13 - La nouvelle foi

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« L’éducation est avant tout un problème de classe sociale. Elle est inégale, car limitée à ce que les parents peuvent enseigner à leurs enfants. Les plus pauvres se contentent d’enseigner leur propre métier quand ils les jugent en âge, et les plus ouverts leur proposent de faire du compagnonnage dans une autre branche artisanale. Pour ce qui est de la culture, cela se limite souvent à ce que les parents savent eux-mêmes. Ceux de la bourgeoisie se voient ouvrir les mêmes choix, mais les plus aisés n’hésitent pas à employer des précepteurs pour inculquer à leurs enfants une culture plus étendue que celle qu’ils possèdent eux-mêmes. Les militaires et les Théologistes disposent d’un choix plus vaste, l’accès aux précepteurs de la légion leur étant ouvert à titre gracieux, mais cela les confine le plus souvent à une carrière militaire. Quant aux nobles, ils ont tous les choix que les autres n’ont pas, ainsi que tous les choix que les autres possèdent, mais obligent leurs enfants à ne s’orienter que vers les premiers. »

Extrait de « Analyse sociale de l’éducation »,
rapport émis par l’Intendant Carlo At’Kartom
en vue d’étendre les options éducatives de la légion
à toute la population comme cursus obligatoire. An 11.

__________

La poussière de la tragédie du quartier Roc est enfin retombée. Des installations médicales de fortunes sont déployées dans les zones accidentées et de nombreux humains participent au traitement des blessés. Cet élan de solidarité n’a pas mobilisé plus de deux ou trois cents citoyens des autres quartiers de Dis, mais bien plus ont été touchés par le drame. Une certaine forme de compassion a étreint la moitié des cœurs de la capitale. Les autres n’éprouvent au plus qu’un peu de pitié ou seulement de l’indifférence. Rien à voir avec la fraternité sincère et poignante avec laquelle les Atarks de Dis et ceux de la côte ou des Hauts et des Marches de Langueur se sont précipités à la capitale pour soutenir les leurs.

Après une décade d’excavation les Atarks ont affirmé avoir retrouvé tous les corps. Quatre-vingts sept des leurs ont péri. C’est beaucoup moins que le nombre de Sangs-Froids impliqués dans l’accident. D’ailleurs, les infirmeries improvisées n’ont traité que des blessés légers qui n’avaient pas à craindre de décéder. Aucun Atark ayant reçu des soins n’est mort des suites de ses blessures. Les seules victimes n’avaient tout simplement eu aucune chance de s’en sortir, leurs corps broyés sous une masse considérable de pierres et de gravats. Il n’y a pas d’autre perte consécutive au désastre.

Ces nouvelles sont colportées par les humains, principalement des femmes, qui travaillent aux soins des Atarks. D’étranges rumeurs circulent également. Il est fait état de l’existence de guérisseurs chez les Atarks et c’est, selon eux, ce qui explique qu’il y ait eu si peu de morts et aucun blessé grave. Il n’y a pas de guérisseur chez les humains. Même les Théologistes avec leur Empreinte ou les mages avec leurs dons ne disposent pas d’une telle possibilité. Personne n’a jamais vu ou entendu parler d’un miracle comparable et il n’existe aucune trace mémorielle ou écrite d’un tel prodige. Miracle. Le mot est lâché. Il passe de bouches en oreilles, et sa force croît à chaque individu qui le relaie, enrichi par les croyances, les espoirs et l’étonnement. Quelqu’un a-t-il été témoin de l’accomplissement de ce prodige, ou n’est-ce que pure spéculation ? Les plus sceptiques optent systématiquement pour la seconde hypothèse. L’idée qu’un Atark soit en possession d’un tel pouvoir est cependant très séduisante. Elle renforce l’aura de mystère qui entoure ce peuple tout en donnant une forte légitimité à son mysticisme.

