5 - L’Ode Solaire

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« La croyance en une divinité se distingue généralement de la foi en cette divinité en cela que la foi revêt un caractère absolu et inaltérable que la croyance ignore. La croyance est plus facile d’accès, car il est aisé de croire en ce qu’il est possible de toucher ou de voir, voire même simplement de comprendre. On peut se défaire d’une croyance avec autant de facilité que l’on peut y accéder. Avoir la foi est un exercice plus délicat qui requiert d’avoir confiance en quelque chose qui pourrait ne pas exister. Que ce quelque chose existe ou non, l’être de foi ne voit aucun changement, ne saisit aucune nuance. Celui qui a la foi se moque de connaître la Vérité. J’ai toujours pensé que les humains nourrissaient une croyance envers le Dieu Solaire, mais j’ai le sentiment que les Atarks ont la foi. »

Extrait de « Décrets philosophiques »,
ouvrage de philosophie écrit en l’an 13 après l’Hiver Noir
par Ubnar Setis.

___________

Pénétrée par la sérénité des lieux, Adana soupire d’aise. Depuis plusieurs décades, elle fréquente régulièrement cette bâtisse. La construction a été aménagée en lieu de culte par les Atarks. Ils sont particulièrement impliqués religieusement, mais ils ne font pas leurs dévotions au Dieu Solaire de la même façon que les Théologistes. Il y a quelque chose de plus solennel dans leur attitude. La Supérieure les trouve plus sincères dans leur façon d’être. Elle ne juge pas l’expression de la foi des Théologistes envers le Dieu Solaire comme inadéquate, mais la dévotion des Atarks vis-à-vis de la déité de lumière fait paraître les pratiques des Dissiens quelque peu artificielles. Peut-être, se dit-elle, parce que la Théologie révère le Dieu Solaire par devoir, alors que les Atarks le font pour une raison plus profonde. C’est un mystère pour elle.

Ce qui est encore plus étrange à ses yeux, c’est la ferveur avec laquelle chacune de ses apparitions ici est accueillie. Alors qu’elle a été le bourreau de leur peuple, les Atarks semblent tous, sans exception, la voir comme une sorte de héraut divin. Au début, elle a attribué cela à la peur. Cependant, depuis la signature du traité et l’intégration du peuple des Sangs-Froids en tant que citoyens du Monde Éclairé, il lui est apparu qu’aucun d’entre eux n’a jamais éprouvé la moindre crainte envers elle. Ceux qu’elle a combattus et tués par le passé n’ont jamais laissé paraître la moindre appréhension. Les regards atarks qu’elle croise maintenant au moins une fois par jour semblent tous exprimer une sorte d’admiration. Par ailleurs, dans ce temple, ils sont très nombreux, au point, comme d’habitude, de la mettre très mal à l’aise.

La jeune femme aperçoit celui qu’elle est venue voir. Distinguer un Atark d’un autre est devenu plus aisé. En fin de compte, leurs traits faciaux et les expressions de leurs visages ne sont pas moins nombreux que ceux des humains, ils sont juste moins visibles. Marquée par les vestiges de leurs origines reptiliennes, la peau des Sangs-Froids parait lisse vue de loin, mais est en fait striée de minuscules ridules qui découpent l’épiderme en petites sections ayant la forme d’écailles. La couleur de cet épiderme varie du blanc laiteux au vert ou marron clair. Hassan Ssiver est très blanc et presque aussi grand qu’Adana, son visage est souriant, son front haut, sa mâchoire carrée, et son nez assez plat. Ses yeux sont très sombres, d’un orange assez prononcé piqué de rouge. Ses atours carmin, constitués d’une toge recouvrant une tunique de même teinte, contrastent singulièrement avec la couleur de sa peau tout en renforçant l’intensité de son regard. Il porte de simples sandales aux pieds.

