Chapitre 6 - Le Sans-Visage

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Au moment où le Cap s’apprête à prendre congé de sa subalterne en convalescence, l'alarme incendie se déclenche. Un brouhaha d'évacuation monte dans le couloir, d'abord sourd, puis amplifié par des cris effrayés.

  • Qu’est-ce que c’est encore que ce bordel, marmonne-t-il. Bouge pas, Liv, je vais voir ce qui se passe.

Cette dernière, encore faible, observe son entourage avec circonspection depuis le lit médicalisé. Elle se sent nue sans ses implants. Les imperceptibles modifications que superposent les holo-cornées au monde deviennent flagrantes quand elles disparaissent. Ici une petite fissure murale qui n'est plus masquée, là un tableau qui reste immobile, et surtout l'absence du flux d'information continu du GWO.

Voilà vingt ans que tous les enfants se voient implanter peu après la naissance cet incroyable embellisseur de vie. Loin d'être un geste de bonté désintéressé, l'opération assure la diffusion de la propagande du groupement étatique par le biais d'un réseau dédié, sur le modèle de ce qu'on appelait autrefois télévision. Les rares qui n'y ont pas droit sont des marginaux nés en dehors des processus médicaux des mégapoles du GWO. Et Liv était de ceux-là. Sa famille vit à la lisière des Douves, ce cloaque répugnant où s'entassent les reclus de la société, les mutants, les mutilés, les marginaux. Elle s'est engagée dans les forces de l'ordre par nécessité plus que par passion. Pour faire bouillir la marmite, comme on dit. Sans son enrôlement chez les Cadres, elle n'aurait jamais eu accès aux holo-cornées, ni à ses implants high-tech. Et aujourd'hui, l'absence de tous ces petits conforts du quotidien qui semblaient acquis laissent un vide déstabilisant dans le champ de vision de la jeune femme.

Après plusieurs minutes sans nouvelles, une crise d'angoisse monte le long de l'échine de la soldate alitée : l'a-t-on oubliée ? Quelque chose de grave est-il en train de se passer ? Ses instincts de combattante ne sont pas loin. Réagir, ne pas rester immobile. Elle se lève à la recherche de vêtements plus adéquats que la blouse fine comme du papier qui cache imparfaitement son corps nu. Quelqu'un a apporté ses affaires, soigneusement disposées dans le placard coulissant. Entre temps, l'agitation extérieure s'est tue. Seule l'alarme tonitrue encore et encore. Liv tire lentement la porte pour jeter un œil au couloir. Ce dernier est désert, aucun signe de flammes ni de feu en vue. Son regard aguerri repère un plan d'évacuation non loin de la porte des escaliers. Elle se poste devant et entreprend de mémoriser le meilleur itinéraire vers la sortie. Mais quelque chose interrompt sa concentration. Une sensation vague, diffuse. Un instinct pernicieux qui l'avertit d'un danger imminent.

Surgissant au coude du couloir, une silhouette se dirige d'un pas décidé vers elle. Probablement masculine vu sa carrure, mais qui sait ? Son regard finit par croiser celui de Liv. Sous des vêtements noirs et une capuche masquant ses traits, l'inconnu paraît surpris d'avoir été dévisagé, puis se reprend. Son pas accélère, il court vers la soldate qui déguerpit sans demander son reste. Tandis qu'elle suit le parcours qu'elle a mémorisé, des flashs surgissent dans son esprit. Ce n'est pas un visage qu'elle a vu sous la capuche, mais un masque ou un maquillage. Un ersatz de faciès à la teinte blanche, presque métallique. En lieu et place des yeux et de la bouche, de simples fentes et ouvertures. L'image imprécise lui évoque une tête de mort, un crâne sobrement stylisé.

Liv dévale les escaliers. Chaque marche résonne dans ses méninges fraîchement malmenées. L'adrénaline fait battre son coeur à vive allure. Un étage, puis le suivant. La tête lui tourne, saoûlée par la plainte stridente de la sirène qui harcèle sa course en spirale. Son poursuivant est toujours à ses trousses. D'après le plan, elle était au dix-septième niveau, et voilà qu'elle n'en a avalé qu'un quart. À bout de souffle, Liv s'engouffre dans l'étage le plus proche. Elle cherche avec empressement n'importe quoi qui ferait office d'arme, ne trouve qu'une paire de ciseaux, puis s’agenouille tremblante derrière une armoire. La porte grince dans son dos : son poursuivant n’a pas abandonné la chasse. Liv tente par tous les moyens de faire taire ses halètements, encore couverts par les hurlements lointains de l'alarme incendie.


***


Non loin de là, l’amure immobilisée du Cap encombre un passage.