Les autorités de la Théologie demeurent muettes. Il est probable que les dirigeants du Monde Éclairé ne sachent trop quelle attitude adopter pour le moment. Leur absence de réaction dévalue le traité Atark. S’il s’agissait de citoyens Humains, la première légion aurait déjà renforcé les effectifs de l’Instance de l’Ordre pour gérer la situation à tous les niveaux, leur mission étant de veiller à la sécurité de tous les citoyens. Toutefois l’Instance de l’Ordre, peu présente dans le quartier Roc, n’a guère changé ses habitudes, et la Supérieure Jilkana At’Aren n’a pas déplacé une seule décurie de sa garnison des Hauts de Langueur, comme s’il ne s’était rien passé ou presque. En fin de compte, le seul soutien que les Sangs-Froids ont reçu provient des ouvriers de la Grande Manufacture qui, pour certains, ont payé très cher leur désertion de poste le jour de l’incident. S’y sont joint leurs épouses ainsi que les commerçants plus ou moins fortunés des quartiers de l’Éclat Solaire et des Profondeurs. On peut cependant douter de la réelle sympathie de certaines de ces personnes, quelques-unes se livrant sans vergogne au voyeurisme.

Les épouses ont parlé aux maris, les maris ont parlé aux amis, les amis ont parlé aux parents, les parents ont parlé aux enfants, et ainsi de suite, répandant tout ce qu’il y a à savoir sur cet événement. Les marchands itinérants, les soldats en patrouille et les porteurs de courrier, poursuivent ce travail, et il ne faudra guère qu’une décade de plus pour que la totalité du Monde Éclairé sache de quoi il retourne. Le problème est que la rumeur de ce miracle est quelque chose de si exceptionnel et de si intense qu’elle bouleverse tout sur son passage. Pour les plus vieux, ceux qui ont traversé l’Hiver Noir et en ont pleinement pris la mesure, le premier vrai miracle de leur existence a été la venue du Dieu Solaire. Ce dernier n’a jamais apporté que la lumière, pas la guérison. Pour les plus jeunes, les enfants nés après l’Hiver Noir ou trop petits pour se rappeler de cette interminable nuit, la lumière du Dieu Solaire est naturelle, normale. Pour eux, l’impact de l’existence d’un être capable de refermer les blessures et peut-être de ramener les morts à la vie est bien plus important.

Onze jours après la catastrophe un ouvrier de la Grande Manufacture du nom de Diligo vient de terminer sa journée. Fermier à l’origine, il a saisi une opportunité pour changer complètement son existence en l’an 3 après l’Hiver Noir. En montant à la capitale avec femme et enfants, il a commencé à gagner sa vie en deniers et non plus en valeur d’échange ou de troc. Un progrès, pensait-il. Parfois le grand air lui manque, mais la proximité du Dieu Solaire est un luxe qui mérite quelques sacrifices. Diligo a été mobilisé pendant la guerre atarke et se vante parfois d’y avoir survécu, ce qui n’est pas un exploit étant donné qu’il n’a jamais été envoyé au front. Démobilisé depuis huit mois, il a repris son travail. En tant que fabriquant de tonneaux il ne se contente pas de faire l’assemblage. Il alterne les différents postes, tantôt à la forge pour les cercles de métal, tantôt à la scierie pour la découpe des planches. De temps en temps il quitte la ville vers le sud-ouest avec un chariot, une ou deux décades durant, pour rejoindre la région des pins et faire sa collecte de résine.

