Chapitre 1 - L'Escadre Sigma-6

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Tréa transpire à grosse gouttes dans son exosquelette. Tant de chaleur que d’appréhension. Engoncée dans le module de lancement de son armure, chahutée par les secousses du transporteur, elle ne distingue que les membres de l’escadre attachés à la paroi opposée. Plusieurs vétérans ont déjà verrouillé leur casque de carbo-kevlar. C'est une rangée de quatre chevaliers anonymes qui lui fait face. Son matériel fraîchement sorti de l'atelier rutile, impeccable, presque insultant aux côtés des autres armures : griffées, cabossées, parfois même rafistolées. Une énorme tête de renard couleur cuivre emplit son champ de vision, fanfaronnant sur le plastron de l’exosquelette face à elle. Sur l’épaulette de l’armure voisine du renard a été ajoutée une cible rouge. Pas très réglementaire tout ça, se dit-elle. Aux extrémités, un exo médical, et un modèle plus ancien.

  • Sigma-6, entame Phileas Capaxis, aujourd’hui c’est la première mission de Tréa Fizzerelli qui remplacera Pop.

Plusieurs regards se tournent vers le sol. Certains poings se serrent. Le visage synthétique du capitaine reste impassible.

  • Je compte sur vous pour couvrir son cul quand elle en aura besoin. Fizzerelli, bienvenue dans l’escadre Sigma-6.

"Lapidaire" est le premier mot qui vient à l’esprit de la nouvelle pour ce discours de bienvenue. Son voisin de droite pivote sa tête découverte vers elle et lui adresse un clin d’œil de connivence. Enfin un visage humain ! L’homme, bien plus grand qu'elle, lui tend son poing, attendant un mouvement de réponse. Grâce aux fiches de l'escouade qu’elle a soigneusement mémorisées avant la mission, Tréa reconnait immédiatement le visage d'Hector Doharis. Elle lui rend avec difficulté son check amical, l'épaule de son exo bloquée par le module de lancement entravant son mouvement. Doharis est grand, très grand. Elle se rappelle qu’il est surnommé « L’Ours ». Vu la carrure du bonhomme et les plaques de blindage de son exo, le sobriquet parait assez approprié. Des secousses agitent maintenant le transporteur, signe que l’altitude diminue. Ils approchent de l'objectif.

  • Arix, briefing, ordonne le capitaine à l’intelligence artificielle de son exo.

Le flux de données s’affiche sur les holo-cornées des soldats.

  • Escadre Sigma-6, entonne Arix de sa voix synthétique, des drones de reconnaissance ont identifié plusieurs membres des Euthanazis dans ce secteur. Votre objectif est la neutralisation des membres de cette secte. Les Euthanazis disposent d’explosifs artisanaux puissants et d’armes conventionnelles. D’après la base de données de Central, leur méthode est toujours la même : capture d’otages, massacre, suicide collectif. La discrétion est optionnelle, la prudence est recommandée. Ils sont violents et n’ont aucun instinct de survie. La capture est déconseillée. Le sauvetage d'éventuels otages ne doit pas interférer avec l'objectif principal.
  • Des questions ? demande le capitaine Capaxis
  • Oui Cap, intervient L’Ours. Qui chapote Fizzerelli ?
  • Le con qui demande, répond Capaxis. D’autres questions ?

Un ange passe dans le ronronnement de la cabine.

  • Bien ! Vous êtes des Iron Cadre, vous êtes la crème de la crème ! Vos misérables vies sont entre mes mains, alors c’est moi qui donne les ordres. C’est clair ? Si vous vous pissez dessus, et que vous assurez quand même, je vous sècherai personnellement le froc aux quartiers. Si vous vous débinez, je vous bute ! Si vous jouez au con, je vous bute ! Si vous mourez inutilement, je vous bute ! Compris ? tonitrue le Cap.

Habitués aux discours vieux jeu de leur supérieur, les vétérans hurlent à chaque menace rhétorique avec un rictus refoulé.

  • Cap, oui Cap !

D’abord hésitante, puis entraînée par l’adrénaline de ses camarades, Tréa se joint aux cris :

  • Cap, oui Cap !
  • Sigma-6 ! beugle le Cap en frappant de son poing sur son plastron pour activer le mode combat de son exo.
  • Jusqu’à l’Apocalypse ! répondent en chœur les vétérans en tambourinant à leur tour leur pectoral.

À cet instant il est plus important de s’intégrer que de respecter le manuel. Un peu déstabilisée par cette méthode peu orthodoxe, Tréa cogne à son tour sur l’activateur de sa poitrine. Le sifflement de la montée en charge des Générateurs Corellius emplit le volume du transporteur. Les noyaux d’énergie G-Core, fleuron de la technologie Iron Cadre, assurent à la fois l’alimentation des exo-squelettes et celle des armes à énergie. Sans G-Core fonctionnel, dans la rue, c’est la mort quasi assurée pour un Cadre.

Le casque du Cap se rabat alors sur son visage par l’arrière. Une couronne dorée lumineuse se dessine sur la majorité de la face avant du masque blindé. Deux canons surgissent de ses épaulettes. Le bleu cyan de son G-Core vire au bleu roi. La machine de guerre vient de s’activer.

  • Arix, largage ! ordonne-t-il.