  • Putain Arix, grouille-toi de débloquer ce tas de ferraille, qu’est-ce que tu fous ?
  • Mes excuses capitaine, j’ai fait face à une perturbation extérieure qui a parasité l’accès à vos activateurs.
  • Encore des nano-forets ?
  • Non, cela ressemble à une attaque numérique. Elle porte la même signature que celle que j’ai subie lorsque j’ai aidé le seconde classe Graham. Mon code avait effectivement été altéré, ouvrant une porte dérobée dans mes routines de sécurité. Par chance, j’ai pu bloquer l’intrusion à temps, mais cela a fait planter les interfaces de pilotage des servos. Je devrais pouvoir les rétablir d'ici quelques secondes.

Après avoir enfin repris le contrôle de son exo, le Cap repasse par la chambre désertée de la soldate. Totalement déconnectée de tous les réseaux, le seconde classe Graham est injoignable.

  • Est-ce que tu détectes quelqu'un ? Liv est encore dans le coin ?
  • Le bâtiment est presque vide capitaine, j'ai trouvé une signature thermique au douzième étage, qui correspond à la corpulence de Graham. Je perçois également des perturbations des communications autour de cette position. Capitaine, je vous recommande la prudence, il y a quelque chose d'anormal.

Capaxis se rue dans la cage d'escaliers, et dévale les cinq étages qui le séparent de la position repérée par Arix.


***


Accroupie derrière un caisson, Liv essaie de maîtriser sa respiration. Le silence de tous ses implants la replonge dans sa vie d'avant : la faim, le froid, la peur des gangs violents. Et cette époque de sa vie ne lui manque absolument pas. Elle peste contre ce handicap qui lui interdit l'accès au canaux de communication d'urgence. Depuis son intégration chez les Cadres, elle se reposait légitimement sur ces outils high-tech rares et enviés. Ses pensées se brouillent. L'adrénaline envahit tout son corps. Elle ne veut pas mourir. Pas ici, pas maintenant, jamais, en fait.

C'est une partie de chasse à l'homme qui se joue maintenant, entre la soldate convalescente et l'inconnu au visage masqué. Ses mains tremblent, la peur paralyse ses pensées et ses gestes comme les phares d'un véhicule figent le lapin. Elle se sent proie, traquée par un individu qui a réussi à s'infiltrer dans le QG des Cadres, au nez et à la barbe des multiples dispositifs de sécurité censés rendre la forteresse inviolable. Aidé ou pas, cela démontre un indéniable talent pour la furtivité. Elle serre contre sa poitrine la dérisoire paire de ciseaux. Un silence suspect s'est installé dans la pièce, la tirant de son introspection. Le temps paraît suspendu. L'alarme incendie s'est tue.

Un tintement résonne soudain à sa gauche, elle tourne la tête par réflexe. L'agresseur masqué surgit par l'autre côté. Il projette une main puissante qui la saisit à la gorge avec une violence inattendue. Mais Liv est une combattante. Ses bras rejouent mécaniquement les techniques de dégagement rabâchées à l'entraînement. Sitôt libérée, son coude file droit vers les côtes de son adversaire. L'impact sec lui arrache un grognement. La voilà face au masque métallique qui cache son visage. Derrière les ouvertures, ce sont des yeux humains qui la fixent avec insistance. Il lui décroche un direct enragé dans la machoire. Sonnée par le choc, Liv titube.

Se précipitant sur elle de tout son poids, l'individu la plaque au sol, et enserre à nouveau la gorge de la jeune femme. Dans la confusion, la paire de ciseaux s'échappe et résonne contre le sol minéral. Sa force est surréaliste. Malgré leur apparente finesse, ces bras semblent grouiller d'implants musculaires. La soldate se débat. L'air refuse obstinément de descendre dans ses poumons. Elle suffoque. Ses mains râclent le sol autour d'elle. Ses doigts retrouvent par chance la paire de ciseaux. Elle plante avec acharnement l'arme dérisoire dans l'avant bras ganté qui l'étouffe. La pointe aiguisée pénètre sans difficulté la chair mélée d'activateurs. L'étreinte se relâche enfin, libérant une grande inspiration.

Mais le répit est de courte durée. La main gantée percute violemment sa joue. Des éclairs lumineux zèbrent sa vue. Liv interpose par réflexe ses bras, et parvient à dévier quelques frappes. Des gouttes de sang et de sueur lui brûlent les paupières. Son champ de vision se trouble. Une attaque sournoise perce sa fragile défense. Sa lèvre se fend, une traînée de sang éclabousse le sol. Sa combattivité la quitte, son corps résigné se contente d'encaisser les chocs.


***


La pluie de coups s'interrompt de manière inattendue. L'attaquant détourne la tête et suspend son poing. Quelque chose l'a interpelé. Il se redresse, abandonnant Graham à moitié inconsciente sur le sol, puis disparaît derrère le mobilier de la pièce. La porte s'ouvre avec fracas. Un pas lourd et rapide se rapproche, rythmé de grincement de servos. Le Cap se précipite vers Liv, qui murmure quelque chose entre ses lèvres couvertes de sang.