Ce dernier mois Diligo a effectué un de ces voyages et croisé sur la route un nombre impressionnant d’Atarks occupés à convoyer des pierres de carrière. À l’occasion d’une halte il a lié connaissance avec eux. L’ex-fermier n’en a jamais vraiment rencontré avant. Une nuit, pendant la guerre, alors qu’il dormait dans une tente avec sa décurie, il a été réveillé en hâte et armé pour faire face à un risque d’attaque. Aucun combat n’a eu lieu. Il se souvient de son angoisse du moment et s’est toujours demandé ce qu’il aurait fait à la seconde où il aurait eu à se défendre contre un Atark et peut-être à le tuer. Après avoir croisé les travailleurs au sang froid, jamais plus la question n’est venue à son esprit. Pour lui ce sont des gens comme les autres. La différence physique ne compte pas. Leurs aspirations lui ont paru trop similaires à celles des Humains pour imaginer des raisons de les combattre. Aussi a-t-il été très touché par leur tragédie. Sachant le risque qu’il prendrait vis-à-vis de son emploi, il a évité de quitter son poste pour se rendre sur les lieux. Dès le lendemain, à sa demande, sa femme s’est rendue dans le quartier démoli pour assister les Sangs-Froids. Diligo a personnellement choisi de consacrer son premier jour chômé, quatre jours après la catastrophe, à aider les Serpents.

Bien entendu, comme bon nombre de personnes qu’il connaît à la Grande Manufacture, il ne se prive pas de raconter ce que lui rapporte son épouse et ce qu’il a lui-même appris. Il donne aussi son avis. Il fait partie de ces gens qui aiment à croire ce qui est probable à condition de pouvoir s’assurer de sa véracité. Il ne s’étonne guère de croiser des collègues mieux informés que lui ou simplement convaincus de tout ce qu’on raconte. Ce soir Diligo remarque un attroupement. Il arrive parfois que les ouvriers se réunissent ainsi, discutant des différentes charges de tout un chacun, des décisions politiques, des choix et commandes de leurs principaux employeurs. Même si chacun est responsable de sa propre profession et de la production de ce qu’il sait fabriquer, la plupart des acheteurs sont de riches commerçants et des nobles. Les infrastructures de la Grande Manufacture leur appartiennent, et une partie du paiement dont ils s’acquittent consiste à mettre à disposition l’outillage et les locaux nécessaires à l’accomplissement des tâches artisanales. L’organisation de tous ces travailleurs requiert souvent un peu d’ordre. C’est ici, sur la place centrale de la Grande Manufacture, que se réunit la caste ouvrière de Dis afin de structurer un peu les choses. Les mots que Diligo entend n’ont rien à voir avec les discours ou les échanges habituels. Un homme qu’il ne connaît pas est juché sur une caisse et s’adresse aux autres avec une ferveur qu’il n’a encore jamais vue.

– … et de savoir qu’il existe un pouvoir au-delà de notre compréhension est un pas vers l’acceptation d’un renouveau.

– Mais qu’est-ce que tu racontes ? crie l’un des spectateurs. On n’a pas à souhaiter un renouveau quelconque. Tout va bien pour nous.

– Le Dieu Solaire n’a-t-il pas déjà éteint sa lumière ? demande l’orateur avant de poursuivre sans attendre la réponse. Il pourrait s’éteindre à nouveau. Il pourrait nous plonger dans l’obscurité, dans un nouvel Hiver Noir. Et vers qui nous tournerions-nous dans ce cas ?

– Mais jamais le Dieu Solaire ne ferait une chose pareille ! réplique un autre auditeur.

– Je veux croire qu’il ne le souhaite pas, rétorque le prêcheur, mais nous savons qu’il peut faiblir. Nous savons qu’il peut se mettre en colère et nous punir. Est-ce là ce qu’un dieu empli de bonté ferait ?

La question reste en suspens durant un bref silence de mort finalement troublé par quelques échanges à voix basse. Il y a environ une trentaine de personnes massées ici. Diligo s’en approche.

– Qu’est-ce que ça peut faire au juste ? réclame l’une d’elles.

– Ne voudrais-tu pas être absolument certain que jamais la lumière du Dieu Solaire ne faiblira, que notre dieu est empli d’altruisme et que sa seule préoccupation est de nous fournir lumière et chaleur ? Ou vivre dans la crainte que ça ne soit pas le cas te convient-il ?

