Chapitre 8 - TeraTech

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Le glisseur se pose en douceur sur le toit du bâtiment, sans vraiment y avoir été invité. Un peu surprise par l'audace de la manoeuvre du Cap, Liv descend avec appréhension du véhicule par la portière papillon. A cette altitude, un vent décoiffant balaie la chape immaculée. Non loin d'eux, un bloc émerge de la grande esplanade à la manière d'une cage d'ascenseur, révélant peu à peu sur son côté les deux vantaux d'une porte. Une fois le cube immobilisé, l'ouverture libère un jeune homme en costume beige qui s'avance vers eux. La perfection absolue de son physique, jusqu'à sa taille mathématiquement calibrée, ne laisse aucun doute sur ses origines. C'est un bébé catalogue. Un enfant conçu artificiellement par l'assemblage des gènes idéaux de ses parents. Liv baisse la tête et détaille avec amertume ses propres bras couverts d'activateurs et de grains de beauté, fruits du hasard de l'union de deux personnes qui s'aimaient, tout simplement. Elle se prend à jalouser cet hôte tout droit tiré d'une gravure de mode, qui a probablement pu accéder grâce aux moyens de ses parents à des postes réservés à lui et ses congénères produits de l'eugénisme. Les deux soldats marchent à sa rencontre, puis se font escorter jusqu'à l'étrange cube.

Sitôt les trois passagers entrés, ce dernier se referme et amorce sa descente. Passés quelques mètres de structure opaque, la cabine révèle la transparence de ses parois. La plongée continue à travers un immense espace ouvert, où s'affairent des dizaines de personnes autour d'appareils électroniques scintillants. Coincée derrière les deux hommes, et trop absorbée par son auscultation du jeune apollon, Liv vient seulement de prêter une oreille distraite à ce qu'ils échangeaient.

  • Je comprends monsieur Capelli, nous allons faire notre maximum.
  • Et pour la demoiselle ici présente, vous ne lui fournissez que du matériel de classe A. Compatibilité G-Core X, et chiffrement renforcé.
  • Bien, monsieur Capelli.

L'étonnement grandit dans l'esprit de la soldate à mesure qu'elle rattrappe le fil de la conversation. Le formalisme de l'échange ne ressemble pas à son supérieur. Toute son attitude paraît différente. Le plus surprenant reste le comportement de son interlocuteur, qui lui manifeste bien plus d'égards que de la simple politesse. L'ascenseur s'immobilise, puis l'employé de TeraTech fait signe au Cap et sa subordonnée de l'attendre ici. Liv prend une inspiration pour poser les questions qui lui brûlent les lèvres, mais le capitaine lui coupe l'herbe sous le pied.

  • Liv, tu vas voir et entendre des choses ici qui te surprendront. Et tu vas être confrontée à des informations confidentielles malgré toi, tout comme la dernière fois que tu es venue. Je vais essayer de t'expliquer, mais il est probable que tu ne comprennes pas tout.
  • Je ne suis jamais venue ici, Cap.
  • Si, mais nous avons effacé ces souvenirs à notre départ.
  • Nous ? Qu'est-ce que ça veut dire ? Qu'est-ce qui se passe ?

Capaxis baisse la tête, puis plante ses yeux artificiels dans ceux de Liv. Il sait qu'il sera vain de renouveler l'explication qu'il avait déjà donnée lors de leur précédent passage. Pourtant la coopération de la soldate est un prérequis au bon déroulement des manipulations qui vont suivre.

  • Je t'ai déjà amenée ici il y a plusieurs années pour tes premiers implants.
  • C'est sûr que non, on me les a posés à Central ces activateurs, je me rappelle très bien ! dit Liv en lui présentant ses bras.
  • Oui, effectivement ces activateurs ont été posés à Central. Mais ton neuroprocesseur a été installé ici. Ta connectique teraflux et tes bioports sont des implants TeraTech.
  • Je...