Autre chose caractérise tous les Atarks, c’est cette incapacité à prononcer des sons « s » courts. Chaque fois qu’ils parlent l’idiome des humains, certaines sonorités linguales sont exagérément longues. Sans doute est-ce lié au fait que leur organe soit légèrement bifide et que leur propre langage ait également comme principal défaut d’avoir énormément de ces sons produits par l’usage combiné des dents et de la langue. De fait, les salutations que lui lancent son hôte, comme chaque fois qu’il le fait, ne manquent pas de mettre en exergue ce qu’elle considère comme un défaut :

– Bonjour Ssupérieure Tarssiss, dit-il en arrivant suffisamment près d’elle pour qu’elle puisse l’entendre sans qu’il ait à hausser le ton plus haut qu’un murmure. Ssi vous voulez bien me ssuivre.

– Bonjour Hassan, fait-elle en lui emboîtant le pas.

L’Atark la mène devant une centaine de fidèles à travers le Sceau de la Révérence, ainsi que les Sangs-Froids nomment ce qui s’apparente à la salle de cérémonie principale de leur temple. Il quitte la pièce pour s’introduire dans les quartiers d’habitations. Adana y est déjà venue souvent pour parler avec le Dévot Hassan Ssiver de l’Ode Solaire. Il a apparemment été désigné par son peuple pour en recueillir les doléances, dresser la liste de ses besoins et être l’intermédiaire privilégié des Atarks auprès de la Théologie. En d’autres termes, il est l’homologue de la Supérieure Tarsis dans ce projet de rapprochement culturel. Les Atarks ont un dirigeant, une sorte d’équivalent du Grand Théologiste, qu’ils appellent le Premier Prophète. L’Humaine ignore qui il est. Nul ne l’a jamais rencontré, ou du moins rencontré pour ce qu’il représente. Hassan lui a expliqué que le Premier Prophète joue un rôle de guide pour son peuple, mais pas vraiment de dirigeant. Il a précisé que c’est lui, Hassan, qui est reconnu comme l’autorité des Atarks, tandis que le Premier Prophète remplit sa fonction incognito. Durant la guerre, les Théologistes se sont convaincus que l’élimination du Premier Prophète, qu’ils connaissaient alors sous le nom de Issta Orissin, détruirait la cohésion de ce peuple. Il ne leur a pas été possible de l’identifier. En fait, il peut tout aussi bien être déjà mort, comme n’importe quelle victime du conflit.

Hassan pénètre dans son office. Toutes les portes de la bâtisse, hormis celles des issues extérieures, ont été remplacées par de simples tentures. Avoir une conversation privée est impossible. Adana estime devoir faire très attention à ce qu’elle dit. Cette promiscuité ajoute une sérieuse difficulté à son travail. Malgré cela, les quelques décades passées avec Hassan pour résoudre tous les problèmes liés à l’arrivée de quelques cinq mille Atarks disséminés sur le territoire du Monde Éclairé au sein de trente mille Humains, ont été bien mises à profit. Le plus difficile pour le peuple des Sangs-Froids reste de trouver des emplois. Pour la majorité de ceux qui se sont installés dans la Vallée de Langueur il y a assez de terres cultivables pour leur permettre de s’installer. Pour ceux qui sont partis vers les rivages de la Mer Profonde, il y a assez de zones de pêche non exploitées. En revanche, pour les citadins… les loger et leur permettre de subvenir à leurs besoins n’est pas simple. En outre, si le Grand Théologiste a signé un traité de paix avec les Atarks, les Dissiens, quant à eux, n’ont rien signé les obligeant à considérer les Atarks comme les leurs. Laisser les Atarks s’installer près de chez eux s’est avéré trop difficile, et trouver des habitations libres dans lesquelles les installer n’a pas été une sinécure. Il en résulte que le quartier le moins occupé de la capitale avant le traité est devenu le quartier Atark, évitant ainsi le moindre mélange.