Le brouhaha enfle. Il y a une inquiétude palpable dans l’assistance. Diligo se rend compte de la présence d’un de ses amis dans la foule, le forgeron Ektor. Il le rejoint en jouant un peu des coudes. Sa voix se mêle au chœur bruyant :

– De quoi parle-t-il au juste ? lui demande-t-il.

– Il dit qu’il y a un autre dieu que le Dieu Solaire, un dieu guérisseur, répond Ektor.

– Mais d’où tient-il ça ? Il fabule ou quoi ?

– Je sais pas trop. Tu sais comme moi ce qu’on dit sur les Atarks.

– Mais ils disent qu’ils révèrent le Dieu Solaire. Bon sang, on a assez raconté qu’ils étaient morts par milliers pour uniquement pouvoir vivre à sa lumière.

– Ouais, mais ce gars-là prétends qu’ils ont vécu un « Hiver Noir » de presque dix ans et qu’ils ont survécu. Ils ont peut-être trouvé un autre dieu, là-bas.

– Dans les Confins ?

– Sans doute, mais pour moi c’est de la foutaise.

– Tu crois qu’il en sait plus ?

– Aucune idée.

L’orateur a levé les bras, comme pour réclamer le silence.

– Citoyens ! Citoyens ! Mes propos ne se veulent pas alarmistes, ils sont porteurs d’espoir. Les Atarks ont pu reconnaître dans le Dieu Solaire la divinité qui leur offre le pouvoir de la guérison, tandis qu’il nous offre le pouvoir de la lumière. Quand bien même ils révéreraient un autre dieu, quelle importance cela pourrait-il avoir ? Nous pouvons les saluer tout deux. Ne vaut-il mieux pas être apprécié de deux divinités que d’une seule ?

D’autres travailleurs qui finissent leur journée, désireux de rentrer chez eux avant la nuit, s’arrêtent sur la place et grossissent le rang des curieux. Le Prêcheur répète plusieurs fois son discours et répond autant de fois aux mêmes questions. Il ignore certaines choses mais, sur ses convictions, il est impossible de le prendre en défaut. Une question le fait pourtant hésiter plus que les autres :

– Mais quel est le nom de ce dieu ? demande un ouvrier.

– Je ne sais pas, avoue l’orateur après un court silence, mais je sais qu’il a secouru les Atarks dans les Confins et qu’il leur a donné la force de rejoindre la lumière et le pouvoir de guérir. C’est un dieu dont le pouvoir se trouve au-delà du Monde Éclairé. Alors nous pourrions l’appeler le Seigneur Hiver !

Une rumeur parcourt la foule constituée à présent de plus d’une centaine d’artisans, tous Humains. Certains ont du mal à admettre qu’un dieu de bonté et de vie puisse tirer son pouvoir du froid et de l’obscurité, ils ont été si traumatisés par l’Hiver Noir qu’ils rejettent naturellement cette idée. D’autres sont plus ouverts et conviennent que cette appellation est tout à fait acceptable. Mettre un nom sur ces croyances n’a pas tant d’importance pour ces gens simples et pragmatiques. Il pourrait porter n’importe quel nom, tout comme le Dieu Solaire, ça ne changerait pas la relation qu’ils ont avec lui. Malgré tout, l’idée de cette nouvelle divinité a quelque chose de dérangeant. Peut-être parce qu’un dieu offrant des pouvoirs particuliers aux Atarks seuls et n’ayant aucune représentation concrète n’a pas autant de réalité et de force que la déité de lumière qui siège au-dessus de leur tête. Le prêcheur s’éclipse discrètement, laissant son auditoire en pleine discussion. Par petits groupes, les hommes échangent des propos sur tout ce qu’ils viennent d’apprendre. Diligo cherche des yeux son ami Ektor mais ne parvient pas à le retrouver. Il hausse les épaules et quitte la place pour rentrer chez lui, pensif.

