bien aimée à jamais perdue.

Grenn prit le manche à deux mains et souleva la monstrueuse arme au-dessus de sa tête. Les lumières dansantes du feu de la forge reflétées par les muscles saillants et luisants de sueur donnaient à l’affable forgeron une silhouette terrible. Il abattit violemment sa masse sur un faisceau de piques et d’épées, dont il ne resta que des morceaux tordus.

  • Il ne manque plus que le leur.

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