  • Que dis-tu Liv, je ne t'entends pas !
  • Il est encore là, interprète Arix.

Capaxis tourne la tête dans tous les sens, mais la pièce reste désespérément vide. La voix d'Arix résonne dans son esprit.

  • Capitaine, je suis passé en communication synaptique directe. Je vous conseille de faire de même. Votre champ de vision est altéré par une source externe. Je n'ai pas encore réussi à identifier son mode de fonctionnement, mais il semble que cela modifie votre perception du monde extérieur. Ma déduction logique est que l'intrus utilise cette technologie pour masquer sa présence.

L'échange se déroule à une vitesse fulgurante, car l'IA synthétise et lit immédiatement les impulsions dans son cerveau.

  • Liv l'avait repéré apparemment, comment je fais pour le voir ?
  • Les holo-cornées du seconde classe Graham étaient désactivées, le plus probable est qu'il n'ait pas accès aux organes biologiques.
  • Qu'est-ce que tu attends pour me faire pareil ? Il est temps de lui botter le cul à ce fantôme de mes deux. Et vu ce qu'il a fait à Liv, crois-moi je vais y prendre du plaisir.
  • Ce n'est pas aussi simple Capitaine. Olivia Graham possède encore ses globes occulaires contrairement à vous. Si je désactive vos systèmes optiques, vous ne verrez plus rien.
  • Et si tu t'isoles du réseau ?
  • Je suis déjà en fonctionnement autonome. Malheureusement, la perturbation a l'air émise et propagée localement. J'ai toutefois une alternative à vous proposer.
  • Envoie !
  • En détournant certaines fonctions de votre armure Cadre, je peux improviser un système d'écholocalisation. Si je désactive votre système de vision standard et que je superpose un rendu visuel de l'environnement, vous devriez le voir bouger.
  • Tente le coup, Arix. Et charge les canons dorsaux de la plus petite munition qu'on a stock.

En un battement de cils, le champ de vision du capitaine passe au noir complet, puis se remplit d'un voile de neige scintillante. L'écholocalisation émet ses premiers clics et les pixels dessinent une toile pointilliste de la pièce toute en nuances de gris. L'imprécision du sonar retranscrit une image grossière, mais suffisamment lisible pour que le Cap puisse identifier le mobilier environnant. Arix y superpose des informations colorées, analysant en temps réel tous les mouvements suspects. Quelques secondes passent dans une immobilité tendue.

Une ombre furtive surgit, bondissant de derrière une armoire. L'intrus tente un sprint vers la porte. Le temps de réaction de Capaxis est fulgurant. Ses canons dorsaux directement connectés à son système nerveux se braquent sur l'amas de points gris en mouvement. Une détonation sourde claque : le projectile de métal fait mouche. Le fugitif s'affale derrière une rangée de bureaux, renversant au passage quelques chaises. Sitôt son champ de vision rétabli, le Cap se précipite vers l'individu, seulement pour constater avec désarroi la létalité de son tir. Il découvre sous la capuche un crâne intégralement rasé, et un masque métallique recouvrant son visage. Etonnament, aucun lien ne soutient le masque. Ce dernier semble directement collé à la peau. Les abondantes mais discrètes cicatrices que porte le cuir chevelu trahissent les nombreux implants crâniens qu'il a dû subir. Pourtant la chirurgie est de qualité. Seul le mystérieux masque, applatissant son appendice nasal, constitue une altération ostentatoire de son aspect physique.

Capaxis dépêche une équipe médicale et une troupe de sécurité de Central sur les lieux. Alors qu'il s'attend à voir arriver les gardes ordinaires, ce sont les Bras Droits qui débarquent. La police secrète du haut commandement. Un corps au dessus des lois que personne n'apprécie. Après avoir verrouillé l'étage, ils emballent le corps dans un sac mortuaire opaque, qu'ils évacuent par la fenêtre avec un glisseur banalisé. L'un de ces pantins anonymes a même le culot de lui faire signer une clause de confidentialité aux conditions absolument inacceptables. Mais le Cap sait qu'il n'a pas d'autre choix que d'accepter. Sacré arsenal, même pour une situation pareille. 

Peu après, l'équipe médicale est enfin autorisée à intervenir, et Liv est rapidement plongée dans une médicuve. Les communications prétextent un exercice, le personnel médical repeuple peu à peu le bâtiment. Lorsqu'il repasse près du laboratoire où le gamin détonateur a été ausculté, le sang et les corps ont tous disparu.


***


Le Cap rumine, prostré devant ses deux subordonnées flottant dans le liquide vert. Ces derniers jours ont été éprouvants et particulièrement suspects. Pour combler le tout, voilà qu'il reçoit une convocation de mauvais augure par l'amiral Traza.

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