Dogart, le prêcheur, se faufile au milieu des ateliers. Les cheveux et la barbe longs, gris et hirsutes, la peau sale et verruqueuse, revêtu de haillons, ce n’est qu’un pauvre vagabond. Il n’aurait pas pu exprimer le quart de la passion dont il a fait preuve s’il ne lui était pas arrivé quelque chose d’extraordinaire. Il n’a plus vraiment toute sa tête, l’existence ne lui ayant apporté que malheur et douleur. Toutefois il n’est pas fou. Malgré la cruauté de la vie, l’espoir n’a jamais quitté son cœur.

Des préoccupations plus essentielles, comme remplir son ventre vide, dirigent à présent ses pas. Il va mendier sa pitance dans les basses terrasses de Roc car, depuis l’arrivée des Atarks, c’est l’endroit où on partage le plus volontiers un repas avec lui. Entre parias on se comprend. Dogart aime passer dans la fonderie ou non loin d’elle. La lumière des feux mourants, la chaleur des creusets et l’atmosphère chargée des vapeurs nocives de métal fondu réchauffent son corps avant de lui faire affronter la froideur d’une nouvelle nuit. Un bras puissant l’attrape et l’entraîne au sol sans ménagement. Apeuré, il met ses mains devant lui pour se protéger, ce qui n’empêche pas une lame de se poser sur sa gorge. Le contact froid du métal le fige sur place. Celui qui le maintient au sol sur le dos est derrière lui et sa tête apparaît à l’envers au-dessus de la sienne.

– Pitié, ne me faites pas de mal, je suis pauvre, je ne possède rien, gémit Dogart.

– Tais-toi ! ordonne son agresseur. Je veux juste te poser des questions. Réponds bien et tu vivras.

Le mendiant se tait.

– Qu’est-ce qui te permet de penser que ton dieu existe ?

– Mais je…

– Réponds sans détour, ou bien !…

Dogart sent le poignard s’enfoncer un peu dans sa chair.

– Un Atark ! Un Atark m’a sauvé la vie ! dit-il précipitamment.

– Que s’est-il passé ? Parle !

– J’étais sur la terrasse lors de la catastrophe. J’ai été blessé. Une pierre m’a écrasé les jambes. Les Atarks m’ont dégagé et l’un d’eux m’a touché. J’ai senti la lumière et la chaleur dans mon corps et je n’avais plus mal.

– Foutaises !

– Non, j’vous jure, c’est vrai ! J’vous jure !

– À quoi ressemblait cet Atark ?

– J’sais pas, c’était un Atark ! J’ai pas bien vu ! J’vous jure que j’dis la vérité !

– Tu as inventé cette histoire de dieu ?! Avoue ! vocifère l’agresseur en pressant un peu plus la lame.

– Oui ! Oui ! J’ai inventé ! L’Atark ne m’a rien dit !

– Pourquoi as-tu inventé ça ?!

– Je…

– Dépêche-toi, je perds patience !

– J’en sais rien ! J’y crois ! C’est tout ! C’est sûrement possible ! Il…

La voix du prêcheur égorgé se noie dans son sang, tandis que ses mains tentent vainement de retenir la vie qui s’échappe. La douleur de la blessure disparaît très vite dans les brumes de son esprit chutant dans les limbes de l’oubli. Collier de barbe brune et moustache fournie contrastant avec un crâne chauve et lisse, large d’épaule comme peut l’être un forgeron, le dénommé Ektor essuie son poignard sur les hardes de sa victime. Il colmate la blessure pour éviter que trop de sang se répande en faisant attention à ne pas trop se tacher. Non loin de là, il récupère une couverture dont il enveloppe le cadavre puis le soulève, renverse un sac de sable pour recouvrir la flaque de sang, et transporte son fardeau jusqu’au-dessus d’une cuve où le métal en fusion bouillonne encore. Il y jette sa victime et attend qu’elle coule totalement. Il y a des flammes lorsque la couverture et les vêtements de Dogart se consument, puis la surface du liquide redevient lisse. L’assassin se lave dans un bac de refroidissement. Il quitte la fonderie et se dirige vers le nord. Il effectue quelques détours et descend les degrés des escaliers latéraux des terrasses de Roc pour rejoindre le quartier du Gel par le niveau inférieur. Sans pénétrer dans la cité de la noblesse et de la Théologie, il se présente à l’une des maisons au pied de la muraille. Une petite famille bourgeoise y a élu domicile. Ektor frappe à la porte. Quelqu’un lui ouvre et le fait entrer.