Olivia Graham réalise qu'elle ne se souvient plus de la date ni de l'opération.

  • Comment ? Pourquoi ?
  • Tu es dans mon escouade, et je veux le meilleur pour les Sigma-6. Malheureusement, cela t'a confronté à des choses qui ne sont pas encore prêtes à être révélées à Central. Je veux bien répondre à tes questions pour te rassurer. Sache juste que tu ne t'en souviendras pas quand nous repartirons.
  • Comment est-ce possible ? Mais je ne veux pas !
  • C'est ce que tu as dit la dernière fois. Quand je t'aurai expliqué, tu comprendras et tu seras d'accord. Demande-moi ce que tu veux savoir.
  • Pourquoi l'autre type vous a appelé Capelli ?
  • C'est mon vrai nom.
  • Pourquoi est-ce qu'on ne vous appelle pas comme ça ?
  • Personne hors d'ici ne doit savoir que je suis en vie.
  • Pourquoi ?
  • J'ai participé il y a plus de quinze ans à une enquête interne sur une possible compromission de Central. Mon travail a révélé des corruptions au plus haut niveau du GWO et de notre employeur. Des têtes importantes sont tombées. Mais pas toutes apparemment. Evidemment ça n'a pas été sans conséquences. Ma famille et moi avons été victimes d'un terrible attentat. Officiellement nous avons tous été tués.

Liv reste bouche bée face à ces révélations.

  • La réalité est plus complexe, continue le Cap.
  • C'est à dire ?
  • Nous en reparlerons plus tard, ton neuromaticien revient.

L'employé gravure de mode se plante devant eux.

  • Si vous voulez bien me suivre, mademoiselle Graham.

Liv lance un regard inquiet au Cap, qui la rassure d'un hochement de menton.

***

Liv suit le neuromaticien aux jambes élancées dans de longs couloirs aseptisés. Du haut de son mètre cinquante-cinq, elle en est presque réduite à trotter derrière lui. Il se retourne de temps à autres pour s'assurer que sa future patiente l'accompagne toujours. Déjà complexée par leur différence de milieu social, cette poursuite grotesque n'arrange rien à ses a prioris contre les bébés catalogues.

  • Avez-vous déjà une idée ce que vous souhaitez, mademoiselle Graham ?
  • Il faudrait remplacer mes implants qui ont été endommagés lors de notre dernière mission.
  • Vous ne m'avez pas bien compris, qu'est-ce que vous voulez ?
  • Qu'est-ce que vous pouvez faire ?
  • Virtuellement tout. Monsieur Capelli n'a pas indiqué de limite.

Les deux s'arrêtent au poste de travail du neuromaticien, qui ouvre une liste sur l'holo-projecteur. S'il était possible de ressentir ce qu'Aladdin a vécu en trouvant la caverne aux merveilles, cela ressemblerait aux pensées qui traversent l'esprit de Liv à ce moment là. Au delà des implants standard qui apparaissent en bas du tableau, elle voit défiler des composants et des noms qui feraient rêver n'importe quel soldat tech un peu sensé. Membrane corticale adaptative, accélérateur synaptique, module de sixième sens, extension fréquentielle auditive... La liste est irréelle. Et les coûts apposés à côté également. Liv tente, incertaine, de pointer la membrane corticale, et guette la réaction de l'homme. Cinq cent mille crédits. Impossible qu'il accepte.

Le neuromaticien note, impassible, la requête de la jeune femme.

  • Et ensuite ?

Déstabilisée, Liv choisit des implants auxquels elle n'imaginait pas avoir accès un jour, même dans ses rêves les plus fous. Une fois la soldate à court d'idées, le neuromaticien conclut.

  • C'est tout bon ?

Encore abasourdie, elle acquiesce. L'homme lui fait un rapide prélèvement sanguin, puis lui intime de le suivre. Arrivés devant la porte d'une salle blanche dont l'accès est barré par un sas de stérilisation, il débite des instructions avec une froideur et une précisions très professionnelles.