Tandis que les autres exos sont fermement attachés au module de largage par des verrous magnétiques, le Cap empoigne à une main un câble de descente. Il décroche de l’autre main une arme longue comme son avant-bras de la paroi du véhicule. Le sol du transporteur s’ouvre alors sur le vide béant. Cinquante mètres de chute libre pour qui n’est pas équipé. Les treuils se débloquent, lâchant l’escadre à grande vitesse vers le sol. Au dernier moment, les moteurs retiennent le crash et déposent avec une délicatesse toute relative les huit combattants de Sigma-6 dans une ruelle déserte.

  • En formation, ordonne Cap.

Chaque soldat semble parfaitement connaître son rôle dans la partition. Tréa encore incertaine colle aux basques de L’Ours qui s’accroupit derrière un véhicule brûlé. Un rat surgit devant Tréa. Dans un geste de pur réflexe, elle soulève sa jambe de métal et l’abat sur le rongeur, le broyant sous le poids et l’élan. L'éclaboussure de tripes dessine un triangle quasi artistique au départ de la botte souillée.

  • Saloperie ! Ce machin était énorme ! Tu as vu ça ? s'exclame Tréa.

L’Ours lui fait signe de maintenir le silence.

  • Tu me suis, et tu fais gaffe. C’est la vraie vie ici, pas le simulateur. Les gangs des rues sont des tarés qui ne te feront pas de cadeau. C’est quoi ta came ?
  • C’est-à-dire ?
  • Ton arme ?
  • Un Typhon Mk2, répond-elle en sortant un pistolet à particules.
  • Hé, c’est cool ça ! Tu l’as alimenté ?

Dans la précipitation, Tréa a omis de connecter le câble qui route la puissance de son G-Core vers l’arme de poing. Malgré toutes les heures d'entraînement, elle a oublié quelque chose d'aussi trivial. Au moment où L’Ours plante la fiche d’alimentation dans la crosse du pistolet, les marqueurs de charge s’allument les uns après les autres. Tréa soupire de déception et de soulagement.

  • Ça va mieux marcher comme ça, dit-il avec un clin d’œil.

Capaxis met sa troupe en route. Les servo-moteurs des exos gémissent tandis que le groupe avance au pas de charge. Le Cap suit l'itinéraire tracé sur son holo-cornée par Arix qui l’informe en temps réel de la situation. Lorsque le bâtiment ciblé arrive en vue, il disperse l’escouade en deux groupes d’une gestuelle maîtrisée.

  • Headshot, tu nous couvres. Fox, reconnaissance avec Liv, je veux savoir ce qu’il y a entre nous et ces tarés. Doc et Russkov, vous restez avec nous. Go, go, go !

L’armure à la tête de renard s’éloigne du groupe à une vitesse surnaturelle. À tel point que sa camarade peine à la suivre.

  • Tarek, bouge ton cul ! relance-t-il alors que le soldat semble hésiter un instant.

Tréa identifie le porteur de l'armure à la cible comme étant Tarek Oualidi. Un tireur d'élite pourtant réputé dans les rapports des Sigma. Le voir aussi mou sur le terrain la surprend plus que de raison. Il trimballe posé sur ses épaules un fusil gauss probablement aussi grand -et lourd- qu'elle. L'homme qui porte un exo à module médical mime un geste d'éloignement dédaigneux à l'intention de son collègue.

  • Fais pas chier, Sorros ! répond Tarek en le menaçant du doigt.
  • Headshot, réitère le Cap sur un ton impératif, m'oblige pas.

Les deux canons des épaulettes de son exo se tournent vers le sniper dans un frottement électrique.

  • Hmmm, se résigne Headshot en se mettant enfin en mouvement.
  • Arix, rapport, ordonne Capaxis.
  • J'identifie de nombreuses signatures thermiques dans le bâtiment. Une quinzaine d’armes à énergie, et plusieurs explosifs.
  • Quel type ?
  • C4 mobile, Nitro sur certains éléments de structure, et un cube de Protohédron.
  • Ils peuvent faire sauter tout le secteur avec ça, ces cons.
  • Je confirme, Philéas. En cas de détonation protohédrique dans ce secteur, le nombre de victimes est estimé à six-mille cinq-cent environ. Sans compter les dégâts matériels. Je dois également vous informer que l’un des éléments de C4 se dirige vers nous à grande vitesse.
  • Pardon ?
  • Quatrième étage, capitaine, indique Arix avec un calme synthétique parfaitement artificiel.

Une moto en piteux état fait soudain exploser une vitre du quatrième étage du bâtiment, et plonge à grande vitesse vers les soldats restés au sol. Le pilote auréolé d’éclats de verre lève les poings et hurle comme un forcené. Il est ceinturé d’explosifs et tient un détonateur à bout de bras.

  • Vous êtes situé dans la zone d'impact, capitaine. Je vous recommande d'initier une manoeuvre d'évitement, débite Arix avec sa froideur numérique.

Sans bouger d'un pouce, avec un aplomb effrayant, le capitaine braque son fusil vers le deux-roues en chute libre. L’assistance à visée d’Arix se verrouille sur l'explosif du torse du fou suicidaire. Le G-Core X du Cap propulse un projectile en fusion directement dans la poitrine du motard, qui explose en vol. Des débris de chair et une fine pluie de sang arrosent la scène et l'amure du Cap. Comme l'avait prévenue l'Ours, le simulateur et la réalité sont bien différents. Lorsqu'un avant bras sectionné s'écrase mollement devant elle, Tréa se recroqueville dans son exo, entre dégoût et panique.

  • Je crois qu’on est repérés, dit Philéas.

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