La famille Estar est grassement payée pour accueillir Ektor et lui permettre d’accéder à une porte camouflée dont lui seul possède la clé et qui mène dans les sous-sols de la terrasse supérieure du Gel. Les Estar sont tenus de ne jamais poser la moindre question à ce sujet. Dolmonde Estar, le chef de famille, possède un petit commerce de poterie qui ne lui permet pas d’assurer le train de vie dont il jouit. Aussi ne se plaint-il jamais des allers et venues d’Ektor, dont il connaît le nom et l’occupation à la Grande Manufacture sans savoir exactement ce qui peut l’intéresser dans les souterrains de la cité. Comme toujours, Ektor se contente de le saluer, de traverser sa maison et de franchir la porte secrète.

Le forgeron s’équipe d’une lanterne. Tout ce qu’il faut pour l’aider dans ses déplacements souterrains est toujours disponible de l’autre côté de la porte sur une étagère aménagée à cet effet. Il se hâte, pensant être un peu en retard sur le rendez-vous prévu. Traversant un véritable labyrinthe de conduites, de trous et de passages, il parvient à une porte située au fond d’un long corridor. Il n’y a aucune serrure, aucun loquet, ni aucune barre lui permettant de débloquer le panneau de son côté. Si les deux poignées qui y sont clouées permettent d’avoir suffisamment de prises pour tirer le vantail, elles ne sont utilisées que pour le ramener dans sa position actuelle. En revanche un cordon sort d’un trou du plafond juste à côté du battant. Ektor pose son éclairage à terre et l’éteint. Il cherche le cordon à tâtons et tire dessus à plusieurs reprises en respectant un délai précis entre les tractions. Puis il attend, une main posée sur la porte. Une vibration finit par se faire sentir, accompagnée d’un son assourdi. L’homme se presse contre le panneau afin de le pousser, et ce dernier pivote lentement. L’atmosphère du Salon Octogonal où il pénètre est feutrée. Pour ce qui est de la forme de la pièce, il ne la connaît que de nom, puisque l’endroit est constamment plongé dans l’obscurité. Il se contente d’observer le protocole qu’on lui a enseigné et patiente le temps qu’on lui adresse la parole.

– Numéro Deux, je t’écoute, fait le seul autre occupant des lieux.

Ektor récite le rapport qu’il a mentalement préparé.

– Il y a de plus en plus d’agitateurs. L’un d’eux a tenu une réunion publique il y a moins d’une heure. Environ cent trente témoins. Il n’est plus possible de maintenir le contrôle sur cette rumeur. Rumeur qui s’avère en fait tout à fait véridique si j’en crois le prêcheur.

– C’est-à-dire ?

– Semble-t-il qu’il se trouvait à Roc lors de l’accident. Il a été écrasé, les jambes broyées par une pierre, et un Atark l’aurait entièrement soigné.

– Tu l’as cru ?

– Lui y croyait en tout cas. Menacé de mort, il a maintenu son discours.

– As-tu fait le nécessaire ?

– Oui. C’était un mendiant. Il ne manquera à personne. Le problème est qu’il a évoqué l’existence d’une nouvelle divinité.

– Explique-moi ça ?

– Il a prétendu que les Atarks servaient un autre dieu que le Dieu Solaire. Il l’a nommé Seigneur Hiver, mais il a imaginé ce nom lorsqu’on le lui a demandé. Il semblait croire sincèrement ses propos. Il pensait que le pouvoir de guérison des Atarks leur est accordé par ce dieu.