Cela date tout au plus d’un mois et demi, et les choses se mettent lentement en place. Les Atarks doivent adopter l’économie de la Théologie pour survivre. La xénophobie ambiante et palpable complique terriblement les choses. Compte tenu de la situation, les échanges houleux, voire les agressions envers la communauté des Sangs-Froids semblent assez rares. La jeune femme sait qu’il faudra des années, peut-être même une ou plusieurs générations avant de faire disparaître cette animosité. Cela étant, ce sentiment n’est pas réciproque. Si beaucoup d’Humains n’aiment pas les Serpents, les Atarks, de leur côté, ne semblent pas éprouver le moindre sentiment de haine pour les Humains. Ou alors ils le cachent très bien. Ce n’est peut-être qu’une question de tempérament ou de culture, mais Adana n’a jamais osé aborder le sujet avec Hassan. Pour ce faire, elle aurait dû faire étalage de ses propres sentiments et cela ne relève pas de sa fonction actuelle. Aussi serre-t-elle les dents jusqu’à en avoir mal aux mâchoires à la fin de ces entrevues.

– Quel est l’ordre du jour ? demande son hôte.

– Les incidents de Roc, l’ouverture de postes de commis et d’apprentis à la Grande Manufacture et la demande d’entrée des Atarks dans l’Instance de l’Ordre, récite la Théologiste.

– Puis-je me permettre d’y ajouter quelque chose ?

– Faites.

– Il ss’agit de parler de mon remplassement, précise-t-il.

Adana ne cache pas sa surprise. Elle a passé beaucoup de temps à se convaincre de traiter avec les Atarks et a réussi à s’accoutumer à la présence d’Hassan. Pas au point de le trouver sympathique, mais il lui est familier à présent. Son regard la perce avec moins d’insistance que tout autre Atark rencontré.

– Je ne comprends pas, fait-elle.

– Permettez donc que l’on en parle dès maintenant dans ssse cas ?

– Très bien.

Un geste l’invitant à le faire, Adana s’assied sur un tas de coussin devant la table basse qui sert de bureau à Hassan. Les Atarks n’aiment pas le mobilier haut. Cette table est pourtant de facture dissienne, mais les pieds en ont été sciés. Le sol, recouvert de tapis de différentes qualités, est occupé par des coussins de tissu afin de s’y asseoir. Il a été convenu avec Hassan d’alterner les lieux de rencontre car, autant Adana n’apprécie pas spécialement de négocier pendant plusieurs heures assise en tailleur, autant le Dévot n’est pas plus à l’aise dans une chaise ou un fauteuil.

– En fait, la ssomme de mes ressponssabilités étant ce qu’elle est, commence Hassan, il m’est diffisssile de partisssiper à ssses réunions et en même temps de gérer les différents problèmes que nous ssoulevons lors de ssselles-ssi. Je dois déléguer.

– Je le comprends fort bien, mais pourquoi déléguer la participation à ces réunions ? Il me semble que nous nous comprenons et qu’il serait risqué de faire entrer un intermédiaire dans la discussion.

– Sssa n’est ssans doute que temporaire, ajouta l’Atark. En fait j’envisage de voyager vers les autres ssites Atarks pour y accomplir mon devoir. Je ne peux pas laissser vacant mon rôle ici.

La Théologiste soupire.

– Vous ne me laissez pas le choix je suppose ?

– Pour être honnête, non, pas pluss que je n’esstime avoir le choix moi-même. Croyez bien que j’en ssuis désolé. Mais j’aimerai que cela ne ternissse pas l’efficasssité de ssse que nous accomplisssons ici.

– Tout dépend de la personne que vous allez nommer pour vous remplacer, lâche Adana d’un air un peu méprisant.

– En fait, je voulais la faire partisssiper à sssette réunion, afin qu’elle puissse prendre les rênes en doussseur, réplique Hassan d’un ton neutre.

– Soit !

L’Atark se lève.

– Je vous demande un insstant.