  • Je vous laisse vous changer ici. Une fois dans la sas, enlevez tous vos vêtements et mettez les dans le compartiment avec la porte jaune. Pensez bien à détacher vos cheveux. Ensuite déclenchez la décontamination avec le bouton orange, celui avec le nuage dessus. Puis vous enfilez la combinaison stérile, et vous signalez que vous êtes prête avec le bouton blanc de l'autre côté du sas. Est-ce que vous avez des questions ?
  • Heu... pas vraiment.
  • Très bien, alors à tout de suite.

Stressée par la situation, Liv en oublie déjà les informations.

  • Excusez-moi, le bouton après les vêtements, c'est lequel, déjà ?
  • Le orange, avec le nuage, répond-il d'un ton dépité.

L'iris du sas s'ouvre sur une pièce cylindrique, aux parois lisses et métalliques. Elle avale Liv avec le sifflement d'une bouteille d'eau gazeuse. Seule dans cet espace confiné, la soldate sent revenir sa claustrophobie. Elle sort furtivement une minuscule fiole de sa poche et en engloutit d'un trait le whisky d'origine douteuse. La brûlure du liquide dans sa gorge détourne temporairement ses pensées parasites, et elle entreprend de retirer ses vêtements. Une fois le compartiment jaune refermé, Liv tente de masquer maladroitement son intimité de ses mains, et cherche des yeux des caméras. Elle enfonce le bouton orange, ce qui change instantanément l'éclairage de la pièce. Deux bras articulés sortent des murs, et une voix synthétique débite des ordres sans aucun enrobage.

  • [Mettez vos pieds sur les emplacements au sol. Levez les bras. Fermez les yeux. Restez immobile pendant dix secondes.]

Les appendices mécaniques dansent autour d'elle, pulvérisant sur tout son corps de fines gouttelettes d'un produit dont elle peine à identifier l'odeur. Liv sent des sortes de pinceaux étaler minutieusement le produit sur sa peau. Elle lutte avec difficulté contre la tentation d'ouvrir les yeux, particulièrement lorsqu'un infime filet s'y insinue par la commissure, et lui déclenche une intense sensation de brûlure.

Une lumière éblouissante dont l'intensité traverse ses paupières fait rapidement évaporer le liquide, activant son effet stérilisateur. Puis une étrange sangsue articulée descend du plafond pour aspirer la masse de ses cheveux. Elle se plaque contre la peau de son crâne et entreprend un malaxage qui termine ce calvaire sur une touche moins désagréable. Lorsque l'étrange appareil recrache sa crinière mi-longue, la voix synthétique conclut l'opération sur le même ton mécanique.

  • [La décontamination est maintenant terminée. Merci de votre coopération. Vous pouvez revêtir la combinaison. Au revoir.]

Liv s'exécute, puis enfonce le bouton blanc. L'éclairage revient à la normale lorsque l'iris opposé à l'entrée s'ouvre sur une salle indescriptible. Tout autour de la pièce immaculée, un personnel anonyme s'affaire sur une machinerie complexe aux multiples voyants clignottants. Alignés près d'un fauteuil de dentiste reposent les implants, immergés dans un liquide inconnu. Une personne revêtue d'un attirail de chirurgien lui fait signe de s'approcher. Elle reconnaît derrière le masque les yeux du neuromaticien-catalogue. L'équipe l'installe dans ce siège presque allongée, et l'un des hommes en blanc tire un drap opaque au travers de son front. L'anésthésiste s'approche d'elle et lui glisse quelques mots rassurants, puis plaque l'inhalateur contre son visage. Quand le gémissement horrifique de la scie à os démarre derrière le drap, son pouls accélère furieusement. Mais le gaz prend le dessus sur l'adrénaline, et Liv bascule rapidement dans l'insconscience.


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