– Comment a réagi l’assistance ?

– Ils n’ont pas eu l’air de trop en douter, la plupart était fascinés. Tout cela leur semble plausible, ils sont quasiment convaincus que les Sangs-Froids disposent réellement de ce don.

– Toujours pas de preuves formelles à ce sujet ?

– Non. J’ai interrogé plusieurs Atarks qui travaillent à la Grande Manufacture. Ils disent tous avoir entendu parler de ça mais prétendent ne pas en avoir été témoins. Le mendiant a été plus convaincant.

– Qu’en penses-tu ?

– Je n’ai jamais su déceler la vérité du mensonge chez les Atarks. J’ai le sentiment qu’ils sont aussi doués pour dire l’un ou l’autre. J’aurai tendance à penser qu’ils mentent tous à ce sujet. Cela impliquerait une forte connivence avec les leurs, ce qui n’est pas démenti par leurs actions en général. Certains d’entre eux doivent être plus faillibles à ce jeu et il devrait être possible de les confondre, mais cela requiert d’avoir leur confiance. Je n’ai pas fait montre d’une franche sympathie avec les questions que j’ai pu poser.

Le seigneur du Salon Octogonal n’ajoute rien. Numéro Deux attend patiemment d’autres questions ou de nouvelles instructions. Finalement, son interlocuteur reprend la parole.

– Inutile de changer quoi que ce soit pour l’instant. Continue d’observer la manière dont circule l’information chez les artisans. On ne peut plus prendre le risque d’éliminer certains agitateurs, ça attirerait trop l’attention, donc pas d’action sans en référer au préalable.

– À vos ordres Commandant, dit Ektor.

Le forgeron se retire en suivant le protocole habituel. Si le Salon Octogonal est un endroit froid et obscur, il n’en demeure pas moins un endroit fermé et isolé qui retient une certaine chaleur. Il frissonne en rejoignant le couloir et presse le pas pour sortir au plus vite des souterrains. De son côté, Lome Gagarik continue à recevoir les rapports de ses différents espions et la situation semble hors de contrôle. Les premiers jours où les rumeurs ont circulé, il était possible de maîtriser les plus exaltés, ceux qui n’hésitaient pas à prêcher le miracle avec une ferveur des plus déplacées vis-à-vis de la Théologie. Hélas, il est totalement impossible d’avoir le contrôle de tout ce qu’il se passe. L’information circule plus vite qu’il n’est possible de la suivre et prend du poids et de l’ampleur d’heure en heure.

Lome Gagarik sort tardivement du Salon Octogonal quand le froid, l’obscurité et la solitude ont raison de sa concentration sur les problèmes qui le préoccupent. Le Grand Théologiste, le Supérieur At’Kartom et lui se sont rencontrés bien plus de fois en une décade que depuis le début de l’année pour parler de cette affaire pressante. La Théologie elle-même tremble : remettre en question le Dieu Solaire, c’est la remettre en question. La seule solution évoquée par le Primat, approuvée par Carlo, pour reprendre le contrôle de la situation risque d’être pire que le mal. En outre, plus ils tardent à s’engager dans cette voie, plus les conséquences en seront désastreuse.

Duval n’a fait que se replier au bord d’une falaise. Maintenant que les Atarks, reconnus de plein droit citoyens du Monde Éclairé et de la Théologie, font germer, volontairement ou non, les graines d’un schisme, la liste des recours qui permettent d’éviter un terrible bain de sang s’amenuise. Lome frissonne. Selon lui, il ne fait aucun doute que le pouvoir de guérison d’un ou plusieurs Atarks est prouvé. Existe-t-il un autre dieu que le Dieu Solaire leur accordant ce pouvoir ? C’est possible. Cependant, la raison d’être de la Théologie dépend du déni de toutes ces hypothèses. Lome se demande combien de temps encore il sera raisonnable de nier ou d’étouffer une telle vérité. Il n’a aucune réponse à cette question.

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