Il sort, laissant la jeune femme seule avec ses pensées. Elle fulmine intérieurement. De guerrière et général d’armée, elle a été transformée en diplomate, un rôle qui ne lui convient pas du tout. « C’est une question d’image », n’a cessé de lui rappeler le Grand Théologiste à chaque occasion. Oh oui, Adana Tarsis fait manifestement un gros effet sur les Atarks, aussi bien maintenant que pendant la guerre, mais la Supérieure ne comprend pas pourquoi cela prend cette tournure. Ce sentiment que les Atarks lui renvoient est bien trop personnel pour qu’elle puisse en user comme d’une excuse pour sortir de cette situation. Les Humains ont massacré les Atarks. Malgré tout, ceux-ci se montrent toujours simples, polis et déférents envers ceux qui ont failli les anéantir. Comme si ce qui s’était passé était dans l’ordre des choses et qu’en dépit de l’horreur d’un tel destin, ils l’avaient tous accepté sans broncher. Certes, il y a eu des pertes des deux côtés, mais le plus lourd tribut a été payé par les Sangs-Froids. Pourtant c’est comme si les Humains, haineux et belliqueux, leur en voulaient maintenant pour s’être seulement défendus. Pourquoi ? Cette impossible question ne cesse de tourner dans son esprit. Quelle impossible réponse appelle-t-elle ? Les Atarks eux-mêmes ne sont-ils pas trop mystiques pour la connaître ?

Adana se lève quand Hassan revient, accompagné d’un Atark visiblement beaucoup plus jeune que lui. Sa tenue vestimentaire est identique à celle d’Hassan à l’exception de la couleur de la toge, d’un blanc immaculé. Jusqu’alors, Adana n’a jamais remarqué le moindre Atark portant du blanc. Celui-ci a la peau vert pâle et des yeux très clairs, jaunes striés de blanc. Cela lui donne un regard très particulier, un regard qui rappelle vaguement quelque chose à l’Humaine. Son visage est plus ovale que celui de son aîné. Des orbites très creusées cernent son nez fin et étroit dont l’arrête est le prolongement de son front plat, ce qui donne l’impression qu’il porte une sorte de casque.

– Je vous présente Ssoran Issil, dit le Dévot. Il est Ondoyant de l’Ode Ssolaire.

Ces titres n’ont aucun sens pour Adana. Tout au plus sait-elle ce qu’est l’Ode Solaire, une sorte de mouvement religieux fondamental au cœur de la société Atark, un peu comme la Théologie pour les Dissiens. Toutefois la Théologie occupe l’ensemble du Monde Éclairé et a une fonction dirigeante, tandis que l’Ode Solaire n’est que l’église d’un culte, sans pouvoir particulier. Il est possible que tout Atark en fasse partie ce qui revient presque à considérer l’Ode Solaire comme indissociable de la société atarke elle-même. Dévot est le titre dont Hassan se pare. Il est apparemment assez fréquent chez les Atarks de l’Ode Solaire. La Supérieure n’a encore jamais entendu prononcer le titre d’Ondoyant. Estimant que sa curiosité à ce sujet mérite d’être satisfaite elle demande :

– À quoi correspond le titre d’Ondoyant ?

Hassan ouvre la bouche pour répondre, mais la main de Ssoran se posant sur son bras l’incite à se taire.

– Ce n’est qu’une traduction approximative, dit Ssoran qui surprend Adana par sa prononciation impeccable et sans le défaut qu’elle a jusqu’alors rencontré chez tout Sang-Froid parlant sa langue. Le Ssassiraa dans notre langue est celui qui danse au rythme des chants divins. En d’autres termes, celui qui interprète les signes, celui qui traduit la volonté divine.

Avec une telle explication la jeune femme n’est pas beaucoup plus avancée. Ça peut vouloir dire tout et n’importe quoi. Elle comprend qu’il ne doit pas y avoir tant de Ssassiraas que ça dans l’Ode Solaire, ce qui fait de ce jeune Atark un personnage spécial.

– Ravie de faire votre connaissance, dit-elle poliment avec un temps de retard se rendant compte qu’elle a posé sa question avant de satisfaire à l’étiquette.

– Je suis très honoré, Supérieure Tarsis, répond Ssoran.

– Insstallons-nous et mettons-nous au travail, suggère le Dévot en désignant d’un geste la table et les coussins.

Ils discutent des différents sujets à l’ordre du jour. Ssoran semble au fait de tout ce qu’Hassan a déjà eu l’occasion d’aborder avec Adana depuis plus d’un mois. Sa participation à cette réunion est très active et il parait en parfait accord avec les décisions prises pour son peuple. La Théologiste n’arrive pas à savoir s’il y a la moindre relation hiérarchique entre eux, mais le jeune Ssoran a bien plus de présence et de personnalité que le Dévot. En outre, le fait qu’il n’ait aucun accent atark le rend immédiatement plus sympathique. À l’occasion d’un très bref conciliabule entre les deux Atarks dans leur langue, Adana se surprend à penser qu’elle apprécie le jeune Ssoran.

Ce qui la sidère lors de cette réunion, c’est la facilité avec laquelle les Atarks acceptent les situations les plus humiliantes. Si elle n’avait combattu contre eux et perçu l’importance qu’ils donnent à leur liberté et leur foi, elle aurait pensé que leur comportement actuel ressemble à de la soumission. Ce qu’elle a désigné comme « les incidents de Roc » sont une série d’agressions perpétrées contre les Atarks par des Humains dans le quartier Roc occupé par les Sangs-Froids. Ceux-ci ne sont toutefois pas désireux de porter la moindre plainte dans la mesure où il n’y a pas eu de victime. Il y a victime et victime. Plusieurs Atarks ont été sérieusement blessés lors de ces attaques, toutefois aucun n’est décédé. En arguant que demander réparation ne serait qu’une manière de prolonger l’altercation, Ssoran et Hassan sont d’accord pour oublier l’affaire.

Tout comme la Grande Manufacture n’ouvre pas ses portes aux artisans Atarks, le refus catégorique du Supérieur Gagarik de laisser entrer des serpents dans son Instance de l’Ordre ne trouble pas davantage les interlocuteurs de l’Humaine. Et c’est tout, l’ordre du jour est consommé. Les Atarks n’ont pas de doléances particulières et Hassan se contente de conclure l’entretien d’une façon peu équivoque :

– Je me retire. Je dois me préparer pour mon voyage. Ss’il y a des ssujets que notre peuple doit aborder la prochaine fois, je laisse le ssoin à Ssoran de les nommer.

Il se lève et salue en s’inclinant sans plus de cérémonie. Adana et Ssoran se lèvent pour en faire autant, puis se rassoient après qu’il ait quitté la pièce. La Théologiste trouve son départ un peu précipité, mais les Atarks n’ont pas pour habitude de se répandre en explications sur leur façon d’agir. Il s’ensuit un silence gênant que l’humaine n’arrive pas à briser, cherchant désespérément quelque chose à dire.

– J’aimerai que nous nous comprenions, lance subitement Ssoran.

– Pardon ? s’étonne la jeune femme.

– J’ai dit…

– J’ai entendu ce que vous avez dit. Mais j’ignore quel sens y donner.

Le regard du jeune Atark s’appesantit sur elle. Il y a dans ses yeux, la même admiration qu’elle peut lire dans ceux de tous les Atarks qu’elle rencontre, à un moindre degré peut-être. Outre cela il y a une pointe de curiosité et peut-être une marque de respect plus prononcée. Un regard des plus troublants qui lui rappelle à nouveau quelque chose. Elle cède à une impulsion et demande :

– Nous nous sommes déjà rencontrés auparavant ?

Il sourit :

– Oui. Bien que je ne sache si nous pouvons honnêtement parler de rencontre. Je vous ai déjà vue et nos regards ont déjà dû se croiser, mais nous ne nous sommes pas parlé pour autant.

– À l’entrée de Dis, le jour du traité ! dit-elle en se souvenant de cet Atark qui lui avait soutenu ce même regard.

– Si fait. Je faisais partie de la délégation.

Elle se remémore ce moment et il ne fait aucun doute qu’elle a bien vu Ssoran à ce moment. Elle revient sur la question posée et laissée sans réponse :

– Que vouliez-vous dire ?

– Il n’y a pas de double sens à ma phrase. Je suis persuadé qu’il y a une différence culturelle énorme entre nos deux peuples, et j’aimerai que nous nous comprenions. Je pense que c’est la clé de notre entente.

– Oui, je suppose.

– Vous ne semblez pas convaincue.

– Ce que je pense n’entre pas en ligne de compte, déclare-t-elle un peu abruptement. Et vos opinions ne devraient pas venir s’immiscer dans notre travail, croit-elle bon d’ajouter.

Ssoran soupire profondément mais ne se départit pas de son sourire :

– Permettez-moi de commenter votre réaction, fait-il en enchaînant aussitôt. Les sentiments que vous éprouvez à notre égard sont tels que vous avez toujours vu la mission que l’on vous a confiée uniquement comme un devoir à accomplir. Une manière plus aisée pour vous d’accepter de nous voir et nous côtoyer. En conséquence, vous aimeriez que chacun d’entre nous en fasse autant pour faciliter votre propre mission.

Adana déglutit en reconnaissant la véracité de cette déclaration mais s’efforce de demeurer impassible. Elle ne peut néanmoins soutenir le regard de Ssoran et affecte de s’intéresser aux documents étalés sur la table.

– Supposons un instant que je ne désire pas entrer dans ce modèle de relation, qu’il m’importe que nous parlions comme les personnes que nous sommes et non des fonctionnaires d’État, que feriez-vous ?

La jeune femme se tend. L’audace de cet Atark prend une allure qui ne lui plait pas du tout. À moins que cela arrange sa conscience et qu’elle ne veuille l’admettre ? C’est toutefois plus par devoir que par honnêteté qu’elle desserre la mâchoire.

– J’exigerai alors d’être confrontée à quelqu’un qui a à cœur de servir les intérêts de son peuple sans s’impliquer émotionnellement.

À son grand dam, Ssoran éclate de rire. C’est la première fois qu’elle entend rire un Atark, une suite de sons courts et stridents provenant directement de la gorge. Cela laisse à penser que son jeune interlocuteur a soudain du mal à respirer, mais l’expression de son visage ne laisse aucun doute quant à son hilarité. Elle en est d’abord surprise, puis troublée et enfin nourrit une certaine colère vis-à-vis de sa réaction.

– Je ne vois pas ce que j’ai dit de drôle !

Elle doit attendre quelques secondes avant que Ssoran ne se reprenne. Ce dernier sourit toujours et répond :

– Si vous pensez ce que vous dites, mot pour mot, alors vous me mettez dans l’embarras, car je ne vois pas comment je pourrais avoir « à cœur » de ne pas m’impliquer « émotionnellement ».

Adana reste sans voix. Elle avait parlé sans réfléchir. Elle doit s’avouer qu’elle trouve justifiée l’hilarité du jeune Atark, mais s’efforce de ne pas céder à l’humeur du moment. Elle s’emploie à se reconstruire une façade plus stricte et bâtir une phrase plus de circonstance :

– Si vous n’avez rien à ajouter pour m’aider à bâtir l’ordre du jour de notre prochaine réunion, il est temps de nous séparer.

Ssoran redevient plus sérieux :

– Deux choses. La première, j’aimerai que vous considériez avec le plus grand sérieux ma demande. À savoir que je souhaite traiter l’ensemble des problèmes d’intégration des Atarks dans la Théologie avec une personne qui les comprenne vraiment. Peut-être que si vous n’estimez pas être la bonne personne, nous devrions reconsidérer votre implication.

– Peut-être que pourriez-vous simplement vous comporter comme Hassan : être cette personne qui comprend les problèmes de votre race à ma place et n’en exposer que la plus simple essence. Ce qui me permet ensuite de prendre des décisions ou de soumettre la question à mes supérieurs pour vous la rapporter et vous indiquer la marche à suivre qui en résultera.

Le jeune Sang-Froid hoche la tête en faisant la moue. Adana a conscience de l’avoir choqué, mais n’en éprouve aucun remord. Après tout, il est jeune et ne fait que suppléer à son prédécesseur. Elle ne voit aucune raison de réviser la manière dont s’est passée leur collaboration jusque-là.

– Je ne remets pas en question ma demande, déclare Ssoran. J’espère juste que vous y réfléchirez. Je n’ai pas l’intention de changer notre méthode de travail sans votre accord.

– C’est tout réfléchi, tranche la Supérieure comme il lui arrive de le faire quand elle donne des ordres à ses subordonnés.

Ssoran soupire et dirige son attention vers la table un instant.

– Et la seconde chose ? lui rappelle l’humaine.

L’Atark relève la tête et lui sourit à nouveau.

– Veuillez me suivre, s’il vous plaît. C’est bientôt l’Apogée.

– Mais ne deviez-vous pas me parler d’un second point ?

– C’est bien de cela dont il s’agit, dit Ssoran en se levant.

Intriguée, la jeune femme se lève et le suit. L’Apogée est le nom que les Atarks donnent au moment de la journée où la lumière du Dieu Solaire est la plus intense, ce qui se passe précisément à la mi-journée. De ce qu’elle en sait, les Atarks révèrent cet instant particulier entre tous alors que les Théologistes prient généralement le soir pour remercier la déité de sa lumière et lui demander de bien vouloir la leur offrir à nouveau le lendemain. Tandis que Ssoran la mène vers le Sceau de la Révérence, elle comprend qu’il veut la faire assister à la fin de l’office religieux. Elle espère qu’elle n’aura pas à se plier à quelques contraintes culturelles que l’étiquette lui impose d’accepter. Jamais Hassan ne lui a montré ces effusions mystiques et elle n’a pas spécialement souhaité en être le témoin et encore moins l’actrice.

Ils parviennent à l’entrée de la grande salle. Elle est bondée. Pas loin de trois cent personnes s’y entassent, bien plus que ce qu’elle peut décemment accueillir. Cela représente presque un tiers de la population Atark de Dis. Adana ne se demande même pas ce que font les deux autres tiers des Sangs-Froids au même moment. Immobiles, quelque part, à réciter les prières et à contempler le Dieu Solaire, sans doute ? Ici, ça leur est impossible car le toit de la bâtisse ne comporte aucune ouverture, néanmoins, ils sont tous le menton dressé observant la direction approximative du sommet de la Flèche du Temple Solaire. Les Atarks qui font leurs dévotions sont en général silencieux mais, dans ce lieu, ils psalmodient des cantiques dans leur langue sans hausser le ton. Ssoran s’est arrêté sur le seuil et adresse un regard à l’humaine en lui chuchotant :

– Écoutez.

Elle s’exécute et tente de comprendre ce qui se dit. Elle n’a pas appris la langue des Atarks dont la prononciation sifflante et chuintante ne lui permet pas de distinguer la moindre récurrence de syllabes. À ses oreilles, tout ceci n’est qu’une suite de modulations sonores sans queue ni tête. Tous les Atarks les prononcent ensemble sans la moindre erreur ni la moindre hésitation avec une synchronisation parfaite. Il s’écoule encore une minute et l’Humaine est concentrée autant qu’elle le peut lorsque le chœur cesse. De surprise, elle ouvre de grands yeux et se tourne l’air interrogateur vers Ssoran. Ce dernier se contente de hocher la tête comme pour confirmer qu’elle a bien compris ce qu’elle a entendu.

– Pourquoi ? questionne-t-elle à voix basse pour ne pas troubler la quiétude des lieux redevenus silencieux.

Ssoran l’invite par le geste à se retirer un peu dans le couloir pour pouvoir parler plus à son aise :

– Quel est le sens de votre question, Supérieure ?

– Le dernier mot. C’est bien le dernier mot du cantique ou quelque chose comme ça ?

– Oui, c’est le dernier mot de la prière de l’Apogée.

– Pourquoi est-ce mon prénom que j’ai entendu ?

– Il se trouve que « Adana », dans notre langue, est ce que nous avons traduit pour vous par « Ode Solaire ». C’est le nom de notre mouvement religieux.

La Théologiste demeure bouche bée. Des milliers de choses tournent dans sa tête. L’attention dont elle fait l’objet de la part des Atarks prend désormais un sens bien particulier. C’est à peine si elle entend Ssoran la saluer et lui souhaiter un bon après-midi. C’est à peine si elle s’entend lui répondre la même chose. Hantée par ce qu’elle vient d’entendre, elle n’attend pas que le lieu de culte se vide et sort en silence au milieu des Atarks, chacun d’eux allant vaquer à ses occupations pour le reste de la journée. Elle ne passe pas inaperçue. Les regards qu’on lui adresse ne la dérangent même pas tant elle est perdue dans ses pensées. Une fois dehors, elle remonte machinalement l’Avenue du Roc vers la Grand Place en réfléchissant à tout ce que Ssoran vient de lui dire. Quelque chose en elle a changé.

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      Tu te rappelles cette abeille butinant les fleurs, tu ne la voyais pas, mais tu entendais ce son mélodieux lorsqu'elle se retrouvait lovée dans le pistil d'une fleur. A bondir de ta chaise lorsqu'elle volait à vive allure autour de toi juste pour te saluer et qu'elle te courrait après pour entendre ta réponse. Tu l'entends ce son, c'est un merveilleux souvenir. Un son que tu pensais acquis, pourquoi aurait-il dû en être autrement ?
     Et toi, Marguerite, que deviens-tu ? Comment ça tu es inquiète? Manquait plus que ça ! La vache, tu pleures... c'est comme ça, tu n'as pas le choix, tu te dois d'être raisonnable. Tu n'es pas la première à qui ça arrive et tu ne seras pas la dernière à subir ça. Tu as beau me supplier, je n'y suis pour rien. Tu n'avais qu'à naître dans un chou et pis c'est tout !
     Je me souviens de ces images alors que toi, mon petit, tu arrives trop tard, tu te les imagineras seulement... c'est magnifique hein, même si ici, c'est irrespirable. Je ne comprends pas ce qui nous est arrivé. Oui, c'est vrai, je ne suis pas assez intelligente, je n'ai que mon imagination pour m'évader lorsque jadis, nous avions notre petit carré.... carré magique, oui c'est l'évolution paraît-il. L'avenir est dans le carré ou le rectangle à géométrie variable. Un carré multicolore aux saveurs d'antan. Je ne sais pas comment faire ? Apprends-moi. Comment ça, sans aide ? Ça va pousser, tu crois ? L'amour est au Pré ce que la vie est au Chou...
     Oui, je suis cynique, toi mon futur, je te défis de me mettre à l'épreuve. Oui, j'ai peur mais mon pote âgé me rassure. Je te mettrais à terre à coups de tartes à la crème. Ensuite, je me rappellerai ce bonheur qui s'effrite sous mes doigts propres parce que mon pote âgé s'est fait la malle pour assouvir ses rêves de grandeur. Oui, il a rejoint toutes ces grandes courges qui ne pensent qu'à l'oseille en me laissant seule dans mon coing. Sache que je m'en bats les steaks si tu savais parce que je me suis fait une nouvelle amie... Qui ça ? Marguerite, pardi !

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